22- … qui mènent à la vallée des rois
En retournant au Lac Sacré, je m’approche de la tente où les trois hommes sont toujours en train d’examiner le trésor de Tewfik. Je ne m’attarde pas et retourne à la buvette pour ressortir enfin des toilettes.
— Vous vous sentez mieux ? s’enquit sérieusement Madame Féchir. Il faut un petit temps d’acclimatation et vous vous y ferez, dit-elle en me tapotant l’épaule avec une gentillesse maladroite.
— Oui, vous avez raison, dis-je comme une rescapée, du bout des lèvres. J’ai un peu mal à la tête, ajouté-je en passant les bâtonnets à Boris sous la table.
— Vous voulez aller vous étendre dans la guérite de l’entrée ? propose-t-elle.
— Ce ne sera pas la peine, répond Boris ravi de tenir au creux de sa main les quatre précieux accessoires.
Je lui serre fort l’index et le majeur et je les secoue. C’est tout ce que j’ai trouvé pour lui témoigner mon excitation. Il comprend. C’est un don inné chez lui : il saisit les situations sans qu’on ait besoin de prononcer un mot.
— Allons plutôt voir ce que font les autres, dit-il en se levant. Et puis, glisse-t-il perfidement à sa nouvelle amie, surtout ne vous inquiétez pas trop : mademoiselle se remet comme elle peut de sa première cuite.
Je ne sais pas pourquoi leur petit rire complice n’a pas eu le don de m’agacer. Je caresse du doigt le morceau de cuivre gravé de hiéroglyphes bien au chaud dans la poche de mon treillis d’archéologue.
Laurel et Hardy me devancent dans la tente. Farouk ! Il faut faire mine d’être surpris de le voir. Aalam m’interroge du regard. Je lui indique ma poche avec mon index droit. Il pâlit, fébrile. Pourtant c’est moi qui m’assois précipitamment.
— Ça va ? mais tu es toute blanche ! déclare Boris.
Tu parles, j’ai les joues bouillantes d’excitation.
— Bof… laissé-je échapper d’une voix plaintive.
— Il faudrait peut-être consulter un médecin ou du moins te reposer quelques heures dans un endroit calme, poursuit-il. Tu as bu, tu n’as pas dormi, il va faire bientôt une chaleur folle et tu es sujette aux malaises vagaux. Ça n’est pas sérieux. Nous allons vous laisser continuer vos recherches seuls, et…
— Et le sénèt ? demande Farouk.
— Pourquoi en auriez-vous besoin ? Je vais le mettre à l’abri dans le coffre d’un grand hôtel. Vous voudriez m’en indiquer un ?
— Le plus simple serait que l’on vous accompagne. Je… commence Mme Féchir.
— Mais vous ne pouvez pas quitter le chantier ! s’indigne Farouk, persuadé que leurs recherches ne font que commencer.
— C’est vrai, répond-elle navrée. Mais je peux vous faire appeler un taxi, dit-elle en brandissant déjà son talkie-walkie. Le sénèt était sorti de sa tête.
— Ça risque d’être long, répond mon précepteur avec une moue ennuyée. Je suis désolé…
— Tu me prêtes la voiture du chantier ? demande soudain Aalam à Tewfik. Je fais un saut rapide au Winter Palace et je reviens… tu surveilles monsieur, dit-il en désignant Farouk. Et à la moindre avancée de notre enquête, tu me passes un coup de fil.
— Bien sûr… dit Tewfik et Farouk secoue les épaules, agacé du peu de confiance qu’on lui témoigne.
Avec leurs mains agrippées aux poignets de l’autre, Boris et Aalam me font un siège. Je m’assois en m’efforçant de faire des gestes très lents et pose douloureusement la tête sur l’épaule de mon précepteur. Aalam impatient, s’exclame dès que nous sommes installés tous les trois dans la cabine du pick-up.
— Alors ?
— Démarre !
— Tu as trouvé quelque chose ?
