23- la tombe de Maïherpera
Nous nous garons à l’entrée. Il est neuf heures, l’heure où d’habitude déferlent des hordes de touristes. Nous sommes pourtant presque seuls dans le petit train qui mène de tombe en tombe.
— Where do you comme from ? nous demande un gentil couple en short, apparemment des Suisses, vu l’accent traînant.
— Ne govorim ingleski, (c’est-à-dire : je ne parle pas anglais) répond Boris en serbo-croate.
Ils hochent la tête, désappointés.
— Dobar dan, dis-je, en les quittant.
Ils me font un geste de la main, touchant.
Nous descendons de notre carrosse non loin de la tombe de Ramsès III, « une des plus belles tombes de l’oued », précise Aalam qui nous fait la contourner. Nous marchons dans le lit d’un fleuve asséché et arrivons devant la tombe de Maïherpera. Elle n’est annoncée par aucune pancarte. On ne la visite pas.
— Si ça n’avait pas été la tombe d’un jeune Nubien de l’époque de Sénènmout, je ne m’y serais jamais intéressé. Elle est modeste vous allez voir, dit l’architecte devant une lourde porte.
Il force un peu la clé avant que la serrure ne cède. Enfin, elle s’ouvre dans un grincement. Je me plaque contre le mur la main sur la bouche pour ne pas hurler. Un essaim noir non-identifié me frôle en un bruissement épouvantable.
— Des chauves-souris, m’informe Aalam.
— Ravie de le savoir, maugréé-je en me recoiffant grosso modo.
— Depuis combien de temps cette tombe n’a pas été ouverte ? demande Boris avec un peu d’effroi dans la voix.
— Ça ne m’étonnerait pas que j’en ai été le dernier visiteur, répond l’architecte.
Il ôte les toiles d’araignée d’un boîtier gris caché dans un coin, dévisse un boulon et appuie sur un disjoncteur.
La lumière éclaira le tombeau.
— Tiens, ça marche encore…
Comme dans la tombe de Sénènmout, le couloir est rectiligne et mène à une chambre rectangulaire. Un sarcophage en bois éclairé par un néon jaunâtre trône au milieu de la pièce. Je m’approche, habituée, maintenant, au tête à tête avec les corps calcinés par les siècles. Mais il est vide. Aalam m’explique :
— La momie est au musée du Caire, entreposée dans les réserves, au grenier où je t’ai montré la nourrice de la reine.
— Tu l’as étudiée?
— Bien sûr. C’est quasiment une histoire de famille. Parce que comme je rêvais à une parenté possible avec Sénènmout et que la légende familiale…
— … dit que Sénènemout est ton aïeul.
Il hoche la tête avec une pointe de sérieux.
— Alors, il te ressemble ? demandé-je.
— Maïherpera avait la peau mate, noircie par le baume des momificateurs, dit Aalam en guise de réponse. Tu me passes la plaquette ?
Mais où est Boris ? Ah, le voilà qui arrive, il a accroché un sourire de façade sur son visage, mais je ne le sens pas rassuré. C’est vrai qu’il est claustrophobe. Il a déjà refusé de descendre dans la pyramide de Khéops, mais ici il n’a pas le choix. Le sentiment du devoir l’emporte sur la phobie. Quand il nous rejoint, on dirait un condamné qui marche vers l’échafaud. Je ne fais pas de commentaires. Je lui prends le bras et nous inspectons les parois où figure le texte illustré du Livre des Morts. Les dessins montrent les épreuves que doit vaincre le défunt s’il veut mériter l’éternité. Combat contre des monstres effrayants, tortures terribles, affreuses ruses du serpent Apopis… On a vu des images plus réconfortantes… Mais elles ont un effet bénéfique sur mon précepteur. On dirait qu’il oublie provisoirement qu’il se trouve sous terre.
Autour des portes et des piliers, les dieux plus grands que nature, veillent sur le sarcophage. Je reconnais Hathor et ses cornes de vaches, Rê avec sa tête de faucon, Anubis avec sa tête de chien et Mâat coiffée de sa plume. Ils sont tous là. du moins, ceux que je connais.
— Regarde au plafond, les mêmes fleurs que sur les bâtonnets du Sénèt ! m’exclamé-je…
— Des fleurs comme ça, il y en a partout, répond Aalam concentré.
Plus loin, un homme sur un trône en bois rouge incrusté de marqueterie est assis de profil, un énorme scarabée lui tient lieu de tête.
— Viens voir un scarabée ! m’écrié-je.
— C’est Khepri, répond Aalam qui ne se retourne même pas.
Boris et moi inspectons cette paroi à la recherche d’un indice mais rien, ni dans le pagne, ni dans les bijoux, ni dans les hiéroglyphes, pas un interstice pour encastrer la plaquette…
— Sénènmout nous a forcément laissé un signe évident, dit Aalam en s’approchant de nous.
Il scrute tour à tour la plaquette puis le mur.
— Tenez, un détail étonnant, dit-il en désignant la barque solaire sur le mur du fond de la tombe.
On voit Osiris avec sa couronne blanche et Hathor avec des dieux derrière… dans un bateau. Pour moi, rien d’anormal… peut-être les deux cobras ?
— Regardez les accessoires que tient Osiris. Il y a son sceptre et son fouet, attributs habituels de la royauté, mais il tient aussi… « l’ankh » ou croix de vie et le « Ouas » — ne me demandez pas à quoi ils servent, on ne sait pas exactement ce que c’est — qui sont deux attributs de Rê.
— Et alors, c’est rare ?
— C’est surtout complètement interdit par les prêtres. Sénènmout a osé le faire une seule fois, à Deir el-Bahari, où Hatchepsout figure en gigantesque Osiris tenant les attributs de Rê. En plus ces deux signes forment un cryptogramme, Ankh-Ouas, ça veut dire le lait.
— Le lait ?
— Le symbole de la grande Déesse… La déesse de l’amour…
— Hathor…
— Oui. C‘est quand même remarquable de réussir à mettre en une seule image, les trois forces vitales : le soleil (Rê), le Nil (Osiris) et l’amour (Hathor).
« Bon », me dis-je avec un enthousiasme modéré. Si seulement je pouvais être transpercée par une idée de génie…
Boris intervient :
— Il me semble, dit-il avec nonchalance, que la barre de la croix de vie est creuse.
— En effet ! crie presque Aalam et il brandit la plaquette de cuivre comme une carte bleue devant un distributeur automatique.