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Les aventures égyptiennes


1- L’arrivée en Égypte
2- L’entrée dans la pyramide
3- La découverte d’Hatchepsout
4- le grenier des momies
5- Aalam se décoince
6- ...et abat son jeu

6- …et abat son jeu

8 juin 2010

Plus Aalam parle, plus je m’enfonce dans mon siège. L’objet autour duquel il tourne, et qu’il rechigne à nommer, je sais très bien de quoi il s’agit. C’est le sénèt ! Le Musée du Louvre a décidé de le rendre à l’Égypte et c’est mon père, au nom de la France, qui est chargé de le donner à M. Moucchaca. Les préparatifs de la cérémonie officielle… à la maison, on ne parle que de ça ! Le sénèt, le sénèt, le sénèt… senethelo6.jpg

— Le sénèt… je vois très bien… dis-je.

— Hé bien, continue Aalam en rougissant, je crois que cet objet n’était pas par hasard dans la tombe de la reine. Je crois qu’il pourrait même être la clé d’une énigme laissée par son architecte, comme une sorte de testament posthume. Et si jamais… Non, mais c’est idiot…

— Mais vas-y, va jusqu’au bout.

— Et si jamais, reprend Aalam, si jamais ton père acceptait de me le prêter quelques heures d’ici à mardi, je pourrais le faire copier par un ami et vérifier si mon hypothèse est totalement farfelue ou pas.

Voilà c’est dit. Il voudrait que j’intercède auprès de mon père. Je comprends mieux. Tout. Et son intérêt pour moi au Mena House, et sa gentillesse au musée. Peut-être que notre rencontre à Gizeh était vraiment une coïncidence, mais dès qu’il a vu que je logeais à la résidence, il a fait sa petite enquête et vu de qui j’étais la fille. M’utiliser moi, adolescente crédule et naïve ! S’il espère m’avoir avec des compliments niais du style : « vous ressemblez à la plus belle des reines de mon pays » ! Jamais, foi d’Héloïse!

— Oui, je suis la fille d’Etienne Calus, mais ça ne fait pas de moi un pigeon, murmuré-je d’une voix qui se voulait la plus ferme possible.

Pas la peine de se l’entendre dire deux fois. Aalam glisse un billet de dix livres sous sa tasse et se lève, droit comme un « i ».

— Venez, me dit-il en retrouvant intuitivement le vouvoiement, je vous raccompagne chez vous. Veuillez me pardonner de m’être donné en spectacle.

Je reste clouée sur ma chaise. J’ai la gorge nouée. Aucune répartie ne me vient aux lèvres. Je voudrais m’excuser, mais comment : Aalam s’est fermé comme une huître ! Il m’impressionne et je me déteste. Je professe que je veux vivre dans un roman d’aventures et j’ai le même réflexe que tous les occidentaux bornés qui vivent dans la terreur qu’on les dépouille ou qu’on se serve d’eux comme d’un marchepied. Je voudrais disparaître.

L’architecte hèle un taxi et m’ouvre la portière. Il veut me donner de l’argent pour la course. Je dis que j’en ai et je refuse. Il indique l’adresse de la résidence au chauffeur et me salue poliment.

— Au revoir Aalam, dis-je avec douceur mais il a déjà tourné les talons.

Je sais ce qu’il me reste à faire.

— Conduisez-moi à la bibliothèque nationale s’il vous plait, demandé-je au conducteur en anglais.

La bibliothèque est à deux rues de là. Bien que je sois mineure, les formalités sont vite expédiées, et j’ai bientôt devant moi une pile de livres et de revues qui parlent de la reine Hatchepsout. Je fais un texto à Boris pour le prévenir que je serai en retard pour sa leçon de géographie et j’éteins mon portable. En deux heures, j’apprends tout ce que je voulais savoir. Et puis j’emprunte du papier au bibliothécaire et j’écris une lettre d’une traite :

« Cher Aalam,

Je ne pensais pas ce que j’ai dit au café. Et les trois articles de vous que j’ai lu à la bibliothèque ont confirmé le fond de ma pensée : vous êtes un grand chercheur et pédagogue aussi : il vous a suffi d’un grenier poussiéreux, d’une lampe de poche, d’une momie et de vos explications limpides pour m’inoculer le virus de l’égyptologie. J’ai plus appris en quelques heures avec vous qu’en une année avec Boris. Si je le lui avoue, de rage, il s’arrachera les trois poils qui lui restent sur le caillou…

En ce qui concerne nos affaires, maintenant je comprends mieux la grandeur de la pharaonne qui vous passionne. Je n’avais jamais entendu prononcer son nom et maintenant je sais qu’il y avait une raison. Vous dites qu’on a voulu faire disparaître de l’histoire cette reine exceptionnelle. Qu’on s’est acharné à marteler systématiquement son nom et son image sur les temples. Pourquoi ? C’est à vous de me le dire. J’ai hâte d’en savoir plus.

Et envie de vous aider.

Bien à vous,

Votre Héloïse. »

Je relis ma lettre. J’ai envie de raturer le « votre ». Mais je me ravise. Un pâté, c’est pire. La recopier ? Ça ne va pas ou quoi : je n’ai pas une seconde à perdre ! Je plie la lettre, la glisse dans ma pochette en bandoulière et me dirige vers le musée. Je suis rapide, calme, déterminée. Un vrai général en chef. J’ai un plan et ne me pose aucune question. Il faut retrouver Aalam. Vite. Il y va de mon honneur.

Au guichet du musée, je demande l’administration.

 

5- Aalam se décoince

31 mai 2010

Nous sommes allés au café qui fait le coin, une grande terrasse ombragée par des palmiers. Nous commandons des cafés. Ils sont épais et amers. C’est délicieux. Je n’ose poser les questions qui me brûlent les lèvres. Mais c’est lui qui brise le silence.