Assise sur la boite de vitesse, entre les deux sièges, et pas peu fière, je raconte tout dans le moindre détail. Aalam ponctue toutes mes phrases d’un « bravo ! » enthousiaste. J’exhibe enfin la plaquette au moment où j’explique que la langue de pierre l’a vomie. Aalam qui conduit dévore ma trouvaille des yeux. Pour éviter d’avoir un accident, Boris propose de prendre le volant. Ils échangent de place au premier tournant.
Aalam, presque en transe, se parle à haute voix, répète des mots incompréhensibles « Kaou M’ Khered Kerfiou »,
murmure de petits oui, hoche la tête, et finit par déclarer :
— Je crois que je comprends. Il est écrit : « L’amour d’Hatchepsout et de Sénènmout est à son zénith avec l’enfant à trois rides… »
— Ils ont eu un enfant ! m’écrié-je.
Boris ne dit rien, concentré sur la piste cabossée. Aalam, la tête en arrière, s’appuie contre le dossier du siège. Il semble bouleversé. Il faut choisir. D’un côté Louqsor, de l’autre le pont vers la Vallée des Rois.
— On va à la Vallée des Rois, dit-il d’une voix autoritaire…
Boris met son clignotant et s’arrête sur le bas côté.
— Comment ça ? demande-t-il.
Aalam inspire profondément :
— Il n’y a mention nulle part d’un enfant de Sénènmout, commence-t-il. Dans son cénotaphe — je l’ai montré à Héloïse — c’est son frère qui accomplit les cérémonies mortuaires. L’éternel célibataire… Mais je suspecte depuis longtemps qu’il a pu avoir un fils avec la pharaonne. Jusque là je n’avais aucune preuve. Mais maintenant…
Il marque un temps et poursuit :
— On représente souvent Sénènmout avec au dessus de la lèvre, trois petits traits…
— Des fossettes, dis-je.
— Non, des scarifications. Une sorte de tatouage typique des Nubiens, ces hommes du pays du sud dont je suis aussi originaire.
— Et alors ?
— Et alors, la première tombe qu’Hatchepsout creuse dans la Vallée des Rois est destinée à un « enfant à trois rides ».
— Comme Sénènmout…
— Oui, et cet enfant est un Nubien, dont on ne connaît pas l’origine.
— Quoi ? s’étonne Boris avec une vivacité qui me fait sursauter. La première tombe creusée dans la vallée des rois aura été pour un enfant inconnu et personne n’y a prêté attention ?
— Ça peut sembler incroyable, mais c’est la vérité, répond calmement Aalam. En plus, il a été entouré de faveurs dignes d’enfants royaux. J’ai étudié sa tombe et sa momie et j’ai appris qu’il a été à l’école des enfants des rois, le kep, qu’il aussi été porte-flambeau de la reine… Cet enfant à trois rides est mort à vingt-et-un ans.
— On connaît son nom ?
— Il se nommait Maïherpéra, dit Aalam d’une voix sentencieuse
— Et vous voudriez que l’on aille voir dans sa tombe… murmure alors mon précepteur.
— … Tu crois que l’énigme a une suite ? demandé-je.
— Oui.
Nous nous taisons tous, abasourdis, quasiment écrasé par le poids de la révélation que vient de nous faire Aalam. Mais Boris se reprend :
— Vous êtes bien sûr qu’on connaît aucun autre « enfant à trois rides » ? demande-t-il l’œil perçant.
— C’est le seul ! rétorque Aalam, et si mes calculs sont exacts Maïherpera serait mort peu avant la disparition soudaine de Sénènmout.
— Dingue ! laissé-je échapper. Tu veux dire que la douleur du deuil expliquerait sa volatilisation ?
— Exactement. Je vous en prie, allons-y. Je voudrais seulement vérifier, si cette plaquette de métal peut nous servir à quelque chose… Vous avez vu, sur l’autre face, l’étain est rainuré…
— … un peu comme les bâtons du sénèt, complété-je.
— Oui…
— Bon… lâcha Boris qui remit le contact. Très vite, on compris qu’il fonçait vers la Vallée des Rois.
