Les aventures égyptiennes


1- L’arrivée en Égypte
2- L’entrée dans la pyramide
3- La découverte d’Hatchepsout
4- le grenier des momies
5- Aalam se décoince
6- ...et abat son jeu

16- Héloïse et Aalam résolvent le premier rébus

25 août 2010

Je lui donne un « noir ». On est tout de même au royaume des morts… Le pion a une forme de crêpe pliée en quatre. Aalam tente de le fixer dans la stèle. Après plusieurs essais infructueux, il parvient à le faire entrer dans une cavité, située à l’extrémité de l’œil droit. C’est rentré comme dans du beurre.

— À quoi ça te fait penser ? me demande-t-il avec un flegme étonnant.

Je réfléchis et déclare sans hésiter :

— À la jambe de bois d’un pirate allongé par terre.
— Et si c’était une jambe de taureau ?
— Ça se pourrait ; et alors ?
— Alors, on aurait un hiéroglyphe qui signifie : « encore et encore » parce que le taureau gratte et gratte le sol… Donne-moi les autres…

Aalam est un chirurgien en pleine opération. Moi, assistante parfaite, je m’exécute en silence. Il s’applique et parvient bientôt à placer trois pièces noires qui ont grosso modo la même forme arquée. Mais pour le reste…

Il se recule et réfléchit.

— Tu ne veux pas qu’on essaye les blancs ?

Et sans même lui laisser le temps de répondre, je prends les pions blancs et réussis assez vite à les insérer dans trois orifices.

— Bravo ! Un magnifique arc en plein cintre…
— Ça veut dire quelque chose ?
— C’est le chiffre 10 mais je ne vois pas bien à quoi ça nous avance.
— « Encore et encore 10 »… « Encore et encore 10 »… répété-je.
— Combien de pions nous reste-il ?
— Un noir et deux blancs.

Nous inspectons chaque cavité, chaque éraflure de la pierre, et après un moment qui a aussi bien pu durer trois heures que trente secondes, il ne nous reste plus qu’un pion. Il est plus ou moins ovale et un point noir y est peint en son centre. Où le mettre ? La lampe commence à donner des signes de fatigue.

— On a presque plus de pile ! Attends, j’en ai une de rechange dit Aalam en fouillant dans sa poche.
— Regarde, m’exclamé-je quand il rallume la lampe. Si tu la mets là, avec l’entaille de la colonne, ça ressemble à une tête oiseau.
— Oui, tu as raison, s’écrie Aalam, c’est un Phénix, avec là, son corps et ses jambes ! Il signifie : « trouver ».
— « Trouver encore et encore dix », dis-je en reprenant tous nos hiéroglyphes.

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— Oui ! renchérit Aalam et il éclate de rire. Cette énigme dort depuis trente siècles et nous, en un instant, on la déchiffre, n’est-ce pas prodigieux ! Hahaha ! fait-il de son rire de ara qui n’a pas fini de m’effrayer… surtout quand on est sous terre.
— Tu comprends ?

Ma simple question fait retomber comme un soufflet le petit délire d’Aalam. Il s’appuie contre la paroi mal dégrossie en face de la stèle et soupire. Je m’adosse à son tour.

— On est tout près du but…

Je m’absorbe dans la contemplation de la stèle avec sa forêt de hiéroglyphes et j’ai une idée. Mais je n’ose pas la dire à voix haute.

— Dans quel sens tu lis ce texte ? demandé-je.
— Les hiéroglyphes se lisent en allant vers le visage des personnages, répond-il. Parfois c’est de droite à gauche, parfois de gauche à droite. Ici, c’est de haut en bas. Pourquoi ?

Je me lève et compte tout fort jusqu’à dix en promenant mon index d’une case à l’autre. Le dixième hiéroglyphe représente une femme assise coiffée d’une plume d’autruche.

— Ça se lit « Maât », non ?

Aalam bondit.

— Tu veux dire que la stèle serait un énorme jeu de Sénèt !
— Dont le dé serait bloqué sur le 10, complété-je
—: « Encore et encore trouve le dix », mais bien sûr ! Un, deux, trois… compte-t-il, neuf, dix : « Ka » !

Le hiéroglyphe qui le faisait exulter était formé de deux bras levés.

— À moi, à moi ! dis-je. Il ne manque plus que Ré.

Je compte à mon tour jusqu’à dix et aboutis sur la colonne de gauche où je trouve Ré.

— Tu as vu, ces trois hiéroglyphes ont chacun un petit scarabée dessiné dans le coin en haut à droite, dit-il.

Nous continuons ce petit jeu de comptage sur plusieurs colonnes. Et finalement nous obtenons :

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« Hatchepsout et Sénènmout unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon. »

Aalam exulte.

— Tu vois, c’est la preuve qu’ils se sont aimés, la preuve écrite, la première sous forme de hiéroglyphes !

Je suis passablement déçue.

— Ha…C’est tout ? Ça ne veut rien dire d’autre ?

Aalam me décode le message :

— Le temple d’Amon, c’est Karnak. Et le soleil levant, c’est l’est. À cet endroit du sanctuaire, d’ailleurs, Hatchepsout a fait construire un temple.
— Et alors ? dis-je avec impatience. Tu crois qu’il peut y avoir une suite ?

Aalam fait une drôle de moue :

— Je ne sais pas, dit-il ? Aujourd’hui ce temple est quasiment détruit.
— Ah bon…
— Mais, continue-t-il, ça m’étonnerait que Sénènmout se soit donné tant de mal pour ne dire que cette phrase pseudo-poétique. Il désigne clairement un lieu. Le temple de l’Est à Karnak. Et puis il n’était pas né de la dernière pluie, la suite du message, il l’a certainement mise dans un endroit protégé des destructions… Il faudrait qu’on aille jeter un œil là-bas. Ou mieux, demander son avis au spécialiste de Karnak.

— Tu lui ferais confiance ?
— C’est mon meilleur ami. Pas trop fatiguée ?

15- la descente chez Sénènmout

25 août 2010

Aalam fronce légèrement les sourcils comme pour évacuer une incompréhension qui ne l’intéresse pas et se met à m’expliquer où l’on se trouve. Je vous résume : d’abord nous sommes à l’ouest du fleuve, donc du côté des morts puisque c’est là où disparaît le soleil chaque jour. Ensuite au pied d’une montagne sacrée. Les anciens croyaient qu’elle était habitée par la grande Déesse. La grande Déesse, c’est Hathor, la vache, qui est entre autre la divinité de l’amour. Notez que ce n’est pas anodin d’avoir décidé de faire construire son temple funéraire au pied de l’Amour. Surtout qu’au sommet, Sénènmout a fait sculpter un pan de roche à sa propre image. Et tout en bas, au nord de la terrasse, il a eu le droit de creuser son cénotaphe.

Mais ça, ce ne sont que les premiers indices d’une relation intime entre la reine et son architecte. Ensuite, il faut regarder à l’intérieur de chaque porte du temple : Sénènmout s’y est fait représenter à genoux, vénérant le nom de sa reine. Combien de fois au total ? Devinez un peu… 60 ! Autre preuve de sa faveur insigne : sur les murs, sur les stèles, à l’intérieur des murs même, Sénènmout a inscrit toutes ses fonctions. Combien en a-t-il de différentes ? Votre langue au chat ? Ça défie l’imagination… 93 ! Intendant du grenier, directeur des directeurs de travaux, responsable des jardins d’Amon… et j’en passe. La reine d’Angleterre se contente d’anoblir les sujets qu’elle veut remercier. Hatchepsout fait mieux !