—   Je sais pourquoi vous ressemblez à Hatchepsout, commence-t-il.

—   Vous me disiez « tu » dans le grenier, et ça m’allait très, bien dis-je. Par contre, ça ne me plait qu’à moitié d’être comparée à une obèse aux gros seins.

—   C’est ton regard, poursuit-il. Tu as gardé ta magie. Le monde ne t’a pas encore abîmé

Rien de plus ridicule d’habitude que ce genre de déclaration grandiloquente. Mais là, c’est autre chose, et ça a à voir avec la tristesse de son regard. J’ai envie de tout sauf de me moquer. Je me tais.

—   Ce type qui m’a hurlé dessus au musée… continue Aalam.

—   Farouk…

—   Oui, il me hait. Et pour une très mauvaise raison : parce qu’il est nul et qu’il est hanté par l’idée qu’on vienne lui piquer sa place. Une place qu’il ne mérite pas. S’il est l’assistant de Zahi Moucchaca, il le doit à son père, un riche industriel qui donne chaque année beaucoup d’argent au musée. Retour d’ascenseur oblige, le directeur a dû engager son incapable de fils… qui espère en plus devenir directeur à sa place à la fin de l’année… puisque que M. Moucchaca prend sa retraite.

—   Ce qui serait une catastrophe intégrale, dis-je. Il n’y a rien à faire pour l’en empêcher ?

—   Rien.

Le « rien » d’Aalam me semble trop hésitant pour être honnête.

—   Je ne te crois pas, il doit bien y avoir une solution…

Aalam risque un sourire timide.

—   Dans mon lit j’en vois une, elle m’empêche de dormir tellement j’y crois, mais dès que je me lève je remets les pieds sur terre.

—   Dis toujours.

—   Tu ne préfères pas que je te raconte l’histoire de la dent d’Hatchepsout ?

—   Les deux.

—   Alors la dent d’abord.

—   On dirait que tu veux gagner du temps ! Tu me promets qu’après la dent, tu me le dis.

—   Promis, dit Aalam en réprimant un drôle de sourire.
— Donc, on a scanné la momie et on a vu qu’il lui manquait une dent. Il suffisait de trouver la dent authentifiée d’Hatchepsout et on était bon… Autant trouver une aiguille dans une botte de foin, tu me diras. Mais il se trouve qu’on avait découvert en 1824, dans la propre tombe de la reine un vase canope à son nom…

—   … c’est là où tu en étais dans ton histoire avant que Farouk nous interrompe, lui dis-je.

—   Un vase canope, c’est un récipient destiné à recevoir les viscères des embaumés avant d’être scellé à la cire.

—   Tu parles que ça n’intéresse pas les voleurs…

—   Oui, mais nous on aurait bien aimé l’ouvrir pour voir s’il ne contenait pas, par hasard, ce qu’on cherchait. Or, la cire qui scellait le vase était complètement fossilisée. Il était devenu impossible de l’ouvrir. Ce n’était plus un vase, mais un caillou.

—   Alors ?

—   Alors, j’avoue que j’ai eu une bonne idée…

—   Laquelle ?

—   Scanner le vase.

—   Évidemment…

—   On venait de remballer la machine allemande. Qu’à cela ne tienne, M. Moucchaca l’a fait déballer à nouveau. Et comme par magie, on a vu un tout petit truc qui ressemblait fort à une dent. On a appelé le plus grand dentiste du Caire à la rescousse et il est venu nous le certifier : ce que l’on voyait à l’image était bien une molaire. Et elle n’avait qu’une seule racine parce que l’autre était restée dans la mâchoire de notre momie. On avait Hatchepsout !

—   Moucchaca te doit une fière chandelle…

—   Farouk soutient que c’est lui qui a eu cette idée.

—   Il n’y a pas eu un témoin pour te défendre ?

—   Il n’y avait pas un égyptien dans le labo. Et les scientifiques étrangers ont d’autres chats à fouetter que de se mêler de basse politique interne…

—   C’est rageant.

—   Le pire, c’est de savoir que Farouk fera toujours tout pour m’évincer… parce que je suis un des mieux placé pour mesurer son incompétence…

—   Alors comment faire pour qu’il ne devienne pas directeur à la suite de Moucchaca ?

—   …  si je parvenais à faire une découverte d’importance, M. Moucchaca prendrait peut-être en considération…

—   …ta candidature.

—   Oui, avoue Aalam.

—   Et tu as un plan ?

—   Tu veux vraiment que je t’explique ?

Les yeux d’Aalam brillaient de passion. C’est assez sidérant de voir combien le sujet l’habite.

—   Bien sûr que ça m’intéresse.

—   Hé bien, dans la fameuse tombe d’Hatchepsout, outre le vase canope, un autre objet a été dédaigné par les pilleurs. Une sorte de jeu de l’oie, de facture modeste, en argile, avec seulement le cartouche royal sur l’un des côtés. Cet objet…

4- le grenier des momies

27 mai 2010

Aalam allume sa lampe torche et me montre un sarcophage. Je m’approche. Hou ! Je fais un bond en arrière de deux mètres. C’est la première fois que je vois une momie de si près. Elle est noire, toute desséchée. L’orbite de ses yeux est rempli de tissu décomposé et sa bouche sourit avec une expression bien vivante.

Le premier effroi passé, je m’approche de nouveau. La sculpture de la reine la représentait à quinze ans, et là c’est le visage de la mort que je scrute pour la première fois. Je frissonne malgré moi. C’est comme ça que moi aussi je finirai ou encore pire, rongée par les vers. Je touche mes joues. Bon, c’est vrai : d’ici au cadavre, il y a encore un peu de marge…momiehatchepsouthelo4.jpg

- Et c’est dans un grenier qu’on laisse dormir une reine ! m’écrié-je en évitant de trop regarder la morte.

