20- à la recherche du scarabée
Tewfik sort son papier officiel.
— Et qui sont ces gens ? dit-elle en arabe en nous désignant.
Boris, sous son bob, fait une drôle de tête. Il plisse les yeux comme lorsqu’il essaye de retrouver où il a déjà vu la personne qui se trouve devant lui. À mon avis, il doit confondre avec un personnage de ses cauchemars. En tout cas, l’inspectrice fait mine de ne pas le reconnaître et sans attendre la réponse de l’architecte, elle s’adresse à mon précepteur avec une agressivité mal contenue :
— Je sais, lui dit-elle, que vous êtes en possession illégale d’un objet inestimable. Je suis dans l’obligation de vous le confisquer.
— Je crois que vous faites erreur, contre-t-il calmement.
— Absolument pas ! J’exige que me vous me le rétrocédiez immédiatement !
Comment cette inspectrice peut-elle être courant ?
Je pose la question d’un geste de la main à Aalam qui me montre son téléphone. Il a oublié de confisquer le portable de Farouk ! Il se frappe le front : Quel idiot ! Cet assistant de malheur a cette fois très bien pu ameuter la terre entière… Boris serre malgré lui le sac contenant le sénèt. Sa manœuvre n’échappe pas à Madame Féchir :
— Remettez-moi cet objet ou je vous fais arrêter sur le champ ! Vous êtes en infraction caractérisée. La détention illégale d’un objet appartenant à l’État égyptien peut vous coûter très cher !
— Chère Madame, je voudrais bien savoir qui vous a fait part de cette information strictement confidentielle ! répond Boris. Je suis ici en service commandé et permettez-moi de vous rappeler que jusqu’à preuve du contraire cet objet appartient toujours à la France ! D’ailleurs, monsieur Mouchacca est parfaitement au courant de cette mission et il nous appuie, conclut-il.
Au nom de Mouchacca, l’assurance de l’inspectrice vacille, comme frappée par un vif uppercut. Elle doute. Boris est lancé.
— Nous sommes à l’orée d’une découverte majeure qu’il ne faut pas ébruiter, poursuit-il. Et je me vois au regret de vous prévenir que dans le cas contraire vous risquez à la fois de perdre votre place et de causer un incident diplomatique grave. Je vous prierai donc de ne pas vous mêler de cette mission dont nous devons nous acquitter expressément.
Impossible d’être plus crédible. L’éloquence de Boris fait mon admiration. L’inspectrice met en balance les paroles de cet homme distingué et convainquant et celles de l’assistant du directeur à la voix de crécelle qu’elle a eu au téléphone il y a moins d’une heure. « La valeur d’un chef se mesure à la rapidité de ses décisions », se dit-elle. Un sourire contamine aussitôt son visage jusque-là peu avenant. Elle vient de trouver une solution provisoire à son dilemme de conscience : elle ne quittera pas l’objet précieux d’une semelle.
Boris, qui est diplomate, ne l’oublions pas, suit le raisonnement mental de son interlocutrice. Il saisit qu’elle a décidé de le coller comme de la glue. Pour le bien de notre enquête, il suffira donc qu’il réussisse à l’éloigner du Temple de l’Est.
— Chère Madame, permettez-moi de vous offrir une tasse de café et nous ferons plus ample connaissance. Je vous expliquerai tout… Et vous constaterez que l’objet historique dont j’ai la garde, dit-il en désignant sa besace, est en parfait état.
Les lèvres de l’inspectrice se desserrent pour de bon. Ça y est, Boris a emporté le morceau.
— Il y a une buvette par ici ? demande-t-il.
— À côté du lac sacré.
Vous venez avec nous ? demande Mme Féchir à Aalam.
— Non, répond-il. Nous vous rejoindrons plus tard. Merci.
— Allons-y ! dit Boris en saisissant le bras adipeux de Madame Féchir. Tel était son nom.
Et tel Laurel et Hardy, le grand maigre et la forte femme avec à leur suite la nuée de gardes, disparaissent derrière un monticule en quête d’un bon petit café.
