24- le testament de Sénènmout
Sans attendre nos hochements de tête, mon ami glisse la plaquette dans la fente finement rainurée. La paroi coulisse alors avec un bruit caverneux. Le pan de mur est comme avalé. Un souffle putride s’échappe du trou noir qui est apparu à la place de l’image d’Osiris. Nous avançons lentement. Aalam craque une allumette qui s’enflamme aussitôt.
— Je vous attends ici, clame Boris d’une voix sourde. Je veille à ce que cette porte dérobée ne se referme pas.
Nous sommes bel et bien dans une grotte ou plutôt à l’intérieur d’un œuf. Tout est rouge. L’allumette s’éteint très vite mais au lieu d’en rallumer une immédiatement, nous nous laissons envahir par l’obscurité et très vite nos yeux s’y habituent. La lumière du néon qui parvient de la salle du sarcophage est suffisante pour apercevoir le seul élément saillant de la pièce : une double protubérance en calcaire. Elle semble sortir du sol et forme comme deux champignons à chapeau plat. Un petit, l’autre grand. Des stalagmites ? À mieux regarder, on aurait plutôt dit une table avec son tabouret. Un mobilier troglodyte. Nous avançons avec émotion. Le bureau de pierre occupe le centre de la pièce.
Ici tout est rouge. Le sol, les murs, le plafond. De l’oxyde de fer, autrement dit de la rouille devenue peinture, me dit Aalam. Seul le bureau et son assise sont restés bruts et rayonnent de blancheur. À quoi peut bien servir cette table ? Est-ce un bureau ou bien un autel ? En tout cas, la pierre éclatante dans l’obscurité exerce une attraction irrépressible. Comme un diamant. Il n’y a plus d’allumette à gratter. Bêtement je m’imagine être dans le gosier d’un monstre, ou plutôt non, dans l’estomac d’une baleine. En plus, les parois ont l’exacte couleur du foie de veau sur l’étal du boucher.
Aalam tapote sur la table comme pour se donner une contenance. Il s’est assis sur le tabouret. Il réfléchit tout haut, mais ses mots murmurés me parviennent réverbérés comme si nous nous trouvions dans une même salle de bain. Dans quel but Sénènmout nous a menés jusqu’ici ? La réponse est là, tout près, il ne faut pas s’énerver. Mon architecte lève la tête, comme si solution pouvait lui tomber dessus. Rien ne se produit…
— Je me sens bien, chuchote-t-il.
Et c’est vrai que le lieu respire la concentration. On a dû longuement prier ici ou bien travailler.
— Eh oh, il y a quelqu’un ? lancé-je les mains en porte-voix pour me rassurer.
J’ai rompu la solennité du moment, j’en avais besoin. Je sens une panique monter en moi. Je tourne brusquement la tête vers l’entrée :
— C’est bon Boris, la porte ne bouge pas ?
— Tout va bien, répond-il.
Et si je le rejoignais ?
Aalam vient de sentir quelque chose bouger sous le plateau. Un tiroir a été ménagé dans la table. Je reviens sur mes pas, juste à temps pour le voir extirper un objet oblong. Aalam laisse le tiroir ouvert, il est vide et blanc, puis retourne dans salle du sarcophage où il s’accroupit près de la lumière. Boris et moi l’entourons.
L’objet en bois a le format d’un sénèt ou d’un sarcophage en miniature. Il ne porte aucune inscription et son couvercle coulisse comme un vieux plumier. Il contient un rouleau de papyrus. Son lien de tissu se désintègre dès qu’Aalam le touche Une écriture noire, soignée, couvre entièrement une page de quarante centimètres de long pour vingt-cinq centimètres de large. Ce ne sont pas des hiéroglyphes classiques, mais du hiératique, l’écriture qu’utilisent les scribes pour les documents de la vie courante. Aalam commence à lire à voix basse en égyptien. Le papyrus est admirablement conservé. Seule une petite partie, dans le coin supérieur, s’est effritée. Aalam bute sur un mot ; alors il s’arrête et nous dit :
— C’est Sénènmout…
— Et ? demandons-nous en chœur.