- Tu crois qu’il était vraiment amoureux d’elle ? Ou seulement passionné par le pouvoir, assoiffé d’honneur ? demandé-je avec un brin d’emphase.
- Je plaide pour l’amour, répond Aalam le plus sérieusement du monde. Quand ils se sont connus, Hatchepsout était adolescente. Elle ressemblait au buste sculpté que tu as vu au musée.
- Quand est-elle devenue obèse, alors ?
- Après leur séparation…
- Comment tu peux savoir ! Tu crois que c’est la tristesse qui la fait grossir ?
- Oui, répond Aalam calmement.

Quand il évoque la pharaonne et son architecte, on a l’impression qu’il a d’eux une dizaine d’albums photos.

- Et tu as des preuves ? demandé-je.
- Je crois que tu ne te rends pas bien compte. Quoi d’autre, sinon la passion pour permettre à un architecte de vénérer sa reine à genoux sur toutes les portes ! Imagine à Versailles. Ou plutôt à Notre-Dame de Paris, enfin dans une cathédrale où à la place de dieu, on vénérerait une pharaonne. Qu’est-ce que ça pouvait lui rapporter à elle, d’aimer un être de condition inférieure… Et en plus, comme si elle n’avait pas assez d’images de son architecte, elle lui a offert plus de vingt-cinq statues de lui. Elles sont toutes sublimes, d’ailleurs. Elle bouscule le protocole, elle fait même construire pour l’architecte un sarcophage quasiment identique au sien, en quarzite rouge, privilège jusque-là exclusivement pharaonique ; elle permet aussi qu’on le représente sur des fresques de la même taille qu’elle : d’habitude le pharaon est un géant, les autres des nains…

- Qu’elle l’aime, soit, mais lui…
- J’en suis sûr, elle était si belle, et puis c’est vrai qu’il y a une part d’intuition, en tout cas moi je crois qu’ils étaient amoureux…

Tout en parlant Aalam se débat avec le cadenas de la grille qui ferme l’entrée du cénotaphe.
- Ah, enfin ! s’exclame-t-il en la faisant grincer.

L’ivresse que lui cause cette petite satisfaction lui permet cette confidence :

- Il n’y a qu’à toi que je peux le dire : je me suis toujours imaginé que leur amour était réciproque. Sans doute la réalité était-elle plus prosaïque. En tout cas, c’est vrai qu’ils ont eu besoin l’un de l’autre. Sénènmout sans Hatchepsout n’est personne, et Hatchepsout a besoin du génie de l’architecte pour asseoir son pouvoir. Quand elle se fait introniser pharaon et devient Maâtkaré, son jeune neveu, qui est le pharaon légitime, enrage. Le clergé aussi la déteste parce qu’elle démocratise la religion et donne accès aux mystères. C’est le comble de l’hérésie ! Mais Maâtkaré et Sénènmout se moquent des convenances. Ils ont le peuple derrière eux, ils sont les plus forts… En plus, ils font régner la paix dans le royaume. Et la reine rapporte du pays de Pount des encens, des pierres et des gommes précieuses…

- Une grande reine, en somme…
- La plus grande des reines, oui !

Aalam reprend son souffle et pénètre dans le vestibule du cénotaphe. Avant de m’engouffrer dans l’obscurité, je jette un œil au temple qui nous surplombe. Il est écrasant de majesté. Aalam surprend mon regard.

- On l’appelle le « Djeser Djesérou », le sublime des sublimes, dit-il.

La descenderie de la tombe de Sénènmout est franche et droite. Nous arrivons très vite dans la salle du sarcophage. Le plafond est peint. C’est un ciel astronomique assez simple.

- Regarde, m’indique Aalam, les deux hémisphères sont séparés par une ligne, et sur cette ligne il y a deux noms entremêlés :
- Hatchepsout et Sénènmout, complèté-je.
- Oui…

Je contemple un moment les murs peints de couleurs chatoyantes, à moitié délavés par le temps. Aalam me montre un type qui rend hommage au mort. C’est le frère de l’architecte. Parce que Sénènmout ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfant. Normalement c’est au fils aîné de remplir cette tâche.

- Célibataire…
- Oui, parce que dévoué à une femme qu’il ne pouvait épouser… Viens, me dit Aalam, remontons un peu.

Et il m’emmène dans une sorte d’alcôve où est juchée une grande stèle en granit.

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Une sorte de grande affiche en pierre surmontée de deux grands yeux.

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- Les deux yeux soulignés de khôl, se sont des oudjat. Ils représentent le soleil et la lune.
- On dirait des antennes de papillons recourbées.

En dessous plus de mille hiéroglyphes gravés s’étagent en colonnes.

- Ce sont les portes de l’éternité, précise Aalam. Cette stèle a été rajoutée plus tard. Je l’ai traduite récemment. Ici, une date est inscrite, c’est celle de la séparation des amants en l’an XVI du règne de Maâtkaré.

- On sait pourquoi ils se sont séparés ?
- J’espère bien que le sénèt va nous l’apprendre…  Tu vois cette ligne, me dit-il en m’indiquant les hiéroglyphes en bas de la stèle, laisse-moi te les traduire, et tu comprendras peut-être pourquoi j’ai tant désiré le sénèt.

Aalam pose son index sur chacun des six signes et articule en détachant les mots :

- « L’Immortalité a un Jeu ; ce Jeu Dit ce que l’Histoire Tait. »
- C’est vraiment ce qui est écrit là ? murmuré-je en sentant l’excitation me gagner.

Je lui passe le sénèt et m’approche jusqu’à frôler du bout du nez ce mur de granit. Il est constellé de trous. Et c’est vrai, on dirait que certains sont trop ciselés pour être l’œuvre de la seule érosion. Aalam déballe le jeu avec une fièvre maîtrisée et dispose les pions sur la feutrine.

- Tu me les éclaires ? dit-il en me tendant la torche. Passe m’en un au hasard.


14- l’arrivée à Deir el Bahari

6 août 2010

En savourant son café tiède, Boris, entreprend de trier toutes les cartes de visites qu’il a reçues depuis son arrivée au Caire. Il y a une pelletée de politiciens et de diplomates locaux, il y a le directeur du musée et son assistant, il y a aussi la carte d’Aalam Massef ! Il la lui a donnée après la visite des pyramides. Boris l’appelle aussitôt. Bien entendu, le téléphone est sur répondeur. Boris fulmine et raccroche. Tout en entrant dans son répertoire les numéros utiles dispersés sur cette collection de cartes de visites, il rumine le message qu’il va lui laisser. Boris n’a jamais été très « technique ». Il entre un numéro et appuie sur effacer au lieu de valider. Il enrage et recommence. Au bout d’une heure, même s’il s’est pas mal emmêlé les pinceaux, il est venu à bout de sa pile de cartes. Il a décidé d’écrire à Aalam un texto menaçant :
« Monsieur, non seulement vous êtes complice du vol d’un objet d’état, mais aussi du rapt d’une mineure. Cela peut vous coûter très cher. Je vous conseille de ne pas bouger de votre mission polonaise à Deir el-Bahari ou bien je mets toutes les polices nationales et internationales à vos trousses ! Boris Orlic ».
Pour l’envoyer, il appuie sur la touche « menu », choisit « répertoire », puis « Aalam Massef » et « ok ».

Une sonnerie irritante sort un homme de son sommeil agité. Il rêvait qu’il brandissait le trophée de l’homme le plus puissant d’Egypte et qu’une foule en délire l’adulait. « Qui m’écrit à cette heure indue ? » maugrée-t-il tout en cherchant à tâtons son téléphone dans la poche intérieure de sa veste. Farouk le relit plusieurs fois sans comprendre. Et puis il percute et se lève en quatrième vitesse. Il prévient qu’il sera absent du bureau aujourd’hui. Et il fonce vers la gare.