- Cette momie est restée là des années, presque un siècle ! répond Aalam. Normalement les sarcophages sont de la taille de leur occupant. Or, cette momie est toute petite : elle mesure 1m 50 et son sarcophage soixante-treize centimètres de plus.

- Ça veut dire qu’on aurait interchangé de place deux momies ?!

- Exactement ! dit Aalam avec une petite intonation épatée. Quelle intuition madame !

Pour un peu je passerais mes pouces sous mes bretelles à la shérif. Si j’avais des bretelles… J’en oublie qu’un cadavre est à mes pieds.

- Je me disais aussi, dis-je pour enfoncer le clou, ce sarcophage n’est pas très clinquant.

- Au départ, c’était celui de la nourrice d’Hatchepsout. Le directeur du musée, Zahi Moucchaca, a fait un inventaire l’année dernière, et tout d’un coup, il tombe sur cette momie trop petite pour sa cuve. Imagine son excitation ! Faut dire que Zahi Moucchaca a passé sa vie à essayer de retrouver la momie de cette reine. Et je le comprends : Hatchepsout est le plus grand des  pharaons. Elle était inventive, puissante, fine politique…

« Le plus grand des pharaons ? » Il se moque de moi ou quoi ? Cléopâtre ou Néfertiti, je veux bien, mais Hatchepsout ! Bon, mais je ne vais quand même pas en rajouter. Je fais mine de rien et continue à jouer la bonne élève :

- Comment le directeur a prouvé que cette momie était la bonne ? demandé-je.

- Ça a été toute une affaire, poursuit Aalam ravi de mon assiduité. Il a fallu que les Allemands nous prêtent un scanner et qu’une équipe américaine analyse la moelle des os. Comme je fais ma thèse sur Hatchepsout, j’ai été embauché dans l’équipe à ce moment-là… On a prélevé de la moelle, et en attendant les résultats, on a passé la momie au scanner puis comparé sa carcasse aux autres membres de la famille royale : son père, son mari (qui était aussi son demi-frère) et même sa grand-mère… Et…

- Et ?

- Eh bien, figure-toi que cette momie n’est pas celle d’Hatchepsout !

- Ah ? dis-je, déçue.

- Mais Zahi Moucchaca en compulsant les archives s’est rappelé que dans la tombe de la nourrice une autre momie avait été trouvée et jetée à même le sol et qu’on l’avait laissée là-bas, dans son tombeau de la vallée des reines…

- Alors, il est allé la récupérer…

- Oui.

- Mais au fait, pourquoi Hatchepsout n’était pas dans son propre tombeau ?

- À cause des pillards. Déjà à l’époque des pharaons, on volait les trésors des morts. Les voleurs en profanant les tombes dérangeaient les momies et brisaient le cycle de la régénérescence. Alors, pour que les pharaons puissent continuer à renaître chaque matin jusqu’à la fin des temps, des prêtres les ont déplacés dans des cachettes sûres.

- Trop forts…

- Donc Zahi Moucchaca a fait rouvrir le tombeau de la nourrice. Et il a ramené au Caire la momie. Elle avait été abandonnée là-bas parce que le physique de la dame ne cadrait pas avec l’image de la pharaonne telle que les archéologues se la figuraient : elle avait d’énormes seins et la carrure d’une femme obèse… Pourtant, et là leur erreur est difficilement pardonnable, elle avait la pose royale : le bras gauche plié sur la poitrine et les ongles peints en rouge et noir…

- C’était Hatchepsout…

- Oui ! Et tu sais comment on en a eu la preuve ? Je fais une moue de dénégation.

- Grâce à une dent !

- Une dent ?

- Une molaire, plus précisément. En fait, c’est grâce à moi, parce que le vase canope…

Aalam n’a pas le temps de finir sa phrase : une voix d’homme suraiguë l’interrompt.

- Qui va là ? Celui qui vient de parler est un jeune homme aux cheveux crépus, coiffés en arrière. faroukhelo4.jpgIl est roux et une grosse verrue orne l’aile de son nez déjà bien gros.

Pas vraiment l’Apollon du Belvédère.

- C’est moi, Aalam Massef ! répond mon guide.

- Mais que fais-tu au grenier ! Tu n’as plus rien à faire ici !

L’entrée est formellement interdite aux étrangers.

- Mais…

- Je ne veux plus te voir ici ! répond l’autre d’un ton sans réplique.

La colère monte au nez d’Aalam mais il se contient et me dit :

- Viens Héloïse !

Et sans un regard pour Farouk, il raccroche la lampe de poche à son crochet et nous redescendons dans le musée.

- Ne restons pas ici une seconde de plus.

- D’accord, mais allons boire un verre ? proposé-je.

3- La découverte d’Hatchepsout

9 février 2010

La flèche de Boris est acérée. Elle me pique à vif et, par ricochet, transperce l’amour propre d’Aalam Massef.
— Je vous assure que vous lui ressemblez, et qu’elle était très belle, insiste l’architecte. Et je sais de quoi je parle. Je vous le prouverai demain matin, si vous le permettez, au Musée du Caire. Retrouvons-nous y à neuf heures !
Le jeune homme parle d’un ton impérieux et légèrement guindé. C’est comme ça qu’on devait provoquer en duel au dix-neuvième siècle. Boris lui assure qu’on le croit, et qu’il n’a rien à nous prouver. Mais Aalam n’en démord pas.
— Demain, neuf heures ?
— Mais demain c’est impossible, je suis coincé à l’Ambassade toute la journée…
— Hé bien permettez-moi de mener votre fille au musée…
— Ma fille ?
Le lendemain à neuf heures moins dix, je vois un taxi se garer devant la Résidence de l’Ambassadeur de France au Caire.residence-caire.jpg

C’est là que nous habitons. L’ambassadeur, monsieur Morel, a eu la gentillesse de nous prêter un étage de sa demeure. C’est un vieil ami de mon père. Ils étaient ensemble à l’ENA, une grande école où l’on apprend à être sérieux et à gouverner la France. Quand on en sort, en général, on habite des appartements de fonction où brillent les ors de la République. Ici, à la résidence, on croule plutôt sous les biscuits de porcelaine croquignolets, autrement dit : hideux. Ma chambre est au dernier étage, sous les toits.

