21- d’autres indices sortent de terre
Quand je parviens aux abords de la buvette, j’entends un rire mélodieux. Il appartient, tenez-vous bien, à cette rebutante Mme Féchir.
— Tu te rends compte, me dit Boris quand j’arrive à leur hauteur, nous avons fait ensemble le voyage en train depuis le Caire, et ce n’est que maintenant que nous nous reconnaissons !
— Faut dire qu’avec votre bob…
— Et vous, avec vos lunettes… Ça vous change beaucoup votre uniforme, vous savez…
Ils sont là, à s’échanger des amabilités sous un parasol « Cacolac ». Ça dépasse l’entendement, sauf que moi maintenant plus rien ne m’étonne.
— Asseyez-vous, me dit l’inspectrice qui ressemble désormais beaucoup moins à un Kapo rigide qu’à une masseuse de hammam.
Je m’assieds, souris pour le principe, et réfléchis à cent à l’heure. Comment soutirer le sénèt à Laurel et Hardy ?
— Vous buvez du café ? me demande-t-elle toute miel.
Prise d’une inspiration soudaine je demande à voix basse :
— Il y a des toilettes à proximité ?
Elle me les indique discrètement, avec un clin d’œil complice. Si j’avais cru qu’un jour mon ex-prof de math sadique voudrait devenir ma meilleure amie… Je fonce aux toilettes et en reviens presque une grimace de douleur sur le visage.
— Boris, tu peux venir, s’il te plaît ?
Boris se lève visiblement préoccupé
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Je lui réponds derrière le paravent de palmes séchées qui cache les toilettes :
— On a une hypothèse à vérifier. Pour cela, j’ai besoin que tu me confies le sénèt, pas plus de cinq minutes… commencé-je.
— Non, c’est non ! dit-il catégorique. Et arrête de me faire croire que tu es malade : je vais finir par devenir cardiaque !
— Juste les bâtonnets, insisté-je en dardant mes prunelles de jade dans celles d’azur de mon précepteur. Je te promets, je reviens illico. Et puis d’abord, est-ce que je t’ai déjà déçu ?
Et tout en faisant mon enjôleuse, je glisse la main dans la besace de Boris. Mon précepteur soupire et desserre les liens du sac. Nous déballons l’objet et je saisis les quatre tiges d’ivoire et d’ébène.
— Dis que j’ai la tourista ou mes règles, invente ce que tu veux. Moi j’y cours, dis-je et je me faufile vers le chantier en courbant le dos pour rester cachée derrière la file de bâtiments antiques à moitié écroulés.
Arrivée près du temple, je ralentis et prend un air détaché, histoire de ne pas attirer l’attention des ouvriers. Mais où sont passés les deux architectes ? Aalam m’aperçoit et me fait signe de déguerpir ! Je m’aplatis sur le sol. Ils sont avec Farouk, heureusement, il ne m’a pas vue. Comment a-t-il réussi à s’échapper de la tombe ?
Le bruit de leur conversation en arabe bourdonne à mes oreilles. Leurs intonations sont explicites, c’est comme si tout d’un coup je comprenais leur langue. Et puis ils utilisent des mots français aussi.
— Que vous ai-je fait ? Bande de sadiques, je ne mérite pas que vous m’enfermiez, dit Farouk.
Enfin, c’est ce que je crois réussir à comprendre. (Depuis toujours c’est un de mes jeux favoris d’essayer de deviner ce que disent les autres dans une langue étrangère, rien qu’à l’intonation et aux petits indices qui affleurent, par exemple : un prénom.)
— Comment es-tu sorti ?
— C’est Mimlou, ton fils…
— Mimlou ! impossible…
— Je mourrais de soif, il m’a apporté de l’eau.
— Vaurien, tu as dû hurler à la mort ! j’espère que tu…
Tewfik s’interrompt et s’éloigne pour téléphoner. Il faut qu’il parle à sa femme, vérifie que tout va bien.
— De quoi avez-vous peur ! se récrie Farouk, cette fois-ci en français comme pour avoir l’air plus digne. Je ne ferai pas de mal à une mouche.
— En tout cas pas à mon fils ni à ma femme, heureusement pour toi, dit Tewfik qui vient de raccrocher.
— Je suis dans votre camp, poursuit Farouk. J’ai été au courant malgré moi pour le sénèt, et je suis comme vous : passionné. Je n’ai rien dit à personne, vous le savez, c’est mon rêve de…
Mais face à l’impassibilité des deux hommes, Farouk s’interrompt et change de tactique :
— Je ne bougerai pas d’ici et vous serez bien obligés de me faire part de vos hypothèses, dit-il buté. Comme ça je pourrais vous aider…
— Mais, pourquoi pas ! Je t’en prie, dit Aalam avec une politesse narquoise, en invitant Farouk à entrer sous la tente. Nous étions en train d’examiner le dépôt de fondation….
Il faut que je me dépêche. Que je passe entre les gouttes : Farouk d’un côté, Féchir de l’autre. La sueur perle sur mes tempes. Mes mains tremblent. Je ne réfléchis pas à la responsabilité qui pèse sur moi. À la place, je respire profondément en gonflant la poitrine et, rassérénée, me saisis d’un premier bâtonnet. Je choisis ma patte de scarabée : je commencerai par la postérieure droite. Je souffle dans le trou pour ôter les derniers grains de sable qui l’obstruent. Le premier bâtonnet entre dans la cavité. Mais je ne parviens pas à l’enfoncer jusqu’au bout, le second, dans la postérieure gauche, non plus. Je n’ose pas forcer. « Des méthodes de bourrins ! » Je crois entendre mon père. Et si j’essayais une autre combinaison ? Les facettes des bâtonnets sont toutes singulières. Elles sont gravées de motifs floraux, apparemment anodins, mais portant un nombre différents de pétales.
La sueur recommence à couler le long de mes joues et se rejoint sous mon menton. Cinq minutes, je n’ai que cinq minutes ! Ma méthode est peut-être la bonne. J’ai réussi à faire entrer deux des quatre bâtonnets. Et si cette idée était complètement idiote et que je ne pouvais plus récupérer les précieux bouts d’ivoire et d’ébène ? « Qui ne tente rien, n’a rien ! » Il faut que j’aille au bout. J’intervertis les deux bâtonnets enfoncés à demi dans les antérieurs. Le premier entre tout seul dans le trou. Le second résiste. Je force ? Je ferme les yeux, laisse échapper un « Sainte Rita aidez-moi ! », puis tente le tout pour le tout.
Je presse la dernière tige et celle-ci dans un crissement se cale parfaitement. J’entends alors un bruit de succion qui semble provenir d’outre tombe. S’en suit un claquement comme si une pierre était tombée dans un puits sans fond. Puis le silence. Que s’est-il passé ? Autour de moi, rien de visible. Si ce n’est que les bâtonnets sont irrécupérables ! Je me lève et fais le tour du socle de pierre. À l’exact opposé du scarabée, côté ouest donc, le bloc s’est ouvert. Il a libéré une sorte de langue de pierre. Sur sa surface supérieure est insérée une plaquette métallique. Je me saisis de l’objet aussi vite que s’il était brûlant. Aussitôt, la langue se retire d’elle-même et la pierre reprend son aspect initial, apparemment monolithique. Je me précipite du côté du scarabée. La pierre m’a rendu les quatre petits bâtonnets. « Merci mon Sénènmout adoré pour ce petit détail crucial ! », murmuré-je avant de les récupérer.