Pendant ce temps, Boris, rasséréné, a sympathisé avec sa voisine, une accorte Egyptienne d’une cinquantaine d’années.

- Vous savez si Deir el-Bahari est loin de la gare de Louqsor ? lui demande-t-il.
- Oh, non, un quart d’heure en taxi, à peine. Je vais dans cette direction, je pourrais vous y mener si vous voulez.
- C’est vraiment très aimable à vous !
- Vous n’avez pas l’air d’un touriste, qu’allez vous faire à Deir el-Bahari ?
- Oh, c’est une histoire incroyable…
- Le voyage est long, et j’adore les histoires…
- Je peux vous résumer tout ça en une seule phrase : je vais sauver les meubles !
- Vous m’intriguez…
- Malheureusement, je ne peux rien vous dire de plus…

De tout le voyage, ni Boris ni sa voisine ne reviennent sur le sujet. Ils bavardent. On leur sert à déjeuner. Le contrôleur passe. Boris ouvre son portefeuille où il a rangé son passeport diplomatique.

- Je m’appelle Samira Féchir. Je travaille sur le site de Karnak.
- Moi, Boris Orlic, enchanté, dit-il sans rien préciser d’autre.
- Vous jouez aux échecs ?
- Avec plaisir.

Sur la place de la gare de Louqsor, cernée par des immeubles fraîchement repeints en ocre jaune, une armada de vieux taxis blancs se dorent au soleil. La nouveauté du décor, l’air pur me font oublier Boris et ma mauvaise conscience. Je ne lui ai pas donné le numéro d’Aalam. Il était tellement hors de lui ! Et à aucun moment l’idée qu’il ait pu l’avoir par la carte de visite d’Aalam ne m’effleure. Mais je décide de le tenir au courant par texto de l’avancée de notre enquête. Ça le rassurera. D’ailleurs, dans la voiture qui nous emmène vers Deir el-Bahari, j’envoie : « Filons vers notre tombe ! »
(Je vous jure que sur le moment je n’ai pas pensé une seconde que je faisais un jeu de mots !)

- Ce n’est pas une tombe mais un cénotaphe, précise Aalam, parce que Sénènmout n’y a pas été enterré. Un mystère entoure les circonstances de sa mort. Il disparaît à un moment donné, en l’an XVI du règne d’Hatchepsout et réapparaît cinq ans après, mais nous ne savons rien de plus.

J’enregistre ces informations sans poser de questions. Le taxi arrive au bord du Nil. Je monte dans le bac et m’accoude au bastingage. À cette heure matinale, les touristes petit déjeunent à leur hôtel. Le Nil est vert, calme et pur. Je me sens loin de mes soucis habituels. Comme si un autre temps, oriental, plus profond, m’envahissait.

Sur la rive ouest du fleuve, nous traversons un village moderne, puis des champs drus et verts. Et d’un coup le paysage devient beige. Nous passons le village de Gournah avec ses maisons en terres collées à la montagne, « c’est dans ce village que vivait mon grand-père », me glisse Aalam, puis nous roulons droit vers les montagnes unicolores. Au fond, le temple de Deir el-Bahari m’apparaît comme une hallucination.

Au bout de la route caillouteuse et déserte, se dresse une falaise colossale, un vrai décor de Western à ceci près que se déploie à ses pieds, exactement dans les mêmes couleurs, comme un caméléon sur une feuille, un temple somptueux, un château à six ailes, étagé en trois terrasses, rythmé par des colonnes innombrables et traversé par un rampe monumentale. Un mirage… encore nimbé de la poussière de la route.

Je me frotte les yeux. J’ai pourtant déjà vu des maisons imposantes, des palais, mais là, l’émotion me submerge. Parce que c’est incompréhensible. Dans un désert, là où ne vivent que les scorpions et quelques lézards. C’est fou. Je suis fière d’appartenir à l’espèce qui est capable de faire ça. Mais je pressens aussi les millions d’injustices qui ont servi à concrétiser la démesure de cette pharaonne bâtisseuse et presque l’écho des coups de fouet…

Le taxi brinquebalant nous laisse devant les bureaux de la mission polonaise. Aalam entre demander des clés au responsable qu’il connaît bien puisque ce site est le terrain de sa thèse. Il y a travaillé pendant trois ans. Je l’attends sur le perron. Je commence à avoir chaud avec mon burnous. Et si je l’enlevais ? il n’y a personne… Après tout, j’ai bien le droit d’être en robe. Quand Aalam revient, je suis en train de me déshabiller. J’ai le burnous sur la tête.

- Il y a des vestiaires là-bas, me dit-il en me montrant les toilettes.
Il me tend un pantalon de treillis et une chemise trop large. Je remets ma robe de bure.
- Ce sera plus approprié pour ce que nous avons à faire, dit-il. Tu peux laisser tes affaires dans un casier.

Je me lève et ris doucement.

- Qu’est-ce qui te fait rire ? demande Aalam.

Si j’avais été dans un Indiana Jones, j’aurai gardé ma robe de pin-up. Elle se serait déchirée en cours de route, lacérée par des serpents ou une nuée de chauve-souris, mais malgré ces épisodes mouvementés, je serais restée impeccablement coiffée.

Je réponds :

- Rien, je renonce à Hollywood, c’est tout.

13- en route vers Louqsor

6 août 2010

- Hein ! sursauté-je sur mon fauteuil en sky bleuté.
- Continental or egyptian ? me répète calmement l’employé des chemins de fer.
- Excuse me ? dis-je.
- Your breakfast, miss.
- Euh… egyptian, of course !

Aussitôt dit, aussitôt servi : une sorte de crêpe remplie d’oignons, de viande hachée et d’une sauce blanche indéterminable accompagné d’un nescafé passablement tiède. Il n’est pas encore six heures trente du matin et je suis dans le train qui file vers Louqsor.

On arrive bientôt semble t-il. Il faut absolument que j’appelle Boris. J’emprunte le téléphone portable d’Aalam, le mien est resté sur la table de nuit de ma chambre. Et je vais dans un autre wagon. La veille au soir, j’ai fait semblant de téléphoner à mon précepteur : « Allô Boris… », j’ai fait mine de tout lui raconter. Il aurait répondu : « Très bien, mais je prends demain le premier train pour vous rejoindre. Appelle moi vers six heures trente. » C’est ce que j’ai soutenu à Aalam. Je lui ai aussi dit que j’avais dix-sept ans. Et c’est après ce faux coup de fil que nous avons pu monter dans le train.
Cette fois-ci, je l’appelle pour de vrai. Je n’ai plus le choix. Je prends un ton fleuri :

- Allô, Boris ? Je ne te dérange pas ?
- Si tu me déranges ? ! Ça fait juste 10 heures que j’attends ton appel ! Tu te fous de moi ou quoi ! ? Où es-tu ? Je suis mort d’inquiétude. Je n’ai pas dormi de la nuit. Tu n’as pas écouté mes messages ?
- Non, mais ne t’inquiète pas…
- Comment ça, je ne m’inquiète pas ? vocifère mon élégant précepteur furibard. Et il est où le jeu ?
- Sur mes genoux.
- Rapporte-le immédiatement !
- En fait, ça risque de prendre un peu de temps parce que je suis dans le train en direction de Louqsor, lâché-je d’une traite.
- Seule ?
- Non, avec Aalam. Mais ne va pas t’imaginer… c’est moi qui lui ai proposé.
- Je ne comprends rien. Pourquoi avec le jeu ? Pourquoi sans prévenir ? ça ne te ressemble pas.
- Pour faire triompher la justice et… révolutionner l’égyptologie ! Je mets la barre très haut, mais c’est ce que tu m’as appris à faire, n’est-ce pas ?
-  !!!
- Et les parents ? demandé-je avant que Boris ne trouve les mots pour me rabrouer.
- Ils viennent de partir à l’aéroport. Ils ne savent rien. J’ai fait des pieds et des mains pour te couvrir. Je suis même passé pour un arriéré mental qui avait oublié le code du coffre. J’exige des explications ! Passe moi ton Aalam, j’ai deux mots à lui dire…
- Écoute… Je te raconterai tout à mon retour. Ne m’en veux pas, je te tiens au courant. Allô, allô ? Désolée il n’y a plus de réseau, dis-je et je raccroche.

