12- Héloïse prend les devants
Quand je me réveille, je suis sur un lit de camp. Je me frotte les yeux. Aalam est au dessus de moi, l’air désolé.
- C’est beaucoup plus compliqué que prévu, dit-il. On n’a fait que six moules et il est déjà 23 h 30. En plus les moules ne sont pas assez fins. Il faudrait les faire en latex. Et Idir n’en a pas à l’atelier.
Je m’assois sur mon grabat.
- Je te raccompagne, ajoute-t-il. Tout est prêt, j’ai remballé le sénèt. Il ne faut pas que tu sois en retard. Tant pis…
Je suis comme dans un rêve. Il me faut un petit temps pour comprendre que j’ai dû m’endormir sur la table et que les deux hommes m’ont transportée sur ce lit de fortune. Et dire que je ne me suis rendue compte de rien ! L’enthousiasme, l’excitation d’Aalam semblent complètement évanouis. Il ne pense plus qu’à me ramener à l’heure à la maison.
- Tout va bien ? dis-je Tu n’as rien cassé ?
- Bien sûr que non !
- Alors, pas besoin de se dépêcher comme ça.
- Il va être minuit ! s’exclame-t-il, comme si dans quelques minutes mon carrosse allait redevenir citrouille.
- D’accord, on y va, dis-je.
Je salue Idir Badou, ravi d’aller retrouver sa femme et son matelas, et nous sortons dans l’air rafraîchi de la nuit. Il y a une myriade d’étoiles.
- C’est où déjà la tombe de Sénènmout ? demandé-je.
- À Louqsor.
- C’est loin ?
- 665 kilomètres, sept heures de train, pourquoi ?
- Parce que je dois rendre le sénèt lundi soir. On est vendredi soir. Ça nous laisse le temps, non ?
- Le temps de quoi ? répond Aalam qui fait exprès de ne pas comprendre.
- Il y a un train de nuit ?
- Mais…
- Allons-y !
Je ne prononce pas un mot de plus, et je contemple le dilemme inscrit sur le visage de mon ami. Il est déchiré entre la politesse du chat pressé d’Alice au Pays des merveilles et son appétit d’archéologue-épigraphiste. Pas moi. Je veux du spectaculaire, je veux que la vie palpite et pour ça, il n’y a pas trente-six solutions. Il faut décroiser les bras et y aller. Si je ne suis pas téméraire maintenant, je ne le serai jamais.
- C’est tentant, non ? dis-je avec une lueur dans le regard.
- Mais c’est loin !
- Si on trouve quelque chose, mon père sera… ébloui !
J’ai dit le premier mot qui me vient à l’esprit, et c’est exactement mon but : éblouir mon père. Si jamais… eh bien il ne me prendra plus pour une ado débile obsédée par les fringues, les revues consternantes et le nouveau disque de Lady Gaga. Ça me guérira de mes complexes et je n’aurai plus besoin de lui pour avoir une image positive de moi. J’oserai montrer à Yan que je vaux bien un baiser…
- Écoute, ajouté-je, c’est même la seule chose qui compte à ses yeux : le résultat ! C’est comme ça que j’ai été élevée. Et puis que je le rende ce soir ou lundi, ça ne change vraiment rien, puisque mes parents sont à Assouan. Il suffit que je prévienne Boris.
- Et Boris te laissera partir ? demande Aalam en me regardant comme si j’étais une grande malade.
- Ecoute, dis-je, arrête de poser des questions et allons-y. Il suffit qu’on soit vraiment rentrés lundi soir. À ton avis, je risque quelque chose à partir pour Louqsor avec toi ?
C’est l’argument qui me manquait. Il fait mouche.
- Non, bien évidemment, murmure-t-il.