15- la descente chez Sénènmout
Aalam fronce légèrement les sourcils comme pour évacuer une incompréhension qui ne l’intéresse pas et se met à m’expliquer où l’on se trouve. Je vous résume : d’abord nous sommes à l’ouest du fleuve, donc du côté des morts puisque c’est là où disparaît le soleil chaque jour. Ensuite au pied d’une montagne sacrée. Les anciens croyaient qu’elle était habitée par la grande Déesse. La grande Déesse, c’est Hathor, la vache, qui est entre autre la divinité de l’amour. Notez que ce n’est pas anodin d’avoir décidé de faire construire son temple funéraire au pied de l’Amour. Surtout qu’au sommet, Sénènmout a fait sculpter un pan de roche à sa propre image. Et tout en bas, au nord de la terrasse, il a eu le droit de creuser son cénotaphe.
Mais ça, ce ne sont que les premiers indices d’une relation intime entre la reine et son architecte. Ensuite, il faut regarder à l’intérieur de chaque porte du temple : Sénènmout s’y est fait représenter à genoux, vénérant le nom de sa reine. Combien de fois au total ? Devinez un peu… 60 ! Autre preuve de sa faveur insigne : sur les murs, sur les stèles, à l’intérieur des murs même, Sénènmout a inscrit toutes ses fonctions. Combien en a-t-il de différentes ? Votre langue au chat ? Ça défie l’imagination… 93 ! Intendant du grenier, directeur des directeurs de travaux, responsable des jardins d’Amon… et j’en passe. La reine d’Angleterre se contente d’anoblir les sujets qu’elle veut remercier. Hatchepsout fait mieux !
- Tu crois qu’il était vraiment amoureux d’elle ? Ou seulement passionné par le pouvoir, assoiffé d’honneur ? demandé-je avec un brin d’emphase.
- Je plaide pour l’amour, répond Aalam le plus sérieusement du monde. Quand ils se sont connus, Hatchepsout était adolescente. Elle ressemblait au buste sculpté que tu as vu au musée.
- Quand est-elle devenue obèse, alors ?
- Après leur séparation…
- Comment tu peux savoir ! Tu crois que c’est la tristesse qui la fait grossir ?
- Oui, répond Aalam calmement.
Quand il évoque la pharaonne et son architecte, on a l’impression qu’il a d’eux une dizaine d’albums photos.
- Et tu as des preuves ? demandé-je.
- Je crois que tu ne te rends pas bien compte. Quoi d’autre, sinon la passion pour permettre à un architecte de vénérer sa reine à genoux sur toutes les portes ! Imagine à Versailles. Ou plutôt à Notre-Dame de Paris, enfin dans une cathédrale où à la place de dieu, on vénérerait une pharaonne. Qu’est-ce que ça pouvait lui rapporter à elle, d’aimer un être de condition inférieure… Et en plus, comme si elle n’avait pas assez d’images de son architecte, elle lui a offert plus de vingt-cinq statues de lui. Elles sont toutes sublimes, d’ailleurs. Elle bouscule le protocole, elle fait même construire pour l’architecte un sarcophage quasiment identique au sien, en quarzite rouge, privilège jusque-là exclusivement pharaonique ; elle permet aussi qu’on le représente sur des fresques de la même taille qu’elle : d’habitude le pharaon est un géant, les autres des nains…
- Qu’elle l’aime, soit, mais lui…
- J’en suis sûr, elle était si belle, et puis c’est vrai qu’il y a une part d’intuition, en tout cas moi je crois qu’ils étaient amoureux…
Tout en parlant Aalam se débat avec le cadenas de la grille qui ferme l’entrée du cénotaphe.
- Ah, enfin ! s’exclame-t-il en la faisant grincer.
L’ivresse que lui cause cette petite satisfaction lui permet cette confidence :
- Il n’y a qu’à toi que je peux le dire : je me suis toujours imaginé que leur amour était réciproque. Sans doute la réalité était-elle plus prosaïque. En tout cas, c’est vrai qu’ils ont eu besoin l’un de l’autre. Sénènmout sans Hatchepsout n’est personne, et Hatchepsout a besoin du génie de l’architecte pour asseoir son pouvoir. Quand elle se fait introniser pharaon et devient Maâtkaré, son jeune neveu, qui est le pharaon légitime, enrage. Le clergé aussi la déteste parce qu’elle démocratise la religion et donne accès aux mystères. C’est le comble de l’hérésie ! Mais Maâtkaré et Sénènmout se moquent des convenances. Ils ont le peuple derrière eux, ils sont les plus forts… En plus, ils font régner la paix dans le royaume. Et la reine rapporte du pays de Pount des encens, des pierres et des gommes précieuses…
- Une grande reine, en somme…
- La plus grande des reines, oui !
Aalam reprend son souffle et pénètre dans le vestibule du cénotaphe. Avant de m’engouffrer dans l’obscurité, je jette un œil au temple qui nous surplombe. Il est écrasant de majesté. Aalam surprend mon regard.
- On l’appelle le « Djeser Djesérou », le sublime des sublimes, dit-il.
La descenderie de la tombe de Sénènmout est franche et droite. Nous arrivons très vite dans la salle du sarcophage. Le plafond est peint. C’est un ciel astronomique assez simple.
- Regarde, m’indique Aalam, les deux hémisphères sont séparés par une ligne, et sur cette ligne il y a deux noms entremêlés :
- Hatchepsout et Sénènmout, complèté-je.
- Oui…
Je contemple un moment les murs peints de couleurs chatoyantes, à moitié délavés par le temps. Aalam me montre un type qui rend hommage au mort. C’est le frère de l’architecte. Parce que Sénènmout ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfant. Normalement c’est au fils aîné de remplir cette tâche.
- Célibataire…
- Oui, parce que dévoué à une femme qu’il ne pouvait épouser… Viens, me dit Aalam, remontons un peu.
Et il m’emmène dans une sorte d’alcôve où est juchée une grande stèle en granit.
Une sorte de grande affiche en pierre surmontée de deux grands yeux.
- Les deux yeux soulignés de khôl, se sont des oudjat. Ils représentent le soleil et la lune.
- On dirait des antennes de papillons recourbées.
En dessous plus de mille hiéroglyphes gravés s’étagent en colonnes.
- Ce sont les portes de l’éternité, précise Aalam. Cette stèle a été rajoutée plus tard. Je l’ai traduite récemment. Ici, une date est inscrite, c’est celle de la séparation des amants en l’an XVI du règne de Maâtkaré.
- On sait pourquoi ils se sont séparés ?
- J’espère bien que le sénèt va nous l’apprendre… Tu vois cette ligne, me dit-il en m’indiquant les hiéroglyphes en bas de la stèle, laisse-moi te les traduire, et tu comprendras peut-être pourquoi j’ai tant désiré le sénèt.
Aalam pose son index sur chacun des six signes et articule en détachant les mots :
- « L’Immortalité a un Jeu ; ce Jeu Dit ce que l’Histoire Tait. »
- C’est vraiment ce qui est écrit là ? murmuré-je en sentant l’excitation me gagner.
Je lui passe le sénèt et m’approche jusqu’à frôler du bout du nez ce mur de granit. Il est constellé de trous. Et c’est vrai, on dirait que certains sont trop ciselés pour être l’œuvre de la seule érosion. Aalam déballe le jeu avec une fièvre maîtrisée et dispose les pions sur la feutrine.
- Tu me les éclaires ? dit-il en me tendant la torche. Passe m’en un au hasard.