Je me mords les lèvres, assez marrie d’avoir mis Boris dans le pétrin. Et puis j’imagine deux secondes la nuit qu’il a dû passer à m’attendre. Mais après tout, il en a vu d’autres. Je n’ai jamais su exactement ce qu’il avait vécu à Sarajevo en 1995, je sais seulement qu’il était enfant, qu’il a réchappé par miracle à… ? , et qu’il a aidé mon père alors en mission en Yougoslavie à se cacher et à sortir du pays. Mon père, reconnaissant l’a ramené dans ses valises, et en France, il est devenu son tuteur légal. Je n’ai pas d’autres détails. Ce qui s’est exactement passé là-bas, c’est leur secret, et ils le gardent jalousement. Je sais juste que Boris en a gardé une phobie des caves d’où sont refus de descendre dans la pyramide. Enfin, tout ça pour dire, que d’une nuit à m’attendre Boris se remettra sûrement.

Je retourne m’asseoir près d’Aalam, je fais bonne figure.

- Alors ?
- Tout va bien. Il va peut-être nous rejoindre par le prochain train si ses affaires le lui permettent. Il nous appelle, quand il y voit un peu plus clair.
- Il te fait vraiment confiance ton précepteur. C’est rare.
- N’est-ce pas !
- Tu lui as donné mon numéro ?
- Heuh, non, il faut que je lui envoie par texto.

Aalam me l’écrit sur un bout de papier. Je croque dans la crêpe molle.

- Ça te va ce petit-déjeuner couleur locale ?
- Même un beignet de sauterelles grillées aurait fait mon bonheur, dis-je l’air parfaitement en paix avec ma conscience.

12- Héloïse prend les devants

6 août 2010

Quand je me réveille, je suis sur un lit de camp. Je me frotte les yeux. Aalam est au dessus de moi, l’air désolé.
- C’est beaucoup plus compliqué que prévu, dit-il. On n’a fait que six moules et il est déjà 23 h 30. En plus les moules ne sont pas assez fins. Il faudrait les faire en latex. Et Idir n’en a pas à l’atelier.
Je m’assois sur mon grabat.

- Je te raccompagne, ajoute-t-il. Tout est prêt, j’ai remballé le sénèt. Il ne faut pas que tu sois en retard. Tant pis…

Je suis comme dans un rêve. Il me faut un petit temps pour comprendre que j’ai dû m’endormir sur la table et que les deux hommes m’ont transportée sur ce lit de fortune. Et dire que je ne me suis rendue compte de rien ! L’enthousiasme, l’excitation d’Aalam semblent complètement évanouis. Il ne pense plus qu’à me ramener à l’heure à la maison.

- Tout va bien ? dis-je Tu n’as rien cassé ?
- Bien sûr que non !
- Alors, pas besoin de se dépêcher comme ça.
- Il va être minuit ! s’exclame-t-il, comme si dans quelques minutes mon carrosse allait redevenir citrouille.
- D’accord, on y va, dis-je.

Je salue Idir Badou, ravi d’aller retrouver sa femme et son matelas, et nous sortons dans l’air rafraîchi de la nuit. Il y a une myriade d’étoiles.

- C’est où déjà la tombe de Sénènmout ? demandé-je.
- À Louqsor.
- C’est loin ?
- 665 kilomètres, sept heures de train, pourquoi ?
- Parce que je dois rendre le sénèt lundi soir. On est vendredi soir. Ça nous laisse le temps, non ?
- Le temps de quoi ? répond Aalam qui fait exprès de ne pas comprendre.
- Il y a un train de nuit ?
- Mais…
- Allons-y !

Je ne prononce pas un mot de plus, et je contemple le dilemme inscrit sur le visage de mon ami. Il est déchiré entre la politesse du chat pressé d’Alice au Pays des merveilles et son appétit d’archéologue-épigraphiste. Pas moi. Je veux du spectaculaire, je veux que la vie palpite et pour ça, il n’y a pas trente-six solutions. Il faut décroiser les bras et y aller. Si je ne suis pas téméraire maintenant, je ne le serai jamais.

- C’est tentant, non ? dis-je avec une lueur dans le regard.
- Mais c’est loin !
- Si on trouve quelque chose, mon père sera… ébloui !

J’ai dit le premier mot qui me vient à l’esprit, et c’est exactement mon but : éblouir mon père. Si jamais… eh bien il ne me prendra plus pour une ado débile obsédée par les fringues, les revues consternantes et le nouveau disque de Lady Gaga. Ça me guérira de mes complexes et je n’aurai plus besoin de lui pour avoir une image positive de moi. J’oserai montrer à Yan que je vaux bien un baiser…

- Écoute, ajouté-je, c’est même la seule chose qui compte à ses yeux : le résultat ! C’est comme ça que j’ai été élevée. Et puis que je le rende ce soir ou lundi, ça ne change vraiment rien, puisque mes parents sont à Assouan. Il suffit que je prévienne Boris.
- Et Boris te laissera partir ? demande Aalam en me regardant comme si j’étais une grande malade.
- Ecoute, dis-je, arrête de poser des questions et allons-y. Il suffit qu’on soit vraiment rentrés lundi soir. À ton avis, je risque quelque chose à partir pour Louqsor avec toi ?
C’est l’argument qui me manquait. Il fait mouche.
- Non, bien évidemment, murmure-t-il.

11- chez le potier

22 juin 2010

Le Caire la nuit a des allures de conte des mille et une nuits. Le minaret de la grande mosquée est serti d’un grillage illuminé d’or, des éclairages verts, rouges et blancs miroitent sur les monuments, le Nil et les palmiers. C’est magique. Je suis émerveillée mais je flippe quand même pas mal.

Ce sentiment délicieux et contradictoire ne s’éternise pas. Quand le taxi m’abandonne, il ne me reste plus que la peur. Pas l’épouvante, mais une sacrée appréhension. Je suis complètement dingue. Seule la nuit, dans un pays inconnu, moi et mes quinze printemps…

Je serre le Sénèt contre moi. Le Kahn el-Khalili est plongé dans une obscurité totale. J’avance au radar, j’essaye de penser à des choses rassurantes : la forme des trous dans mes converses, le bob de Boris, la tête de mon premier hamster… Soudain une forme bouge au fond d’une ruelle. J’ai la chair de poule. Mais je respire et me raisonne. C’est comme ça que j’arrive tant bien que mal devant el-Misr. Un néon bleu éclaire vaguement le bar. Le père d’Aalam essuie les derniers verres et les aligne sur une étagère. Il ne m’a pas vu. Ouf. Et si… Non, trop tard pour retourner bredouille à la maison. Je contourne le café et m’approche de la porte qui doit mener à l’appartement juste au dessus. Je n’aurai qu’à dire que… Je ne pense plus à rien, je frappe.

