13- en route vers Louqsor
- Hein ! sursauté-je sur mon fauteuil en sky bleuté.
- Continental or egyptian ? me répète calmement l’employé des chemins de fer.
- Excuse me ? dis-je.
- Your breakfast, miss.
- Euh… egyptian, of course !
Aussitôt dit, aussitôt servi : une sorte de crêpe remplie d’oignons, de viande hachée et d’une sauce blanche indéterminable accompagné d’un nescafé passablement tiède. Il n’est pas encore six heures trente du matin et je suis dans le train qui file vers Louqsor.
On arrive bientôt semble t-il. Il faut absolument que j’appelle Boris. J’emprunte le téléphone portable d’Aalam, le mien est resté sur la table de nuit de ma chambre. Et je vais dans un autre wagon. La veille au soir, j’ai fait semblant de téléphoner à mon précepteur : « Allô Boris… », j’ai fait mine de tout lui raconter. Il aurait répondu : « Très bien, mais je prends demain le premier train pour vous rejoindre. Appelle moi vers six heures trente. » C’est ce que j’ai soutenu à Aalam. Je lui ai aussi dit que j’avais dix-sept ans. Et c’est après ce faux coup de fil que nous avons pu monter dans le train.
Cette fois-ci, je l’appelle pour de vrai. Je n’ai plus le choix. Je prends un ton fleuri :
- Allô, Boris ? Je ne te dérange pas ?
- Si tu me déranges ? ! Ça fait juste 10 heures que j’attends ton appel ! Tu te fous de moi ou quoi ! ? Où es-tu ? Je suis mort d’inquiétude. Je n’ai pas dormi de la nuit. Tu n’as pas écouté mes messages ?
- Non, mais ne t’inquiète pas…
- Comment ça, je ne m’inquiète pas ? vocifère mon élégant précepteur furibard. Et il est où le jeu ?
- Sur mes genoux.
- Rapporte-le immédiatement !
- En fait, ça risque de prendre un peu de temps parce que je suis dans le train en direction de Louqsor, lâché-je d’une traite.
- Seule ?
- Non, avec Aalam. Mais ne va pas t’imaginer… c’est moi qui lui ai proposé.
- Je ne comprends rien. Pourquoi avec le jeu ? Pourquoi sans prévenir ? ça ne te ressemble pas.
- Pour faire triompher la justice et… révolutionner l’égyptologie ! Je mets la barre très haut, mais c’est ce que tu m’as appris à faire, n’est-ce pas ?
- !!!
- Et les parents ? demandé-je avant que Boris ne trouve les mots pour me rabrouer.
- Ils viennent de partir à l’aéroport. Ils ne savent rien. J’ai fait des pieds et des mains pour te couvrir. Je suis même passé pour un arriéré mental qui avait oublié le code du coffre. J’exige des explications ! Passe moi ton Aalam, j’ai deux mots à lui dire…
- Écoute… Je te raconterai tout à mon retour. Ne m’en veux pas, je te tiens au courant. Allô, allô ? Désolée il n’y a plus de réseau, dis-je et je raccroche.
Je me mords les lèvres, assez marrie d’avoir mis Boris dans le pétrin. Et puis j’imagine deux secondes la nuit qu’il a dû passer à m’attendre. Mais après tout, il en a vu d’autres. Je n’ai jamais su exactement ce qu’il avait vécu à Sarajevo en 1995, je sais seulement qu’il était enfant, qu’il a réchappé par miracle à… ? , et qu’il a aidé mon père alors en mission en Yougoslavie à se cacher et à sortir du pays. Mon père, reconnaissant l’a ramené dans ses valises, et en France, il est devenu son tuteur légal. Je n’ai pas d’autres détails. Ce qui s’est exactement passé là-bas, c’est leur secret, et ils le gardent jalousement. Je sais juste que Boris en a gardé une phobie des caves d’où sont refus de descendre dans la pyramide. Enfin, tout ça pour dire, que d’une nuit à m’attendre Boris se remettra sûrement.
Je retourne m’asseoir près d’Aalam, je fais bonne figure.
- Alors ?
- Tout va bien. Il va peut-être nous rejoindre par le prochain train si ses affaires le lui permettent. Il nous appelle, quand il y voit un peu plus clair.
- Il te fait vraiment confiance ton précepteur. C’est rare.
- N’est-ce pas !
- Tu lui as donné mon numéro ?
- Heuh, non, il faut que je lui envoie par texto.
Aalam me l’écrit sur un bout de papier. Je croque dans la crêpe molle.
- Ça te va ce petit-déjeuner couleur locale ?
- Même un beignet de sauterelles grillées aurait fait mon bonheur, dis-je l’air parfaitement en paix avec ma conscience.