Je me suis éveillée à l’aube. Impossible de me rendormir, alors, je m’habille et descends vers la salle à manger. Mais au moment où j’appuie sur la poignée de la lourde porte moulurée, je me ravise. Il faut que je sorte de cette maison. Avec ses rideaux de brocart, ses fauteuils tapissés, sa moquette épaisse recouverte de tapis sur la totalité de sa surface, ce qu’elle est compassée ! Plus étouffante que le soupirail d’Aalam dans la pyramide.

 

 *

Dehors, il fait déjà grand jour. Les oiseaux précieux du jardin roucoulent dans les grands arbres, les fontaines glougloutent.Quel silence ! Mais je ne suis pas seule :burnous2.jpg

le jardin appartient bien plus aux jardiniers qui le soignent qu’aux ambassadeurs. C’est une sorte de paradis que personne ne fréquente. On ne fait que l’admirer en passant… Le peuple muet des jardiniers y est vêtu de burnous beiges. Ils me saluent chacun respectueusement comme une hôte de marque. Dans ses conditions, impossible de donner libre cours à mes pensées. Alors je m’abandonne à mon vieux réflexe. J’avise un eucalyptus.eucalyptus2.jpg

J’attends d’être bien sûre que personne ne me voit. Et je grimpe dedans. Les eucalyptus ont cet avantage de pousser très vite et très haut. Leur tronc est lisse et doux comme la peau des bébés. Ils n’ont pas de résine et quand on mâchonne leur feuille, ça tourne la tête. C’est de là que je regarde la route. Mais dans le taxi stationné à l’entrée, pas d’Aalam Massef : en sort un diplomate bedonnant et gominé. Un de ceux qui doit avoir rendez-vous avec mon père, Boris et l’Ambassadeur à la chancellerie. Et s’il ne venait pas ? Il faut que je m’y prépare. Je m’y prépare. Et c’est à ce moment là que j’entends le vrombissement d’une voiture. Mon cœur en haut de mon arbre bat la chamade. J’ai une pensée pour Yan. Son visage m’apparaît dans le petit matin. Mais il est si loin de l’autre côté de la méditerranée. Et puis avec Aalam je ne risque rien. Il est si poli. Tout de même, mon cœur bat un peu trop vite. Je l’attends. On sort. C’est lui !

Je dégringole à toute vitesse et j’ouvre le vantail de la porte avant qu’il ne sonne. Aalam Massef me sourit. Je fais un petit accroc à ma robe en descendant, mais ça ne se voit pas. Elle est imprimée de milliers de petites têtes de mort. C’est très mignon, surtout avec mes Converses. Il porte le même complet qu’hier. Il me fait penser à un portrait du roi Farouk jeune que j’ai vu photographié dans un salon de la résidence. Les mêmes yeux en amande, les mêmes cheveux plaqués en arrière avec une raie sur le côté, la bouche gentille et un air un peu triste. Seul le nez est vraiment différent : celui d’Aalam n’est pas mou, mais coupant et droit comme une arête de pyramide. Ce jeune homme si élégant me sert la main, elle est presque froide, mais aussi lisse que l’écorce de l’eucalyptus. Il m’ouvre la portière du taxi. S’il est le roi Farouk, je suis une princesse de sang et c’est comme telle que je prends place sur la banquette en faux cuir percée de petits trous. Le Musée du Caire est en plein centre ville. musee.jpg
Nous y arrivons en un clin d’œil. Derrière ses grilles, j’observe le bâtiment rouge qui en impose parmi les hauts immeubles sales et gris de la place Tahrir. Il date du siècle dernier me dit Aalam. C’est vrai qu’avec ses ailes et ses colonnes néoclassiques, il témoigne d’une époque bel et bien révolue. Je ne dis pas que la ville est moche mais disons que quand on la regarde, on se dit que les égyptiens pensent à autre chose, en tout cas pas à la beauté de leur capitale.

Avant d’y pénétrer, nous devons prouver aux gardes que nous ne trimballons pas de bombes. Aalam les connaît personnellement et échange des blagues en arabe avec eux. Le matin a un goût crayeux et des gargouillis de faim me chatouillent le ventre. Je me sens vive et joyeuse.