J’entends des pas. Mon cœur bat quatre fois plus vite qu’eux. On essaye d’ouvrir. Le cadenas résiste de l’intérieur.

- … …. ? mots arabes que j’interprète comme un « qui est-ce ? » demande une voix d’homme qui me semble plus grave que celle d’Aalam.

Dès que la porte s’ouvre, je reconnais Aalam. Incapable de parler, je fais tomber ma capuche.

- Héloïse! s’écrie-t-il.

Je lui montre mon sac.

- Alors ton père est d’accord ?

Je fais oui de la tête.

- On va chez le potier ?

Aalam troque ses babouches contre des chaussures et attrape sa veste.

- C’est par ici, dit-il en finissant de s’habiller, et il m’emmène à travers les ruelles obscures du marché.

- Alors raconte, qu’a dit ton père ?
- Rien. Quand je lui ai expliqué ton hypothèse, il a trouvé ça passionnant. Papa déteste autant que toi les intrigues et les médiocres. Et par dessus tout : la bureaucratie.

- Vraiment ?

Je me mords les lèvres :

- Oui, vraiment.
- Je ne sais pas comment je pourrais le remercier…

Je réponds un peu vite :

- Surtout ne dis rien, et ça sera parfait ! Mon père déteste qu’on le remercie.

Aalam me regarde bizarrement, mais ne commente pas. On arrive devant une porte en bois. C’est drôle : je suis rassurée. Aalam a une présence rassurante. Il suffit de peu pour faire confiance à quelqu’un. Avoir lu son écriture. Avoir été témoin de sa sensibilité, de sa douceur comme de sa résolution. Ça suffit. C’est maigre, mais ça suffit. Mon ami soulève le heurtoir. Un homme replet à la face ronde comme la lune vient nous ouvrir. Il parle arabe avec Aalam qui lui explique la situation. Le potier, Idir Badou, rit sans que je comprenne pourquoi. Il nous emmène dans son atelier. Aalam déballe le sénèt sur la grande table en bois. L’ampoule qui pend au dessus l’éclaire plein feu. Aalam l’observe et le mesure en silence. Il a la rigueur d’un scientifique. J’admire sa concentration.

— Le damier est vraiment commun, dit-il au bout d’un instant. Par ses dimensions : 9 centimètres sur 30 ; le nombre de cases : 30, disposées en trois lignes, et les 5 hiéroglyphes réglementaires sur cases 15, 26, 27, 28, et 29.
— Et sur le côté ? demandé-je.
— C’est le nom de la reine.
— Ha-Tché-Psout !? dis-je fière comme Laure Manaudou après avoir gagné sa première médaille d’or.
— Non, Maâtkaré, rétorque Aalam.

Je fais profil bas mais ne dis mot.

— C’est son nom de pharaon, poursuit Aalam. Ça veut dire : le Maât (la femme avec la plume), le ka (les bras levés) du roi Ré (le soleil). Et de l’autre côté, dit-il en retournant la boite… le bonhomme agenouillé, c’est Sénènmout.
Incroyable ! s’écrie-t-il le visage illuminé. Tu vois avec ses mains, il semble embrasser le boîtier tout entier. Avec tendresse.
— Avec tendresse ?
— Sénènmout décourage les voleurs en donnant un aspect quelconque au jeu, et en même temps il dit à ceux qui savent lire de le considérer comme un objet très précieux.

Je regarde M. Badou, pour voir ce qu’il en pense. Mais il se tient à quelques pas de nous, les bras croisés, un sourire amusé figé sur son visage. Il semble ne rien penser, ou bien… et c’est à ce moment-là que je me souviens que je suis toujours habillée avec ma robe rouge, et que de mon burnous, dépassent mes boucles d’oreille, mes sandales hautes et mon maquillage. Je remets ma capuche. M. Badou doit simplement penser que nous sommes Aalam et moi une paire de rigolos. Je me concentre à nouveau sur le sénèt. Aalam l’a ouvert.

— Les pièces sont toutes là. Il y a dix pions et quatre bâtonnets, dit-il en les posant une à une sur le plateau de la table. Les bâtonnets ont une face en ébène et l’autre en ivoire. Ce sont les dés. On les lance et on ne compte que les faces blanches. Ce qui est étrange, c’est que côté ébène, ils sont gravés de lignes sinueuses. Bon. Mais regarde surtout les pions. La moitié sont blancs, l’autre noirs.

Je regarde bien ces sortes de petits tampons. Les blancs sont couleur sable, les noirs plutôt ocre.

— Ce qui est génial, c’est qu’il n’y en a pas deux semblables ! ça va dans le sens de mon hypothèse, mon hypothèse de rébus posthume, jubile-t-il.

— Évidemment, dis-je en réprimant mal un bâillement.
— Tu es fatiguée ?
— Pas du tout !
— Au fait, ton père t’a laissé sortir seule et si tard sans problème ?
— J’ai la permission de minuit. Et puis, pour le rassurer, j’ai mon téléphone si jamais… mais tout en parlant je tâte ma pochette et constate que je n’ai même pas pris mon téléphone.
— Bon, on s’y met, Idir ?

10- Boris couvre Héloïse

22 juin 2010


Les choix décisifs se font souvent malgré soi. Grâce à Farouk et à sa bassesse, à cause de l’indifférence sotte de mon père, et de ma fierté d’animal blessé, je n’ai pas d’alternative. Je prends dans ma chambre mon petit sac en bandoulière, je redescends à l’étage des bureaux, je marche droit vers celui de mon père, puis fonce sur la peinture à l’huile que vous savez. Le coffre s’ouvre avec un « clong » bien sec. Je prends le sénèt sans sourciller, gribouille un petit mot tendre à mon cher précepteur, ça me procure un frisson horrible et délicieux, et je me rends à l’office. Là, je trouve un sac en tissu, j’y fourgue mon larcin, enfile un vieux burnous qui traîne sur une patère et sors dans le jardin.

Je trouverai bien un taxi sur le chemin. Comme par miracle à peine en ai-je émis le souhait que j’en vois un dans la rue. Je le hèle en habituée. C’est le quatrième que je prends dans la journée.

J’espère que je trouverai Aalam chez ses parents au café el-Misr. On ira chez son potier et tout sera joué en quelques heures. S’il n’est pas là, je remets l’objet au coffre illico. Quoi qu’il en soit, ce sera ni vu ni connu. J’ai pris la bonne décision. J’ai pensé à tout. Je ne fais aucune bêtise. Jamais.

Il y a pourtant une chose que je n’ai pas imaginé et qui a bel et bien eut lieu.

*

Là, je brode mais je sais, par Boris, qu’à peu de choses près, la soirée a dû se dérouler comme je vous la raconte:
Pendant que je file vers le centre du Caire, le climat s’est réchauffé dans le salon de l’ambassadeur. Il est environ neuf heures, et quand on sert à M. Moucchaca un nouveau whisky, il demande avec gourmandise :

—  Et si vous me montriez notre petite affaire avant de passer à table ?
—  Le sénèt ? mais bien sûr, répond chaleureusement mon père. Montons dans mon bureau.

Les hommes, précédés des deux femmes gravissent l’escalier.

—  Venez un moment sur la terrasse, propose l’ambassadeur, en ouvrant les portes fenêtres du premier étage. Je viens d’acquérir une lunette astronomique. Je voudrais l’étrenner avec vous.
—  Je vous attends dans le bureau, dit Boris qui veut tout  préparer.
—  Je vous rejoins dans un instant, s’excuse ma mère qui a envie de faire un saut jusqu’à ma chambre.