Notre impatience parvient à faire sourire Aalam, malgré sa concentration et il improvise une traduction. Il murmure en égyptien, puis en français :
« Je viens de perdre ce qu’un père ne devrait jamais perdre », commence-t-il, puis il marque un temps d’arrêt. « Mon fils s’est éteint. Tout le temps de sa maladie fulgurante, de sa fièvre tenace qui l’a émacié et rendu plus fin qu’un sceptre d’Hathor, ma foi en Maât a vacillé. Mais aujourd’hui, face à l’inexorable de sa mort, continue Aalam, ma volonté reprend le dessus, et je me résigne au mouvement parfois incompréhensible de la vie. »
Le temps du déchiffrement qui ralentit la traduction attise ma curiosité. Je sens Boris captivé comme moi.
Tels deux affamés à qui l’on distille leur gâteau préféré au compte-gouttes, nous buvons avidement le moindre mot. Aalam poursuit :
« L’enfant à trois rides, né pendant le troisième mois du règne du deuxième Thoutmosis, au treizième jour de l’inondation, était entré dans sa vingt-et-unième année. Avant de passer dans le royaume d’Osiris, notre Maïherpera a eu le temps de transmettre son principe vital. Mais le fils du fils ne sait pas encore lire. C’est pourquoi, ce jour, je me suis mis à écrire. C’est pour lui — c’est pour toi, ô mon petit-fils ! — que je manie le calame. Je ne serai bientôt plus de ce monde et la propagande des prêtres aura tôt fait de gommer toute trace de mon œuvre. Ils détruiront nos temples, ils martèleront nos images, ils effaceront Maâtkaré des listes royales. Je connais le fond de leur cœur. »
« Mon enfant, tu lis maintenant ces lignes parce que tu as réussi à résoudre les trois étapes de l’énigme que je t’ai laissée. J’espère que c’est toi, le fils du fils. Mais qui sait, peut-être que nos ennemis personnels t’auront empêché, et que mon secret restera à jamais emmuré dans cette grotte. »
La voix d’Aalam chevrote. Mais il se reprend et poursuit :
« Cette lettre est mon dernier espoir. J’ai tant de choses à te dire. Mon cœur déborde et il me faut drainer les sentiments qui me submergent. Sache que j’ai profondément aimé celle à qui j’ai enseigné les arcanes des sciences. Un même élan, celui de la connaissance et de la transmission nous a uni. Une union charnelle et spirituelle. Tu en es le fruit. Enorgueillis-toi, mais sache qu’il t’incombe maintenant de dissiper les ténèbres dans lesquelles les ambitieux veulent maintenir le peuple. Ta tâche sera difficile. Les clergés d’Osiris et d’Amon ont intérêt à entretenir leurs mystères. Ainsi ils terrorisent les fidèles et les gardent sous leur coupe. Ta mère et moi avons consacré notre vie à lutter contre eux. Ils nous haïssent. Chaque jour est un combat. Ils manipulent le peuple, ils essayent de le monter contre nous. Qui sait si tout à l’heure, un empoisonneur n’aura pas réussi à verser son venin à notre table. La menace gronde. Je me hâte de finir ce testament. »
« Aujourd’hui, il m’est devenu insupportable de demeurer plus longtemps là où, avec mon fils et ma compagne bien aimée, j’ai connu la félicité. Après avoir pleuré et séjourné dans l’obscurité de cette grotte, j’ai pris la décision de m’en aller vers le Sud, en direction de la terre d’Hathor, et de m’arrêter au pays de Koush, sur le sol qui m’a vu naître. Cet exil volontaire m’est nécessaire. Il me faut méditer, il me faut étudier les cieux et les énergies cosmiques. Peut-être qu’alors je m’en trouverai régénéré et que la force de seconder ma reine me reprendra. Je ne peux préjuger de l’avenir. Aussi je te charge d’ores et déjà de la plus précieuses des missions, celle de « réunir Hatchepsout et Sénènmout pour l’éternité dans le giron d’Hathor »
Aalam a les yeux brouillés par les larmes. Il pose le rouleau sur ses genoux et s’assied par terre. Il éclate alors en sanglots. Ce n’est rien : seulement la pression qui se relâche. Je m’éloigne par pudeur et Boris se met à inspecter, sans vraiment les voir, les parois du couloir.
Je me répète la dernière parole du testament : « Réunir … pour l’éternité dans le giron d’Hathor… » Quel est le sens de cette injonction ? Sénènmout a-t-il vraiment voulu être enterré avec sa reine ? ou bien la formule n’est-elle qu’un symbole ? Le giron d’Hathor doit désigner un endroit précis mais lequel : une chapelle secrète, une grotte ?
— Tu sais ce que c’est, le giron d’Hathor ? demandé-je en mettant ma main sur l’omoplate de mon ami.