*

Nous entrons. Quel capharnaüm ! Les objets s’entassent, les vitrines se succèdent à perte de vue, il règne une odeur de poussière mêlé d’encaustique. Des noms à coucher dehors aux accents plus ou moins familiers : Mentouhotep, Narmer, Nerfertari, de l’or, du lapis-lazulli, des petites sculptures, des immenses statues. Il y a trop de choses, mon regard les embrasse toutes, comment ne pas avoir le tournis ! Impossible de ne pas se noyer, j’ai tellement à apprendre, soudain je me sens toute nue, ignare, j’ai envie de tourner les talons et de retourner dans mon lit. Ou lire un bon roman jauni dans mon arbre. Aalam ne s’aperçoit pas de la petite tempête qui souffle sous mon crâne. Il me mène vers l’escalier, un vaste escalier patiné dont chaque marche est une victoire sur moi-même. Nous nous arrêtons au milieu et regardons le panorama. Il y a encore très peu de touristes, quelques shorts, quelques débardeurs aux couleurs fluo, qui tous photographient les mêmes chefs-d’œuvre. Je suis fière de découvrir ce lieu avec un Egyptien prévenant. C’est la première fois qu’un jeune homme m’accorde un tel intérêt. En quel honneur ? Par pur désir de montrer à une étrangère les beautés de son pays ? Quel désintéressement…
— Ils pourraient acheter une carte postale, me glisse Aalam, elles sont toutes en vente à la librairie à dix pour une livre, mais non, il faut qu’ils sortent leur matériel coûteux et inutile. Ça me rend triste, pas vous ?
— Non…, pas vraiment.
Il me regarde et ses yeux bruns me semblent doux comme ceux d’une biche. C’est un adulte et pourtant il me parle d’égal à égal. Oui, sans doute parce que je suis française et étrangère à son univers. En tout cas, j’aurais bien aimé avoir un frère comme lui. Je soutiens son regard. Il m’explique :
— Ils ne se posent aucune question sur ce qu’ils voient, mais ils enregistrent pour montrer aux autres plus tard. Ils ne vivent jamais dans l’instant, ça aussi ça me déprime.
J’ai envie de lui dire que je comprends, que moi aussi parfois j’ai l’impression de porter trente kilos de tristesse sur le dos, mais au lieu de me rendre triste à mon tour, la confiance qu’il me témoigne en me l’avouant me console. Rien de mieux pour sortir de son angoisse que s’occuper des autres. C’est un peu comme si j’enfouissais la tête dans un coussin infiniment doux. En fait, il est bien ce musée.
— Allez, venez, je vais vous monter votre sosie.
Nous finissons de grimper dans l’escalier et nous entrons dans la salle du Nouvel Empire. Elle est pleine de sphinx noirs, rouges, de sculptures en pierre translucide, en diorite infiniment brillantes et polies, mais je ne vois rien. Tout d’un coup, un visage m’accapare, il semble flotter dans les airs.hatchepsouthelo.jpg Son front est tronqué, son menton repose sur une sorte de colonnette. Il est empreint d’une sérénité divine et sourit comme un enfant qui découvre le monde pour la première fois. Ces yeux sont grand ouverts, sa peau couleur cuivre, son nez droit et sa bouche souriante ne sont pas altiers, ce personnage me plaît. C’est donc elle, Hatchepsout.

Evidemment, aucune ressemblance…
— Vous l’avez tout de suite reconnue, elle vous ressemble, avouez-le ! me dit Aalam avec conviction.
Je fais une moue dubitative.
— Mais le regard, il y a quelque chose, non ? C’est vraiment frappant.
Aalam va de mon visage à celui de la statue. Ce n’est pas désagréable, mais tout de même un peu gênant.
— Je crois que quand on est passionné par un sujet, on a tendance à le voir partout. Ça doit être votre cas.
— Vous êtes de mauvaise foi, me dit-il, cette fois d’un ton plutôt amusé. Vous montrerez la carte postale d’Hatchepsout à votre père, et vous me direz…
— Vous m’aviez parlé de la momie de cette reine, dis-je pour changer de sujet. Elle est ici ?
— Vous voulez la voir ?
Nous montons au dernier étage du musée. Et puis, devant une porte fermée par un code, il met le doigt sur sa bouche pour m’intimer au silence et il tape quatre chiffres. La porte s’ouvre. Je lui emboîte le pas dans le petit escalier en colimaçon.
— C’est le grenier du musée, me dit-il.
— Les momies au grenier ?
— La conservation à l’orientale… Rassurez vous, les sarcophages sont maintenus à une température de 10 degrés. Aalam prend une lampe torche suspendue à une patère. Dans cette caverne d’Ali baba, il y a des cuves pleines de momies, des stèles entreposées contre les murs, des boîtes et des tubes renfermant des papyrus ; des masses sombres non-identifiées contre lesquelles je me heurte. Des toiles d’araignée et une couche épaisse de poussière recouvrent la plupart des objets, des objets convoités par les plus grands musées du monde : c’est fou ! Partout ailleurs, chaque œuvre est surprotégée, et ici c’est le bazar. J’adore.
— Voilà, nous y sommes.

2- L’entrée dans la pyramide

6 décembre 2009

coupekheopsblog.jpgAalam entre dans la pyramide. Avant de le suivre, je me retourne et regarde Boris en contrebas, frêle silhouette contre l’immensité du désert. Il m’attendrit malgré moi, et comme pour me donner du courage brandit son portable : « Je reste joignable ! », signifie-t-il. Comme si ça captait à cent pieds sous terre !

Il fait sombre dans le couloir de pierre et au bout de quelques mètres je m’habitue à l’obscurité. Nous arrivons à un embranchement. Une rampe monte raide, l’autre descend à pic. L’architecte prend la montée sans hésiter, je colle mes pas dans les siens, sur la pente jalonnée de traverses pour ne pas glisser. Aalam se retourne sans cesse vers moi et me donne des détails techniques : « Cette pyramide est faite de deux millions trois cents mille blocs de pierre et ils pèsent chacun deux tonnes. » J’évite de regarder ce qu’il y a au dessus de ma tête et tout va bien. Nous sommes dans la grande galerie très étroite, mais haute comme deux girafes posées l’une sur l’autre. Les blocs de pierres sont lisses et coupants, impossible de voir les jointures.

« Voilà la chambre du roi, voyez au fond le sarcophage ». Les parois sont en granit rose. C’est beau et colossal. Je respire presque normalement. « Nous sommes à trente-cinq mètres du sol..» Dans l’une des sept merveilles du monde, et dire que Boris est en train de rater ça. Il cuit au soleil, le pauvre…

- On dirait que vous avez visité des pyramides toute votre vie, me dit Aalam.