Oh, elle n’a rien à me reprocher, bien au contraire. Sous son dehors glacial, c’est une bonne mère. Enfin elle m’aime et veut mon bien, même si elle n’est pas toujours très adroite pour me le faire sentir. Elle monte sous les toits parce qu’elle veut me réconforter. Elle est maintenant devant ma porte. Elle frappe. Pas de réponse. Elle frappe à nouveau. Toujours rien. Alors elle entrouvre la porte. L’obscurité baigne la pièce. Que se passe-t-il ? Va-t-elle donner l’alerte ? Le lit est défait et je semble dormir dedans aussi profondément que les pierres, le drap remonté sur la tête. Ma mère est compréhensive. Elle a peur de me réveiller. Alors, au lieu de s’approcher et de découvrir le pot-aux-roses, elle referme doucement la porte. Comme j’ai bien fait de rouler une couverture autour de mon polochon ! Je ne sais pas ce qui m’a pris, parce que ni ma mère ni personne ne vient jamais dans ma chambre. C’est sans doute le goût du romanesque qui m’a poussée.

Au moment où ma mère quitte mon étage, Boris découvre dans le coffre le mot que je lui ai laissé :
lettrehelo9.jpg

—  Merde ! s’écrie intérieurement Boris. J’aurais jamais dû lui laisser voir le code. Quel idiot !

Les invités redescendent du toit terrasse. Au moment où la poignée de la porte du bureau s’abaisse, Boris referme le coffre d’un geste réflexe.

—  Alors cher Boris, ce jeu ? demande gentiment mon père.

Mon précepteur pique un fard.

—  C’est impardonnable ! balbutie-t-il. J’ai beau me trifouiller la mémoire, je ne parviens pas à me souvenir du code. Je l’ai bêtement changé ce matin, il me semblait pourtant l’avoir noté quelque part, mais où ? Je suis vraiment navré.

Les quelques secondes de silence qui suivent paraissent interminables à Boris. Que n’est-il pas prêt à faire pour me couvrir !

—  Ne vous mettez pas martel en tête, dit alors le vieux conservateur. Ce genre d’oubli m’arrive fréquemment. Et c’est finalement assez rassurant de s’apercevoir que je ne suis pas le seul à souffrir de distraction. De plus, vous ne faites que renforcer mon désir de découvrir cette pièce mardi prochain.
—  Je suis sûr que le code va vous revenir dès que nous serons redescendus, intervient mon père contrarié.
—  Il se fait tard, rétorque M. Mouchacca. Ne vous embêtez pas pour moi. Je suis fatigué, je n’en profiterai pas pleinement. Et puis vous partez tôt demain pour Assouan. Dans trois jours, j’aurai le plaisir de compter cette pièce exceptionnelle dans les collections du Musée. Cette petite mésaventure fait durer le suspense et ce n’est finalement pas pour me déplaire, conclut-il.

—  Vous ne restez pas dîner ? demande mon père.
—  Vous le saviez ! répond le directeur. C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de venir goûter votre excellent whisky, et nous avions convenu que pour la suite des agapes mon assistant me relaierait…

Boris rassure mon père d’un hochement de tête : c’est effectivement ce qui était prévu. Ouf, pas d’incident diplomatique…

—  Rassurez-vous, il n’y a pas de mal et quand bien même le code vous reviendrait, je vous interdis de m’en avertir ! dit le directeur pour alléger l’atmosphère.

À l’exception de Boris, les hôtes quittent la pièce. Enfin seul, mon précepteur s’affaisse sur son fauteuil et souffle à grand bruit.

—  Moins une ! soupire-t-il. Mais où est donc passé cette chipie. Je lui laisse deux heures montre en main. Et après je déclenche un raffut de tous les diables !

9- la décision est prise

14 juin 2010

- Fais attention!

Il n’est pas lourd et pas spécialement beau. Ouf, il y a effectivement un hiéroglyphe sur la tranche entouré d’un cartouche.

- Alors ?
- Euh…

J’improvise :

- Oui, la femme avec une sur la tête plume, c’est « Ha », les deux bras levés au ciel, c’est « tché » et le rond, c’est « psout »
- Tu es sûre ? Je croyais que le signe rond, le soleil, se disait « ra », comme dans Ramsès ?

Que répondre ? J’arbore un petit rictus crispé, mais il ne remarque pas.

- Bon, bon, pas le temps d’ergoter, tu es contente ? Maintenant à ton tour d’honorer notre pacte, dit-il en reprenant l’objet.

Mes mains s’agrippent machinalement au boîtier.

- Tu me le rends ?

Boris est nerveux, ce n’est vraiment pas le moment de lui raconter par le menu l’histoire d’Aalam… Mieux vaut voir ça directement avec papa.

- Tu crois que papa aurait un moment pour que je lui demande deux trois bricoles ?
- M’étonnerait, dit Boris entre ses dents tout en remballant l’objet. Tes parents partent à l’aube pour Assouan et ne reviennent que mardi matin… pour la cérémonie au Musée.
- Non ? dis-je en écartant les bras et en lançant mes yeux vers un plafond que je voudrais miséricordieux.
- Si! me répond Boris les mains sur les hanches. Allez ouste, dehors! Quand je fais mon entrée au salon, mon précepteur a les yeux qui lui sortent de la tête.

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« Bah quoi, je me suis habillée, c’est tout ! » Je porte une robe rouge écarlate qui m’arrive au dessus du genoux, des sandales à hauts talons que j’ai empruntées en douce à ma chère mère, les boucles d’oreilles en faux rubis que mon père m’a offert pour mes quinze ans, et pour une fois je me suis coiffée. C’est vrai que je me suis aussi légèrement maquillée. J’ai peut-être un peu abusé sur rouge à joue, mais comparée à la femme qui trône sur le canapé, je suis en pyjama.

- Je t’ai demandé de changer de pantalon, pas de te déguiser en arbre de Noël ! me glisse mon précepteur effaré.

Il a ce génie de pouvoir parler sans faire bouger ses lèvres. Ainsi, alors qu’il me passe un savon, les autres croient qu’il me complimente.

- J’aime beaucoup ton nœud papillon, lui dis-je en clignant des paupières.

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- Tu es impossible ! répond-il agacé, tout en arborant le sourire le plus décontracté.

Quand il en aura vraiment assez des Calus, il pourra toujours se recycler ventriloque. Il faut que j’aille saluer nos hôtes. Boris me conduit d’abord auprès de la Barbamama revêtue d’une robe fourreau noire de gala : c’est l’épouse de l’Ambassadeur, M. Morel. Elle est aussi plantureuse et brune qu’il est petit et blond. Il se serre près d’elle comme un oisillon frileux et à admirer ce couple détonnant en grande conversation avec mes parents, je dois me mordre les lèvres pour ne pas mourir de rire. Je sens les sourcils de Boris qui se froncent, et ça m’aide à retrouver mon sérieux. Surtout qu’ils parlent d’Assouan.