Entre temps, Tewfik est allé chercher les pièces trouvées dans le dépôt de fondation. Il les montre à Aalam qui les examine minutieusement. Je jette un coup d’œil rapide aux petits objets et je sors pour ne pas déranger. Je m’assois à l’ombre de la tente. En fait, le temple de l’Est n’est pas complètement détruit.
Il reste le petit édifice sur lequel trône le couple de statues. Amon a encore un visage, mais Maâtkaré est défigurée.
Je m’approche et j’essaye de trouver quelque chose qui ressemblerait à un petit scarabée dans le coin droit d’un hiéroglyphe. Mais rien.
Je vais inspecter les socles des obélisques devant le temple. Du granit sculpté, et c’est tout. À quelques mètres en avant, il y a un autre socle à peu près de la même taille ; je vais voir, par acquis de conscience. La pierre est claire et il n’y a rien écrit dessus. Puisque ni Tewfik ni Aalam n’en ont parlé, il ne doit pas être bien précieux. Je m’adosse contre et gratte machinalement du talon le sable qui recouvre ses côtés. Je sens un petit trou, la fille qui prend ses rêves pour des réalités. je me baisse, tâte avec mon index. Oui, il y a bien un trou, il est rectangulaire. Trop régulier pour être dû à l’usure du temps. Je déblaie un peu plus, et je dois me retenir de crier : il y a un scarabée.
Je me précipite vers la tente de Tewfik.
— J’ai trouvé un scarabée sur un socle !
Aalam daigne à peine jeter un regard sur moi. Je répète ma trouvaille.
— Un scarabée !
— Où donc ? me demande-t-il avec un sourire légèrement condescendant tout en examinant à la loupe une petite perle blanche.
— Mais sur le truc en pierre tout devant !
— C’est le socle de l’obélisque de Thoutmosis IV, dit Tewfik. C’est postérieur à Hatchepsout, ça ne vous intéresse pas. Tu sais, me précise-t-il gentiment, le scarabée est une figure banale en Egypte.
— Mais celui-là n’est pas comme les autres ! Il est tout seul et il a des petits trous…
— Attends ! intervient Aalam. Tu dis que ça date de Thoutmosis IV. Mais es-tu certain qu’il n’y a pas eu sur ce socle une construction précédente qu’il aurait transformée ensuite ?
Tewfik hause les épaules. Il ne s’est pas intéressé à la question.
— Allons voir ! dit Aalam qui repose précipitamment la perle si précieuse.
Nous sortons de la tente.
Sur le socle de grès clair, Tewfik et Aalam à genoux examinent ma trouvaille. Je ne vois que leur pantalon, et je compare les ceintures des deux architectes. Celles d’Aalam est en cuir patinée, celle de Tewfik en corde beige. Ils commentent le bas relief en arabe.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Ce scarabée n’est pas commun, il est étrangement allongé, me traduit Aalam.
Les deux hommes se poussent un peu et je m’accroupis entre eux. C’est vrai que l’insecte a une dégaine originale. Dans l’univers antique codifié à l’extrême, m’expliquent-ils, ça n’arrive jamais. C’est même une forme d’impiété sévèrement punie par les prêtres ! Cette audace, si c’est pas du Sénènmout tout craché… Sur chacune des pattes de l’insecte, il y a un petit trou rectangulaire. Quatre en tout. Je donne un léger coup de coude à mon ami. Il se retourne vers moi. Nous pensons à la même chose. Les bâtonnets du sénèt ! C’est vrai qu’ils n’ont pas encore servi. Et qu’il y en a quatre. La forme, la taille, à vue d’œil, correspondent aux trous. Ce socle est la construction la plus à l’est, donc la plus proche du soleil levant. Tout est cohérent. Et c’est moi qui l’ai trouvé ! Je jubile. C’est sûr que c’est là que se trouve la suite du message de Sénènmout !
— Ne bougez pas, je vais chercher les bâtonnets, dis-je en disparaissant vers le lac sacré.


