16- Héloïse et Aalam résolvent le premier rébus
25 août 2010Je lui donne un « noir ». On est tout de même au royaume des morts… Le pion a une forme de crêpe pliée en quatre. Aalam tente de le fixer dans la stèle. Après plusieurs essais infructueux, il parvient à le faire entrer dans une cavité, située à l’extrémité de l’œil droit. C’est rentré comme dans du beurre.
— À quoi ça te fait penser ? me demande-t-il avec un flegme étonnant.
Je réfléchis et déclare sans hésiter :
— À la jambe de bois d’un pirate allongé par terre.
— Et si c’était une jambe de taureau ?
— Ça se pourrait ; et alors ?
— Alors, on aurait un hiéroglyphe qui signifie : « encore et encore » parce que le taureau gratte et gratte le sol… Donne-moi les autres…
Aalam est un chirurgien en pleine opération. Moi, assistante parfaite, je m’exécute en silence. Il s’applique et parvient bientôt à placer trois pièces noires qui ont grosso modo la même forme arquée. Mais pour le reste…
Il se recule et réfléchit.
— Tu ne veux pas qu’on essaye les blancs ?
Et sans même lui laisser le temps de répondre, je prends les pions blancs et réussis assez vite à les insérer dans trois orifices.
— Bravo ! Un magnifique arc en plein cintre…
— Ça veut dire quelque chose ?
— C’est le chiffre 10 mais je ne vois pas bien à quoi ça nous avance.
— « Encore et encore 10 »… « Encore et encore 10 »… répété-je.
— Combien de pions nous reste-il ?
— Un noir et deux blancs.
Nous inspectons chaque cavité, chaque éraflure de la pierre, et après un moment qui a aussi bien pu durer trois heures que trente secondes, il ne nous reste plus qu’un pion. Il est plus ou moins ovale et un point noir y est peint en son centre. Où le mettre ? La lampe commence à donner des signes de fatigue.
— On a presque plus de pile ! Attends, j’en ai une de rechange dit Aalam en fouillant dans sa poche.
— Regarde, m’exclamé-je quand il rallume la lampe. Si tu la mets là, avec l’entaille de la colonne, ça ressemble à une tête oiseau.
— Oui, tu as raison, s’écrie Aalam, c’est un Phénix, avec là, son corps et ses jambes ! Il signifie : « trouver ».
— « Trouver encore et encore dix », dis-je en reprenant tous nos hiéroglyphes.
— Oui ! renchérit Aalam et il éclate de rire. Cette énigme dort depuis trente siècles et nous, en un instant, on la déchiffre, n’est-ce pas prodigieux ! Hahaha ! fait-il de son rire de ara qui n’a pas fini de m’effrayer… surtout quand on est sous terre.
— Tu comprends ?
Ma simple question fait retomber comme un soufflet le petit délire d’Aalam. Il s’appuie contre la paroi mal dégrossie en face de la stèle et soupire. Je m’adosse à son tour.
— On est tout près du but…
Je m’absorbe dans la contemplation de la stèle avec sa forêt de hiéroglyphes et j’ai une idée. Mais je n’ose pas la dire à voix haute.
— Dans quel sens tu lis ce texte ? demandé-je.
— Les hiéroglyphes se lisent en allant vers le visage des personnages, répond-il. Parfois c’est de droite à gauche, parfois de gauche à droite. Ici, c’est de haut en bas. Pourquoi ?
Je me lève et compte tout fort jusqu’à dix en promenant mon index d’une case à l’autre. Le dixième hiéroglyphe représente une femme assise coiffée d’une plume d’autruche.
— Ça se lit « Maât », non ?
Aalam bondit.
— Tu veux dire que la stèle serait un énorme jeu de Sénèt !
— Dont le dé serait bloqué sur le 10, complété-je
—: « Encore et encore trouve le dix », mais bien sûr ! Un, deux, trois… compte-t-il, neuf, dix : « Ka » !
Le hiéroglyphe qui le faisait exulter était formé de deux bras levés.
— À moi, à moi ! dis-je. Il ne manque plus que Ré.
Je compte à mon tour jusqu’à dix et aboutis sur la colonne de gauche où je trouve Ré.
— Tu as vu, ces trois hiéroglyphes ont chacun un petit scarabée dessiné dans le coin en haut à droite, dit-il.
Nous continuons ce petit jeu de comptage sur plusieurs colonnes. Et finalement nous obtenons :
« Hatchepsout et Sénènmout unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon. »
Aalam exulte.
— Tu vois, c’est la preuve qu’ils se sont aimés, la preuve écrite, la première sous forme de hiéroglyphes !
Je suis passablement déçue.
— Ha…C’est tout ? Ça ne veut rien dire d’autre ?
Aalam me décode le message :
— Le temple d’Amon, c’est Karnak. Et le soleil levant, c’est l’est. À cet endroit du sanctuaire, d’ailleurs, Hatchepsout a fait construire un temple.
— Et alors ? dis-je avec impatience. Tu crois qu’il peut y avoir une suite ?
Aalam fait une drôle de moue :
— Je ne sais pas, dit-il ? Aujourd’hui ce temple est quasiment détruit.
— Ah bon…
— Mais, continue-t-il, ça m’étonnerait que Sénènmout se soit donné tant de mal pour ne dire que cette phrase pseudo-poétique. Il désigne clairement un lieu. Le temple de l’Est à Karnak. Et puis il n’était pas né de la dernière pluie, la suite du message, il l’a certainement mise dans un endroit protégé des destructions… Il faudrait qu’on aille jeter un œil là-bas. Ou mieux, demander son avis au spécialiste de Karnak.
— Tu lui ferais confiance ?
— C’est mon meilleur ami. Pas trop fatiguée ?