- Ah ! tout de même dix heures en train, nous avons de la chance de prendre l’avion…

Mes parents daignent à peine me jeter un coup d’œil. C’est fatigant ! Au moins avec Boris on rigole… Mais pour eux, que je porte un sac à patates recouvert de yaourt et de farine ou une mini jupe fluo, pas de différence, rien. Ma mère, c’est un peu spécial. C’est son côté cosaque : on ne doit pas prêter attention à sa progéniture en public, c’est le comble du péché d’orgueil. Mais mon père, son indifférence a une cause réelle. Il a décrété que j’étais dans l’âge ingrat et qu’il attendrait que j’en sorte pour s’intéresser de nouveau à moi : ce qui veut dire qu’il pense sincèrement que les filles, entre treize et seize ou dix-sept ans, retrouvent leur cerveau d’enfant de cinq ans. Avouez, c’est vexant. S’il savait, s’il savait que grâce à moi, on pourrait faire avancer l’archéologie d’un pas de géant ! Pour cela, coco, il faudrait que tu daignes me prêter l’oreille trois petites minutes. Doux rêve… non sans blague, entre le salon et la salle à manger, entre la poire et le fromage ou avant les digestifs, je trouverai bien un interstice où me glisser… Je ne perds pas espoir.

Je dis ça sur un ton léger mais la vérité, c’est que je n’en peux plus. Je n’en peux plus qu’ils m’ignorent. Y en a marre, marre d’être l’homme invisible. Je salue maintenant un vénérable vieillard. Il porte le tarbouche traditionnel, un costume trois pièces en tweed digne de la reine de d’Angleterre. C’est M. Moucchaca. Il incline légèrement la tête pour me retourner mon bonsoir, son sourire est empreint d’une grande bonté et malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés, il se tient droit comme un chef de village africain, les mains en appui sur une canne à pommeau d’ivoire. Il transpire la sympathie. Aalam en vieillissant lui ressemblera sûrement.

- Vous êtes le soleil de ce salon, pour ainsi dire le joyau de la couronne ! me dit le dernier invité qui s’approche de moi avec sa tête de faux jeton patenté et mielleux. Et il part d’un rire aigrelet comme un trille de clavecin.

Je me crispe instantanément. Si le jeune homme au regard libidineux qui vient de proférer ces paroles ne m’a pas reconnu, moi, si. Et plus je le regarde, plus je le déteste. C’est Farouk. Il a l’air veule, le menton fuyant et le front bas, je ne lui confierai même pas une seconde mon sac à main le temps d’aller me repoudrer. On le sent capable de fouiller partout, sans la moindre vergogne. Finalement, c’est un peu rassurant : ce type porte sur son visage ce qu’il a dans le cœur. C’est sans doute la seule sorte de franchise qu’on puisse lui reconnaître.

- Vous vous intéressez à l’égyptologie ? me demande-t-il. Si vous voulez, je pourrais vous montrer quelques trésors de notre Musée.
- Je vous remercie, mais j’ai déjà le meilleur guide qui soit. Je crois que vous le connaissez, dis-je en me tournant vers M. Moucchaca. Il s’appelle Aalam Massef, il prépare une thèse novatrice. Il est sur le point de faire une grande découverte. Il aimerait d’ailleurs beaucoup vous en parler.

M. Moucchaca m’écoute avec politesse, mais visiblement le nom d’Aalam ne lui dit rien. Farouk me dévisage.

- Aalam Massef, c’est un simple étudiant…précise-t-il. Je l’ai engagé comme laborantin au scanner… Mouais… commente-t-il avec une moue dégoûtée.

Ah, si je pouvais lui lâcher la volée d’insultes qui m’obstrue la gorge ! Mais je me contente de tousser nerveusement. L’assistant du directeur attend que ma toux se calme puis il se penche vers moi :

- Vous ne devriez pas fréquenter ce garçon. Il n’est pas du même milieu que nous, murmure-t-il.Bien que mon sang-froid soit légendaire, je ne peux me retenir. Je crie :
- Quoi ? Espèce de sale type !

Et là je vois mes parents rougir de honte. C’est vrai que ce n’est ni le lieu, ni l’heure de dire le fond ma pensée à Farouk. Je me retourne vers eux :

- Veuillez m’excuser, dis-je d’une voix digne, je suis fatiguée… Et puisque ma présence vous indispose…
- Tu peux monter dans ta chambre, me répond mon père d’une voix blanche.

Je sors en me tenant bien droite, définitivement convaincue que j’aiderai Aalam à faire triompher la science. Mes parents verront bien de quel bois je me chauffe. Jamais je ne deviendrai la jeune fille bien élevée, suintante d’ennui et bonne à marier qu’ils voudraient que je sois. Jamais !

8- où l’on apprend l’énigme du sénèt d’Hatchepsout

14 juin 2010

« Chère Héloïse,

Mon père vient de me remettre ta lettre. Merci.
Je ne suis pas très doué pour exprimer les choses. Mais disons qu’en te rencontrant, j’ai cru que ma chance avait tourné. Je te dois la vérité :

Dans ma famille, la légende raconte que nous sommes des descendants de l’architecte d’Hatchepsout. Il s’appelait Sénènmout. Non seulement, c’est lui qui a fait construire le plus beaux des temples pour sa reine : Deir el-Bahari, avec ses trois terrasses, ses rampes et ses jardins somptueux cernés de falaises grandioses, mais il a voulu « démocratiser » l’Égypte. Il a permis au peuple d’entrer dans les temples et donc de côtoyer des dieux que les prêtres gardaient jalousement et enveloppaient de mystères effrayants. Il a aussi crée un art émouvant, en faisant sculpter les rois dans des postures quotidiennes afin de rapprocher le souverain de ses sujets.

Sénènmout était un homme d’origine modeste, né comme les miens tout au sud, à la frontière de l’actuel Soudan. Mon grand-père, un potier que j’adorais, me parlait de cet architecte comme d’un modèle à suivre. Ainsi ce n’est pas tout à fait par hasard si j’ai choisi ce métier et que j’ai voulu connaître la vie de ce héros du passé…

Quand j’étais petit, nous jouions, mon grand-père et moi, au sénèt, une sorte de jeu de l’oie. Il l’appelait, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi, le « jeu de Sénènmout et d’Hatchepsout ». En tout cas, le clin d’œil que me faisait mon grand-père à ce moment-là insinuait bien des choses. Sur quoi se fondaient ces « racontars» familiaux, je n’en sais rien.

Mais ce que je sais, c’est qu’en faisant récemment des recherches à Deir el-Bahri dans le cénotaphe de Sénènmout, j’ai découvert de nombreux indices prouvant que l’architecte et la reine avaient une relation très intime. Ce petit scoop, révélé dans ma thèse, fera sans doute son petit effet. Mais il est négligeable à côté de ce qui me reste encore à découvrir… Le sénèt ne m’appartient pas mais je ferai tout pour l’emprunter en bonne et due forme, en faire une copie et enfin confronter la réalité à mes intuitions. Ne t’inquiète pas.

J’espère que tu me pardonneras de t’avoir demandé d’intercéder en ma faveur. Mais, chacun son rêve. D’autres rêvent de cambrioler des banques, moi ce serait de pouvoir subtiliser un objet en terre cuite… découvrir que Sénènmout a bel et bien laissé un testament sous forme de rébus à la postérité… Mais, n’en parlons plus, j’ai l’air de me plaindre, de me révolter, tu dois me prendre pour un illuminé. Je le suis sûrement mais je suis une tête de mule et je sais que ma voie est par là. J’ai été ravi de passer ces quelques heures avec toi et je souhaite que l’Égypte remplisse tous tes rêves.


Bien amicalement
Ton Aalam.

