19- Karnak ouvre ses portes
La suite… Je l’ai ratée. Je me souviens que les hommes ont disparu derrière la maison avec Farouk et que je me suis efforcée de les attendre. J’ai dû pourtant m’effondrer en un clin d’œil. Quand je soulève une paupière, je suis étendue sur un tapis de sol et le gros chat dort contre ma jambe. Non loin, Boris se repose sur une chaise longue, la bouche ouverte et les bras ballants, alors que les deux architectes sont à nouveau sous le figuier à refaire le monde. Qu’ont-il fait de Farouk ?
Tewfik jette un œil à sa montre.
— 4h 45 ! Il faut y aller !
Je referme les yeux aussitôt, incapable de faire un geste et replonge dans le sommeil. Quand je sens la main de Boris me caresser la joue, je rugis telle une panthère qu’on priverait de bifteck. Puis j’ouvre un œil, et ma bonne humeur légendaire refait surface.
Quelques minutes plus tard me voici à l’arrière du pick-up de Tewfik qui slalome entre les nids de poule. Je m’accroche aux ridelles, Boris est à côté de moi. Je lui demande :
— Qu’avez-vous fait de Farouk?
— Enfermé à double tour dans la pièce creusée dans la montagne, une ancienne tombe, répond-il la voix altérée par les cahots.
Et il ajoute, pâle comme un linge, stoïquement cramponné :
— Je ne suis pas sûr que nous soyons plus à envier que lui…
Mon précepteur ne desserre les mâchoires que lorsque la voiture s’arrête au bord du Nil. C’est qu’il porte le sénèt contre lui ; et que le sénèt est en argile. Il vérifie, qu’il est intact. « Le ciel soit loué ! », murmure t-il finalement.
Depuis la rive, Tewfik interpelle le capitaine d’une barque à moteur qu’on dirait sortie d’un dépliant touristique. Plus pittoresque tu meurs : la coque est turquoise et vermoulue, il y a pardessus un dais vert délavé, et dessous une banquette débordante de coussins. C’est mieux qu’une gondole de Venise : le comble du romantisme. Je viens me lover contre Boris à la proue du bateau. Il vérifie que je n’écrase pas le sénèt et met son bras autour de mes épaules.
Aalam et Tewfik restent debout à côté du conducteur. La barque fend les flots et s’éloigne de la rive. À part le petit ronronnement du moteur, le silence est absolu. À l’avant, nous nous prélassons sur des coussins moelleux.
— C’est royal ! laisse échapper Boris avec un soupir d’aise.
— Mon chéri, comment te remercier, notre lune de miel est fabuleuse ! susurré-je à son oreille.
Mon humour inimitable n’est pas forcément au diapason du sien. Mon précepteur me regarde en haussant les sourcils mais sans réussir à réprimer un sourire.
Après quelques minutes que j’aurais aimées éternelles, nous accostons à l’embarcadère des “Français” (attenant au village des chercheurs en charge des fouilles de Karnak), une sorte de petit port sur pilotis bordé de palmiers et de bougainvilliers. Je touche le sol en imitant Christophe Colomb découvrant l’Amérique (et croyant que c’était les Indes). Je papillonne, les yeux grand ouverts, trouvant chaque brindille absolument remarquable. La fille motivée.
Du petit chemin qui monte vers le sanctuaire, j’aperçois déjà un bout d’enceinte. En fait c’est un pylône. À ne pas confondre avec les poteaux des tire-fesses au sport d’hiver. Ici un pylône, ça va par paire, et ce sont deux trapèzes en pierre géants qui encadrent une porte.
La porte, en l’occurrence, est encore fermée à cette heure matinale. J’essaye de passer ma tête à travers la grille, mais mes oreilles me bloquent. Je n’insiste pas. Pendant que je fais le zouave, Tewfik est allé chercher les clés à la guérite de police située au bout de l’allée de béliers sculptés. C’est assez beau.
Nous entrons. Tewfik ouvre la marche, taiseux. Boris regarde par terre de peur de buter contre une pierre et de casser le sénèt. Dans la première salle, une forêt de colonnes au tronc ventru, coiffées de chapiteaux en forme de papyrus. Au centre, elles font vingt-deux mètres de haut chacune, soit cinq girafes empilées ! « C’est la salle hypostyle », me glisse Aalam. Elle est immense. L’image de Yan me traverse. Connaît-il Karnak ? Il serait en transe ici. Mais Aalam reprend la parole et le souvenir de Yan s’évanouit.
— Dans la troisième cour, raconte-t-il, on a découvert, enterré en 1903, le trésor le plus incroyable : 17000 objets et 800 statues. Des corps sans têtes, des tête sans corps, et aussi une statuette en racine d’émeraude, un des plus beaux objets du monde. Et il n’y a eu aucun pillage ! se rengorge-t-il. Parce que les archéologues Maspéro et Legrain engloutissaient chaque soir la cour sous des tonnes d’eau. Les marchands et les voleurs ameutés par la rumeur n’ont rien pu récupérer. C’est un exploit, parce qu’en matière de pillage, Karnak détient la palme. Au Moyen-Âge, des chaufourniers venaient carrément démonter des temples en calcaire pour transformer la pierre en chaux… On pense que c’est pour cela que l’on a jamais trouvé la trace du saint des saints.
Si je comprends bien, le saint des saints, c’est l’endroit le plus sacré d’un temple où se trouvait la statue du dieu. Toutes les salles et enceintes autour ne servaient qu’à le protéger, qu’à le sanctifier chaque fois plus. Nous continuons notre traversée. Par une ouverture à droite, j’entrevois un lac. C’est le lac sacré, bordé de constructions informes. Il est couvert de mousses et de lentilles d’eau. Ça lui donne l’air triste.
— On raconte de drôles d’histoire à son sujet, me murmure Aalam. Des histoires surnaturelles… Tewfik les tient des fellahs qui gardent le site. Des matins comme aujourd’hui, il arrive qu’ils voient la barque du dieu voguer sur le lac. Ça arrive environ deux ou trois fois par an. Ils en ont encore les yeux émerveillés : les rameurs sont des statues articulées en or massif, les cabines sont bourrées de meubles d’or. On peut monter sur la barque et y voler les trésors. Ils sont à portée de main tant qu’on se tait. C’est la seule consigne, le silence. Mais à chaque fois, ça a été plus fort qu’eux, les fellahs n’ont pas pu s’empêcher de s’exclamer : « Ah ! » ou d’invoquer « Allah ! » Et tout a disparu…
J’avoue qu’à le regarder à nouveau, ce lac désolé, me semble moins triste.
Au bout du site, il faut escalader une petite butte avant d’atteindre le Temple de l’Est. Encore un petit effort et nous y sommes. Vite, la suite de l’énigme ! Je grimpe devant tous, en chèvre guillerette. Mais de l’autre côté, je me retrouve nez à nez avec un uniforme. Le regard protégé par des lunettes de soleil américaines, l’inspecteur des antiquités me jauge les bras croisés sur un bloc de pierre, secondée par une escouade de gardes costauds.
— Bonjour ! articule une voix féminine.
Car sous l’uniforme beige et une casquette coordonnée se cache une femme, une femme hommasse. Avec ses cheveux tirés, ses lèvres fines au rictus aigri, elle me rappelle mon prof de math en pension, une horrible bonne femme intransigeante et sadique, Madame Sabot.
— Je peux voir vos autorisations ?