Je rosis instantanément de plaisir.

- Et si je vous montrais mon endroit préféré ?

- J’en rêve !

- C’est la chambre inachevée, elle est sous le sable. Normalement on y accède par la grande descenderie, mais comme vous m’avez l’air aguerrie, on va emprunter un raccourci. Vous n’êtes pas claustrophobe ?

Qu’est-ce qui m’a pris de répondre non ? Aalam écarte un panneau « no trespassing » et me fait agenouiller à sa suite. Nous rampons dans un boyau de cinquante centimètres de diamètre. C’est insupportable. Claustrophobe ? mais à ce titre là tout le monde l’est ! Au bout de deux mètres, j’étouffe. J’ai l’impression d’être dans ma tombe, enterrée vivante. Il me faut de l’air, vite ! Je suis sur le point de hurler, mais d’un coup m’apparaît l’image de Yan : calme, rigolard dans sa veste Mao. Ça me calme instantanément. Je me force à inspirer doucement et à expirer à petit feu. Ça va mieux, je peux continuer à ramper… on descend, on descend, on descend encore…Enfin, on arrive dans un couloir ou je peux me tenir à genoux. Aalam est aussi à l’aise que s’il me faisait visiter son appartement. Je le vois se relever et épousseter son costume.— Et voilà ! J’adore ce chemin, ça me fait l’effet d’être un explorateur de la première heure, pour un peu on se croirait en 1910, n’est-ce pas ?

Je souris. C’était la technique de ma mère. Un bon truc pour dissimuler adroitement mais sans mentir qu’on est pas tout à fait du même avis que son interlocuteur.

- C’est émouvant de penser qu’il y a 4500 ans des ouvriers évacuaient les déchets par là, poursuit-il.lampe.jpg Aalam allume une lampe à huile dissimulée derrière une pierre puis s’assoit près de moi.

- C‘est fabuleux de songer qu’on est sous le désert ! me lance-t-il avec un enthousiasme qui se veut communicatif. Dehors la lumière est accablante et ici on a besoin du génie de la lampe… Oui, oui, tout à fait, dis-je avec les yeux sans oublier le sourire qui va avec.

- D’ailleurs, vous savez que « pyramide », ça veut dire lumière ? me demande t-il tout en poursuivant … parce qu’avant elles étaient recouvertes de calcaire, un calcaire blanc qui réverbérait le soleil comme un diamant. Parce que l’Égypte a pour dieu le soleil, ses mythes racontent sa naissance, sa gloire et sa renaissance. Ses monuments représentent tous un moment de son cycle, comme l’obélisque qui est un de ses rayons pétrifié et la pyramide qui les immortalise tous à l’heure du zénith. Quand on y pense, il fait encore plus noir ici, vous ne trouvez pas ?

Je souris toujours à la sauce « maman » et lui, rendu confiant, se livre :

- C’est en venant la première fois ici que j’ai décidé que je serai architecte-archéologue. La révélation je ne l’ai pas eue dans une salle aux peintures sublimes représentant les dieux en majesté figés dans leur perfection, mais ici parmi ces cailloux qui n’ont jamais finis d’être sculptés, parmi ces masses informes. Cette chambre, c’est comme un brouillon, un brouillon qu’on n’aurait pas jeté, bon à nous rappeler que les pharaons étaient aussi des hommes. …Je ne peux pas m’empêcher de commenter :

- Je comprends assez bien, dis-je. C’est comme quand on éteint les lumières avant d’apporter le gâteau d’anniversaire. Les bougies sont plus belles dans le noir. Ma comparaison fait rire Aalam. Il a un rire étrange, très sonore, qui me fait penser aux cris des singes hurleurs du jardin des Plantes. C’est assez effrayant.

- Et vous travaillez sur quoi ? lui demandé-je pour oublier son rire.

- Je prépare une thèse sur une grande reine, Hatchepsout. J’ai fait partie de l’équipe qui a identifié sa momie. Vous en avez peut-être entendu parler ?

- Non. Ni de la momie, ni de cette reine…

- Pourtant tous les journaux en ont parlé. « Le Monde » au premier chef. Ah, voilà qui intéressera Boris. D’ailleurs, il va commencer à s’inquiéter. Aalam devine ma pensée, puisqu’il me dit :

- Remontons si vous voulez, mais permettez-moi d’abord de vous faire une petite confidence.

Figée derrière mon sourire de façade, j’attends sans très bien savoir quoi…

- Quand vous souriez comme ça, vous ressemblez énormément à la reine que j’étudie. À Hatchepsout. Elle était d’une grande beauté.
C’est drôle comme je peux être sensible à la flatterie parfois. Faut dire aussi que cet Aalam Massef est extrêmement charmant. Et que le ton de sa voix n’autorise pas l’ombre d’une ambiguïté. D’ailleurs ce n’est pas moi qui rougit, mais lui, comme s’il avait frisé le comble de l’impudeur. Il me montre le chemin de la sortie sans un mot. Nous empruntons un autre chemin pentu, mais qui me semble une autoroute comparé à son « raccourci ». J’essaye de le mettre à l’aise en chantonnant, mais mon guide me semble à nouveau lointain, distant, et quand nous retrouvons Boris, rouge écrevisse sous son bob, c’est comme si j’avais rêvé ce moment presque intime passé au cœur de la pyramide.

- Alors ? m’interroge mon précepteur.

- Super, en plus il paraît que je ressemble à la pharaonne dont on vient de retrouver la momie.

- Hatchepsout ? demanda Boris. J’opine fièrement du bonnet.

- Mais, elle était obèse !