N.B : Je suis venu à l’aéroport, parce que j’ai su que ton père arrivait avec le sénèt. Mais il était entouré d’une ruche officielle ; je n’ai pas osé l’aborder, il m’aurait pris pour un importun. Par contre, je t’ai remarquée, et j’ai entendu que vous alliez visiter les pyramides. Ton visage franc et ouvert — aussi, dois-je l’avouer le couple un peu comique que tu formes avec ton précepteur — m’ont donné envie de vous suivre. Je l’ai fait, parce que j’étais désœuvré. Ma mission au musée avait fini la veille et il fallait que je change d’air. Mais je n’ai pas prémédité de vous aborder. C’est lorsque je t’ai entendu proférer ton drôle de « Mort à l’ennui ! » que l’impulsion m’est venue. »

Est-ce que je grelotte dans mon peignoir, ou est-ce que j’ai trop chaud ? Je ne me pose pas la question très longtemps : cette lettre me bouleverse, je suis déjà en train de cavaler dans le couloir avec la ferme intention d’aller me jeter aux genoux de mon père.

« Papa, je t’en supplie, prête moi quelques heures, quelques heures seulement, ce vieux sénèt tout pourri, même pas serti de pierres précieuses, en vulgaire argile et qui vaut pas tripette. Je t’en prie, deux heures seulement, j’en prendrai soin comme de la prunelle de mes yeux, je le choierai comme un oisillon à peine éclos de son œuf, personne ne le saura, et grâce à toi la science aura fait un bond de géant. » Avec mon père, je sais y faire : l’argument de la science le fera plier comme un gentil roseau. Il me refilera le sénèt le temps qu’Aalam le fasse copier par son potier.

Je cours si vite que mon peignoir vole dans les airs, et tout d’un coup je prends conscience, que sous mon tissu éponge je suis complètement à poil dans la Résidence de l’Ambassade de France. Je m’arrête net et retourne à reculons dans ma chambre.
« Non mais sérieusement, me dis-je en enfilant mon jean, comment m’y prendre ? »

Je n’ai pas le temps de frapper à la porte du bureau de mon père : elle s’ouvre et je me cogne dans mon précepteur. Il porte son nœud papillon de gala en soie rouge piqueté de petits cœurs crème. Un vrai morceau de fantaisie chez un homme de sa rigueur.

— Boris, tu sais où est papa ?
— Avec l’ambassadeur. Tu n’as pas oublié la réception que nous donnons ce soir ? me dit-il d’un ton ironique, presque énervant.
— Euh, pas du tout, j’avais quelque chose à lui demander, mais tu peux aussi bien m’aider, dis-je en débitant la première chose qui me passe par la tête : le sénèt de papa est gravé du nom d’Hachepsout ?
— De quoi tu parles ?

J’esquisse un sourire un peu contraint :

— Mais du sénèt, je viens de te le dire. Au musée, M. Massef m’a appris à déchiffrer quelques hiéroglyphes, je voulais vérifier si j’avais bien assimilé le nom de cette reine… Tu me le montres ?
— Héloïse, me répond Boris après un petit temps, j’aime beaucoup ton nouveau style de première de la classe, mais on verra ça plus tard, d’accord. On m’attend au salon, où d’ailleurs ce n’est pas trop l’ambiance blue jean…

Ça, ça veut dire que Boris sait où est le sénèt.

— Faisons un marché, lui dis-je. Je m’habille très chic ce soir, je te fais honneur et toi tu me montres le sénèt trente secondes.

Boris fait non de la tête.
J’insiste :

— Ça ne prendra pas plus de trente secondes. Allez, dis-je en lui prenant le bras.

Et là, petit miracle. Boris soupire et, la fatigue aidant, il me laisse le mener à l’intérieur du bureau. J’allume une lampe affreuse à l’abat-jour saumon et je m’assois dans le moelleux fauteuil en cuir. Boris marche droit dans le mur et pousse le cadre d’un tableau tout triste, je me souviens même du titre : « Tempête sur une plage de la Manche »  et apparaît un coffre encastré. Je fais une petite moue en cul de poule pour me donner une contenance et je ne me pollue pas la tête avec des phrases du genre  : « ce que je vis est dingue, mais alors là dingue ! » au contraire je me concentre sur chaque geste de mon précepteur et c’est comme ça que j’enregistre le code du coffre : 23 A 95, faut dire aussi que j’ai de très bon yeux et surtout que c’est … la date de mon anniversaire, trop chou ce Boris. Tout cela ne prend pas trois minutes, et voilà que le précieux sénèt, une sorte de paquet de gâteau enrobé dans une feutrine bordeaux atterrit sur la table. Boris le déballe et le soumet à mon examen.

7- Héloïse se mouille

8 juin 2010

— Vous êtes ? me demande la caissière

— Je suis envoyée par M. Etienne Calus de l’Unesco, dis-je avec une voix qui se veut ferme.

La caissière a immédiatement téléphoné à la secrétaire du directeur et celle-ci m’a reçue sur le champ. « De l’Unesco », pardi ! Je me mords les lèvres et formule ma demande distinctement :

— Mon père cherche à joindre un chercheur qui travaille pour vous, M. Aalam Massef.
— Mais bien entendu. Il a terminé sa mission avant-hier, dit-elle en feuilletant son listing. Voilà… Aalam Massef, il habite à l’hôtel el-Misr, rue al-Azhar, au Khan, vous connaissez ? C’est le bazar turc.
— Oui, oui bien sûr, dis-je. Je vais immédiatement aller lui déposer le message de mon père.
— Vous voulez que l’on s’en charge ?
— Non merci, dis-je, et je prends congé. Au revoir madame…

Je descends très vite les escaliers et une fois en bas, mes joues en feu me brûlent. Ça y est, j’ai son adresse. Ça n’était pas plus difficile que ça !
Je prends un plan de la ville sur le présentoir à côté de la caisse et repère le Khan el-Khalili. Ce n’est pas très loin.

planhelo7.jpg


*

L’hôtel el-Misr, est plutôt un café populaire, un café où il n’y a que des hommes. C’est enfumé, des égyptiens fument, boivent du thé et jouent aux dominos. Presque toutes les tables sont occupées. Je respire à fond et j’entre. Je vais directement au comptoir.

— Bonjour, je cherche à joindre Aalam Massef.
— Je suis son père, me répond un homme sans âge, petit et mince.

Il est vêtu d’un débardeur à maille blanc recouvert d’une chemise impeccablement repassée. Il parle un français parfait en détachant les syllabes. Sa voix est douce, ses yeux renvoient une lueur vive et calme. Aalam lui ressemble, en plus élancé.

— J’ai un message pour lui, dis-je. Vous pouvez lui remettre ?
— Il est dans son bureau, vous voulez que je l’appelle ?
— Non, non, donnez lui juste ce message. Merci, Au revoir.

Je lui tends ma feuille pliée en quatre et ressors rapidement. Je me persuade d’être dans un bain de bien-être absolu : « comme c’est bon la sensation du devoir accompli ! » La vérité, c’est que j’ai les jambes qui tremblent.

De retour à la résidence, je fais mine d’être très assidue à mon cours de géographie physique du Pakistan, je note tous les chiffres que me dicte Boris, mais je ne pense qu’à une chose : un bain et mon lit.

Je mets mon désir à exécution à sept heures, mais au moment même où je pose mes fesses sur le dessus de lit, j’entends un petit bruit furtif dans le couloir juste devant ma chambre.

Je fixe le bas de ma porte et je me pince pour vérifier que je ne rêve pas: je vois apparaître une enveloppe libellée à mon nom.

Je la saisis en tremblant. C’est seulement parce que je suis en peignoir que je n’ose pas ouvrir la porte. Les pas s’éloignent.

enveloppehelo7.jpg

L’écriture est fine, hachée, nerveuse. Je décachette la lettre


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