14- l’arrivée à Deir el Bahari
En savourant son café tiède, Boris, entreprend de trier toutes les cartes de visites qu’il a reçues depuis son arrivée au Caire. Il y a une pelletée de politiciens et de diplomates locaux, il y a le directeur du musée et son assistant, il y a aussi la carte d’Aalam Massef ! Il la lui a donnée après la visite des pyramides. Boris l’appelle aussitôt. Bien entendu, le téléphone est sur répondeur. Boris fulmine et raccroche. Tout en entrant dans son répertoire les numéros utiles dispersés sur cette collection de cartes de visites, il rumine le message qu’il va lui laisser. Boris n’a jamais été très « technique ». Il entre un numéro et appuie sur effacer au lieu de valider. Il enrage et recommence. Au bout d’une heure, même s’il s’est pas mal emmêlé les pinceaux, il est venu à bout de sa pile de cartes. Il a décidé d’écrire à Aalam un texto menaçant :
« Monsieur, non seulement vous êtes complice du vol d’un objet d’état, mais aussi du rapt d’une mineure. Cela peut vous coûter très cher. Je vous conseille de ne pas bouger de votre mission polonaise à Deir el-Bahari ou bien je mets toutes les polices nationales et internationales à vos trousses ! Boris Orlic ».
Pour l’envoyer, il appuie sur la touche « menu », choisit « répertoire », puis « Aalam Massef » et « ok ».
Une sonnerie irritante sort un homme de son sommeil agité. Il rêvait qu’il brandissait le trophée de l’homme le plus puissant d’Egypte et qu’une foule en délire l’adulait. « Qui m’écrit à cette heure indue ? » maugrée-t-il tout en cherchant à tâtons son téléphone dans la poche intérieure de sa veste. Farouk le relit plusieurs fois sans comprendre. Et puis il percute et se lève en quatrième vitesse. Il prévient qu’il sera absent du bureau aujourd’hui. Et il fonce vers la gare.
Pendant ce temps, Boris, rasséréné, a sympathisé avec sa voisine, une accorte Egyptienne d’une cinquantaine d’années.
- Vous savez si Deir el-Bahari est loin de la gare de Louqsor ? lui demande-t-il.
- Oh, non, un quart d’heure en taxi, à peine. Je vais dans cette direction, je pourrais vous y mener si vous voulez.
- C’est vraiment très aimable à vous !
- Vous n’avez pas l’air d’un touriste, qu’allez vous faire à Deir el-Bahari ?
- Oh, c’est une histoire incroyable…
- Le voyage est long, et j’adore les histoires…
- Je peux vous résumer tout ça en une seule phrase : je vais sauver les meubles !
- Vous m’intriguez…
- Malheureusement, je ne peux rien vous dire de plus…
De tout le voyage, ni Boris ni sa voisine ne reviennent sur le sujet. Ils bavardent. On leur sert à déjeuner. Le contrôleur passe. Boris ouvre son portefeuille où il a rangé son passeport diplomatique.
- Je m’appelle Samira Féchir. Je travaille sur le site de Karnak.
- Moi, Boris Orlic, enchanté, dit-il sans rien préciser d’autre.
- Vous jouez aux échecs ?
- Avec plaisir.
Sur la place de la gare de Louqsor, cernée par des immeubles fraîchement repeints en ocre jaune, une armada de vieux taxis blancs se dorent au soleil. La nouveauté du décor, l’air pur me font oublier Boris et ma mauvaise conscience. Je ne lui ai pas donné le numéro d’Aalam. Il était tellement hors de lui ! Et à aucun moment l’idée qu’il ait pu l’avoir par la carte de visite d’Aalam ne m’effleure. Mais je décide de le tenir au courant par texto de l’avancée de notre enquête. Ça le rassurera. D’ailleurs, dans la voiture qui nous emmène vers Deir el-Bahari, j’envoie : « Filons vers notre tombe ! »
(Je vous jure que sur le moment je n’ai pas pensé une seconde que je faisais un jeu de mots !)
- Ce n’est pas une tombe mais un cénotaphe, précise Aalam, parce que Sénènmout n’y a pas été enterré. Un mystère entoure les circonstances de sa mort. Il disparaît à un moment donné, en l’an XVI du règne d’Hatchepsout et réapparaît cinq ans après, mais nous ne savons rien de plus.
J’enregistre ces informations sans poser de questions. Le taxi arrive au bord du Nil. Je monte dans le bac et m’accoude au bastingage. À cette heure matinale, les touristes petit déjeunent à leur hôtel. Le Nil est vert, calme et pur. Je me sens loin de mes soucis habituels. Comme si un autre temps, oriental, plus profond, m’envahissait.
Sur la rive ouest du fleuve, nous traversons un village moderne, puis des champs drus et verts. Et d’un coup le paysage devient beige. Nous passons le village de Gournah avec ses maisons en terres collées à la montagne, « c’est dans ce village que vivait mon grand-père », me glisse Aalam, puis nous roulons droit vers les montagnes unicolores. Au fond, le temple de Deir el-Bahari m’apparaît comme une hallucination.
Au bout de la route caillouteuse et déserte, se dresse une falaise colossale, un vrai décor de Western à ceci près que se déploie à ses pieds, exactement dans les mêmes couleurs, comme un caméléon sur une feuille, un temple somptueux, un château à six ailes, étagé en trois terrasses, rythmé par des colonnes innombrables et traversé par un rampe monumentale. Un mirage… encore nimbé de la poussière de la route.
Je me frotte les yeux. J’ai pourtant déjà vu des maisons imposantes, des palais, mais là, l’émotion me submerge. Parce que c’est incompréhensible. Dans un désert, là où ne vivent que les scorpions et quelques lézards. C’est fou. Je suis fière d’appartenir à l’espèce qui est capable de faire ça. Mais je pressens aussi les millions d’injustices qui ont servi à concrétiser la démesure de cette pharaonne bâtisseuse et presque l’écho des coups de fouet…
Le taxi brinquebalant nous laisse devant les bureaux de la mission polonaise. Aalam entre demander des clés au responsable qu’il connaît bien puisque ce site est le terrain de sa thèse. Il y a travaillé pendant trois ans. Je l’attends sur le perron. Je commence à avoir chaud avec mon burnous. Et si je l’enlevais ? il n’y a personne… Après tout, j’ai bien le droit d’être en robe. Quand Aalam revient, je suis en train de me déshabiller. J’ai le burnous sur la tête.
- Il y a des vestiaires là-bas, me dit-il en me montrant les toilettes.
Il me tend un pantalon de treillis et une chemise trop large. Je remets ma robe de bure.
- Ce sera plus approprié pour ce que nous avons à faire, dit-il. Tu peux laisser tes affaires dans un casier.
Je me lève et ris doucement.
- Qu’est-ce qui te fait rire ? demande Aalam.
Si j’avais été dans un Indiana Jones, j’aurai gardé ma robe de pin-up. Elle se serait déchirée en cours de route, lacérée par des serpents ou une nuée de chauve-souris, mais malgré ces épisodes mouvementés, je serais restée impeccablement coiffée.
Je réponds :
- Rien, je renonce à Hollywood, c’est tout.