1 - L’arrivée en Égypte

8 novembre 2009

La fille en Converse vertes élimées, avec ses cheveux bouclés ébouriffés, les yeux encore pleins de sommeil, c’est moi, Héloïse Calus. C’est sur que je ne suis pas très douée en dessin mais comme dirait l’autre on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. HéloïseIl est cinq heures du matin et je vais à nouveau prendre l’avion. Mes parents sont là-bas, plus loin dans la salle d’embarquement en train de lire les journaux. Ils sont très élégants, à côté d’eux je fais tâche. Un petit canard brouillon et impulsif né de deux cygnes majestueux. Ils excellent dans l’art de vivre comme si je n’étais pas là. Mais, je ne leur en veux pas trop; quoi de pire qu’une ado mal dans ses pompes qui vous harcèle de questions farfelues?

Je me fais ces réflexions en regardant par la fenêtre : les avions valsent sur la piste et le soleil se lève tout orange sur la prairie derrière le tarmac de Roissy. C’est la dixième fois que je change de vie. Mon père a une nouvelle mission. Nous partons vivre au Caire. Mais cette fois, je ne suis plus la même, sans doute parce que je reviens d’un chantier de fouilles archéologiques dans le sud de la France et que j’y ai trouvé ma passion. Creuser des trous, prendre un petit pinceau et épousseter délicatement des petits os ? Si vous voulez, mais en vérité, ma nouvelle passion se résume en trois lettres : Yan (beaucoup mieux en vrai).

Yan

C’était le chef du chantier de fouille. Et en un mois, il ne m’a pas une seule fois frôlé la main. Pourtant, la dernière nuit, nous l’avons passée tous les deux assis sous le chêne qui dominait le camp à se raconter nos vies. Enfin c’est surtout lui qui a parlé. Moi, j’ai beau avoir voyagé déjà un peu partout dans le monde, je n’ai rien vécu, je ne connais rien à rien, tandis que lui… À ses côtés, j’ai vu combien j’étais immature. Il n’a que deux ans de plus que moi et pourtant, c’est comme si plusieurs vies nous séparaient. Mais c’est fini, je ne serai plus jamais un boulet. Je ne vivrai plus enfermée dans ma bulle, dans le cocon d’une ambassade. Moi aussi je vivrai des aventures palpitantes. Et l’été prochain, quand nous nous retrouverons à Tête-en-Fosse, sur le chantier de fouille, il sera foudroyé. C’est mon nouveau challenge.

- Héloïse, viens, on embarque !

Celui qui m’appelle, avec sa calvitie blonde, sa chemise rose parfaitement amidonnée, c’est Boris, mon précepteur. Non, vous ne rêvez pas. Nous sommes bien en 2008, mais voilà, comme je ne vis jamais plus d’un an dans le même pays et qu’il est hors de question que je croupisse dans une pension de bonnes sœurs, mes parents ont trouvé cette solution fabuleuse : le secrétaire particulier de mon père, le grand et délicat Boris Orlic, avec son discret accent yougoslave, se charge de mon éducation. Il est diplômé de sciences politiques, il a vécu la guerre civile dans son pays, il ne parle jamais de lui et il a toujours un foulard en soie autour du cou. Je me retourne vers lui et réprime un bâillement. Je l’aime bien Boris, il sent toujours incroyablement bon : un mélange de lessive et de bois de santal.

Nous suivons mes parents dans le Boeing 747. Les autres passagers nous regardent bizarrement, mais je suis habituée. Nous formons une drôle de famille. Dès que je m’assois, mes yeux se ferment. Des images m’assaillent entrecoupées par les annonces du commandement de bord : Les cheveux bruns de Yan, un dromadaire qui me lèche le visage avec sa grosse langue râpeusedromadaire.jpg au moment où « nous survolons actuellement les Alpes à une altitude de 3000 mètres », et puis ses yeux tachetés d’or, sa démarche d’ours débonnaire, sa voix grave et son sourire à faire fondre la banquise d’Antarctique… Quand je m’extrais de ma torpeur, on atterrit déjà…

En quittant l’avion, je me sens poisseuse et chiffonnée. Je suis mon précepteur au radar dans les couloirs de l’aéroport quand soudain je réalise où je me trouve. Devant moi clignote un panneau publicitaire : sur la photo, le désert à perte de vue, avec au milieu les trois pyramides jaunes, et au premier plan deux bédouins enturbannés à côté de leurs chameaux. La légende annonce la couleur en rouge vif: « Welcome to Egypt ! ». Cette affiche a beau être miteuse, elle me fait un choc et j’en rate la première marche de l’escalator. Je me serais étalée de tout mon long entraînée par le poids de mon sac à dos, mais Boris me rattrape au vol. Malgré la lumière verte d’aquarium qui règne dans cet entresol, je me sens maintenant parfaitement réveillée, frétillante même. Je descends l’escalator un sourire accroché sur la façade, quand une petite angoisse me serre le ventre. Ma nouvelle passion, c’est l’archéologie, d’accord, mais si je suis honnête, qu’est-ce que je connais de l’Égypte ? Rien. Bon, pour une aventurière bien décidée à en découdre, ça commence mal. Mais au moins, je suis sincère. De l’autre côté de la douane mes parents sont déjà assaillis par les représentants du gouvernement égyptien, par les délégués de l’ambassade. Leur journée est prévisible. Ils ont beau être au Caire et non plus à Tombouctou ou à Kuala Lumpur, le protocole n’a pas changé. Apéritif, discours interminables, déjeuner officiel. J’en meurs d’ennui d’avance.

- Et si on allait voir les pyramides, glissé-je à Boris.

Il me regarde interloqué.

