17- Boris s’en mêle
Quand nous remontons à la surface, la chaleur est à son comble. Elle m’écrase brusquement. Je crois avoir une hallucination. À l’entrée se tient un homme écarlate au bob Burberry’s. Mes jambes flageolent.
— Boris, articulé-je avant de m’effondrer sur le sable.
En infirmière modèle, Boris me passe un linge mouillé sur le front. Je me redresse à demi sur mon lit de camp.
— Les pièces du sénèt sont un puzzle, la passion de la reine et de l’architecte a défié le temps ! Ils se sont unis à Karnak, la suite est là-bas. Faut y aller !
Il me caresse la main et se retourne vers Aalam. Il veut la confirmation de son diagnostic : « elle délire, n’est-ce pas ? ».
— Teuteuteuteu, calme toi, me dit Boris, inquiet.
Nous sommes dans l’infirmerie de la mission polonaise. Aalam se tortille les mains. Il sent qu’il devrait expliquer, mais comment…
— Le secret de Sénènmout est presque levé, continué-je. Aalam est un génie ! Enfin, j’ai ma part aussi dans cette histoire, c’est moi qui est trouvé l’ibis. J’ai…
Boris me touche le front, je ne suis pas chaude et apparemment en pleine possession de ma modestie légendaire. Le soulagement le gagne.
« Tout va bien, finit-il sans doute par se dire, je la retrouve telle que toujours, saine et sauve, florissante même. » Donc fini l’attendrissement, et bonjour les reproches :
— Je croyais que tu ne mentais jamais ? commence-t-il.
— C’est la vérité vraie ! contesté-je.
— Alors comme ça j’étais d’accord, m’interrompt mon précepteur, pour que tu partes de nuit avec M. Massef à l’autre bout du pays ? Si j’en crois ce qu’il vient de me dire…
Je me rallonge sur le lit, soudain en proie à une migraine carabinée.
— Ouh ! Mon crâne…
— Je suis désolé, intervient Aalam, tout est de ma faute…
Boris le coupe :
— Heureusement mademoiselle et le sénèt sont intacts, nous allons pouvoir rentrer par le prochain train.
— Alors là, pas question ! dis-je en m’asseyant sur mon lit les bras croisés. Tu ne bougeras pas de cette pièce avant d’être convaincu du bien fondé de notre enquête. Nous sommes à l’orée d’une découverte sensationnelle…
— Tu ne crois pas que tu devrais un peu la mettre en veilleuse ! répond sèchement mon précepteur.
Surprise par ce ton inhabituel, je me tais.
— Repose-toi peu, nous reviendrons te voir dans une petite demi-heure, dit-il en quittant la pièce.
J’avale ma salive pour m’ôter toute envie de pleurer.
*
Je n’entends plus leurs pas dans le couloir. Je bondis à la fenêtre. Leurs silhouettes se dirigent vers le temple. En montant, Boris caresse le gigantesque cobra de pierre qui orne la rampe de l’escalier. Aalam est éloquent et fait de grands gestes pour souligner ses paroles. Boris l’écoute avec attention. Au bout de dix minutes, je n’y tiens plus et je cours les rejoindre. L’architecte montre l’effigie martelée de la reine sur la fresque de la première terrasse. Je surprends leur conversation :
— La fille de la pharaonne a aussi été martelée. On a remplacé son visage par celui de fils de Thoutmosis III.
— Et alors ?
— Hatchepsout a fait représenter sa fille en future pharaonne. Bel exemple pour les générations futures ! Le pouvoir est affaire d’homme, il ne se transmet que de père en fils ! Pour qu’on oublie qu’une femme ait été capable de gouverner le pays, Thoutmosis III a ôté comme il l’a pu les traces du règne de sa tante. Il a fait marteler le nom de Maâtkaré de toutes les listes royales. Il a mis son propre visage à la place de celui de la reine. Même son temple de l’Est à Karnak, il l’a défiguré.
— Vous m’avez dit que vous pensiez trouver au Temple de l’Est la suite de l’énigme. S’il est détruit, n’est-ce pas peine perdue ?
— Le rébus dit « unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon », et pour dire « sous » Sénènmout utilise un signe spécifique à la construction. J’ai espoir qu’il veuille désigner un endroit enterré, et donc protégé.
— Vous avez une piste ?
— Je voudrais demander son avis à l’architecte chargé de ce site.
— Il n’en est pas question ! intervient Boris avec raideur. Personne ne doit être au courant. « L’emprunt » doit impérativement passer inaperçu. Croyez-moi les secrets prennent le prétexte de la moindre fuite pour s’éventer !
— Mais l’architecte en question est comme mon frère, se défend Aalam. Si vous permettez, je voudrais vous le présenter. Tewfik habite à deux pas d’ici, dans le village de Gournah. Vous jugerez par vous-même si l’on peut ou non lui faire confiance. À cette heure-ci, il devrait être rentré chez lui. On pourrait passer le voir. Mais si vous pensez qu’il vaut mieux que vous rentriez au Caire… Nous n’aurons plus forcément besoin du sénèt…
C’est alors que je bondis de ma cachette et me plante devant mon précepteur.
— Je t’en prie Boris, accepte que nous allions avec lui ! On est samedi. C’est le week-end. Tu gardes le sénèt sur toi, un œil sur moi, et en avant l’aventure ! On rentre dimanche matin, promis !!!
Sous ses dehors parfois tue-l’amour Boris est un être compréhensif. Il sait reconnaître le savoir, la modestie et l’intelligence. Et puis je le soupçonne de trouver notre bel Aalam tout à fait craquant. Aussi n’a-t-il pas fait trop de difficultés pour se laisser entraîner sur le chemin caillouteux de Gournah. Nous marchons pourtant une bonne vingtaine de minutes avec le soleil en plein dans les yeux, un soleil aveuglant et brûlant.
Les premières maisons du village de Gournah sont carrées sur un seul niveau, des palmes séchées en guise de toit. Contre les murs de terre, des barils métalliques, blanchis par la poussière. Une femme porte un seau et nourrit des chèvres noires. Quelques hommes immobiles en djellaba claire, coiffés de blanc ou tête nue, regardent l’horizon.
J’ai pris le bras de Boris et je le sens touché par la noble austérité de ce village. Depuis que nous sommes partis, il n’a pas proféré un seul mot, perdu dans ses pensées. Peut-être pense-t-il à son village à lui, quelque part en Macédoine dans un repli de montagne, aride comme celui-ci. Je me rends compte que je commence à bien le connaître. Les autres voient d’abord ses cravates fines et ses chemises efféminées, moi je perçois son lien de parenté avec la fierté rugueuse et taciturne des montagnards… Ceux pour qui la parole donnée vaut davantage que tous les contrats du monde. J’ai donc bon espoir : si Tewfik est tel que le dépeint Aalam, Boris acceptera qu’on lui raconte notre histoire.
Au centre du village, les maisons s’agrandissent. Elles ont parfois deux étages, mais toujours cubiques et percées de minuscules ouvertures pour ne pas laisser pénétrer la chaleur. Tewfik habite l’une de ces maisons rustiques. Sur le pas d’une porte bleu délavé, un peu hirsute et les cheveux encore couverts de poussière, il fume tranquillement une cigarette roulée.
— C’est mon ami, Tewfik Harriri ! annonce Aalam.