- Mais…

Je lui lance mon regard le plus séduisant, mi biche, mi dictateur. Il relève son sourcil gauche, signe de haute perplexité, puis conclut probablement que je suis la reine des comiques et s’en va murmurer quelques mots à l’oreille de mon père. Je constate que ce qu’il lui dit produit son petit effet : je vois un feu de joie s’allumer dans les prunelles de mon géniteur. Pensez-vous : mon père, il est expert à l’Unesco. Et c’est la première fois que je manifeste un quelconque intérêt pour l’Histoire! En quinze longues années! Lui qui me croyait désespérément perdue pour la cause, s’en trouve transporté d’allégresse. Il acquiesce instantanément à ma demande. Il en fait limite un peu trop. Je veux juste aller voir les pyramides…

Le souffle de la liberté sur mon visage.taxi1.jpg Dans le taxi noir qui nous emporte vers notre destin, un taxi au plancher défoncé, il fait très chaud mais le vent sec qui me sèche la transpiration derrière les oreilles et sur la nuque est une bénédiction. Nous traversons les faubourgs de la capitale truffés de maisons en construction, « on ne les termine pas pour ne pas payer d’impôts », nous explique le chauffeur. Nous passons devant une mosquée aux tuiles blanches vernissées, sous des remparts crénelés puis, nous grimpons vers l’est et soudain au bout de la rue, je les vois. Les pyramides. Comme à Paris, au détour d’un immeuble, quand on découvre le Sacré-Cœur. Sauf que là, ce sont Khéops et Khephren serrées l’une contre l’autre.

Le taxi est parti et nous a laissés sur la chaussée, Boris et moi, l’échalas tiré à quatre épingles et la naine toute froissée, cloués de stupeur sur l’asphalte brûlant. L’air fait des vagues et trouble la vue. Les pyramides ondulent. Bon très bien, et ensuite ? Tout d’un coup, comme une massue, le découragement m’assomme. Je suis là face à ces merveilles du monde, et alors ? Quelle différence entre moi et un autre touriste ? Je suis effectivement bien drôle avec mon appétit d’aventures palpitantes. Mais je ressemble autant à Indiana Jones qu’une limace à Dark Vador. Si j’avance d’un pas que va-t-il m’arriver ? Imparable, mon cher Boris : un essaim de guides, que l’on voit zoner derrière les grilles du site, va nous mettre le grappin dessus, on sera bien obligé d’en choisir un et on s’entendra débiter le même discours qu’aux autres, mots à mots identique depuis la naissance de mon arrière-grand-mère, et puis ? Et puis on rentrera à la maison, fourbus… Vive l’aventure, avec un grand A !

Je soupire, à deux doigts de m’écrouler au milieu de la route. Boris ne semble pas davantage déborder d’allant. Il me propose d’aller boire un verre au Mena House, le palace qui est de l’autre côté de la rue. Ça ne se refuse pas. On s’assoit au bar. Je prends une menthe à l’eau glacée, Boris un whisky. Il est midi. Nous trinquons. Boris lance un traditionnel : « A la tienne ! », à quoi je réponds, prise d’une inspiration subite : « Mort à l’ennui ! » Ce devait être le « Sésame » qu’attendait l’Egypte pour s’ouvrir à moi, puisque à ces mots, un énorme journal se replie et apparaît le jeune homme qui le lisait, habillé comme dans une bande dessinée de Blake et Mortimer avec un costume en lin clair et un veston. alam1.jpg Il se présente : « Aalam Massef, architecte-archéologue » et ajoute : « Si vous voulez, je me ferais un plaisir de vous accompagner sur le site de Gizeh . » Il parle un français impeccable d’une voix mélodieuse et soudain mon cœur se met à battre. La marche des choses vient de s’inverser. Tout n’est pas perdu, bien au contraire. Je ne suis pas une touriste comme les autres ! il nous a remarqué, je…

- Il n’y a pas une minute à perdre !

Est-ce moi, ou Boris qui ait prononcé cette phrase ? Qu’importe. Je vois que le jeune homme est au goût de mon précepteur : il a le nez aquilin, le teint bistré, une grâce efféminée contrecarrée par la détermination de sa démarche. Nous ne prenons pas la peine de finir nos verres et nous nous retrouvons tous les trois sous le cagnard alertes, comme si nous étions en Normandie un matin de printemps. Comme par magie quand Aalam sort son badge :« Salam Aleikoum, Aleikoum Salam », les gardes du site nous sourient comme à des émissaires royaux, les guides que l’on sent très collants s’évanouissent et nous nous retrouvons seuls sur le désert caillouteux avec, à main gauche, le Sphinx au nez cassé et, au delà, la ville du Caire noyée dans un halo de pollution. Boris est sous le charme. Il suivrait le jeune Egyptien au bout du monde ou presque, mais quand Oh surprise quand nous arrivons aux abords de la grande pyramide, je l’entends déclarer :

- Je vais vous attendre ici, allez-y sans moi.

- Je n’y crois pas, tu as peur? Mais tu vas mourir de chaud !

- Non, ne t’inquiète pas, dit-il, et pour me le prouver, il sort de sa poche intérieure un bob Burburry’s qu’il visse sur son crâne en partie dégarni.

bob3.jpg

- Vous savez, il ne fait pas meilleur en bas, me chuchote Aalam.

- Ah ?

- En vérité, il règne à l’intérieur une chaleur moite, et une odeur presque insoutenable d’ammoniaque prend à la gorge à cause des lampes qui éclairent les salles. La plupart des gens se sentent mal et remontent rapidement vers la sortie. On y va ?

Je ne sais pas pourquoi j’ai avalé d’un coup ma salive. Et Boris qui me lâche…  J’ai mis mon index sur le petit « v » en haut de mon sternum et c’est tout de suite allé mieux.

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