11- chez le potier
Le Caire la nuit a des allures de conte des mille et une nuits. Le minaret de la grande mosquée est serti d’un grillage illuminé d’or, des éclairages verts, rouges et blancs miroitent sur les monuments, le Nil et les palmiers. C’est magique. Je suis émerveillée mais je flippe quand même pas mal.
Ce sentiment délicieux et contradictoire ne s’éternise pas. Quand le taxi m’abandonne, il ne me reste plus que la peur. Pas l’épouvante, mais une sacrée appréhension. Je suis complètement dingue. Seule la nuit, dans un pays inconnu, moi et mes quinze printemps…
Je serre le Sénèt contre moi. Le Kahn el-Khalili est plongé dans une obscurité totale. J’avance au radar, j’essaye de penser à des choses rassurantes : la forme des trous dans mes converses, le bob de Boris, la tête de mon premier hamster… Soudain une forme bouge au fond d’une ruelle. J’ai la chair de poule. Mais je respire et me raisonne. C’est comme ça que j’arrive tant bien que mal devant el-Misr. Un néon bleu éclaire vaguement le bar. Le père d’Aalam essuie les derniers verres et les aligne sur une étagère. Il ne m’a pas vu. Ouf. Et si… Non, trop tard pour retourner bredouille à la maison. Je contourne le café et m’approche de la porte qui doit mener à l’appartement juste au dessus. Je n’aurai qu’à dire que… Je ne pense plus à rien, je frappe.
J’entends des pas. Mon cœur bat quatre fois plus vite qu’eux. On essaye d’ouvrir. Le cadenas résiste de l’intérieur.
- … …. ? mots arabes que j’interprète comme un « qui est-ce ? » demande une voix d’homme qui me semble plus grave que celle d’Aalam.
Dès que la porte s’ouvre, je reconnais Aalam. Incapable de parler, je fais tomber ma capuche.
- Héloïse! s’écrie-t-il.
Je lui montre mon sac.
- Alors ton père est d’accord ?
Je fais oui de la tête.
- On va chez le potier ?
Aalam troque ses babouches contre des chaussures et attrape sa veste.
- C’est par ici, dit-il en finissant de s’habiller, et il m’emmène à travers les ruelles obscures du marché.
- Alors raconte, qu’a dit ton père ?
- Rien. Quand je lui ai expliqué ton hypothèse, il a trouvé ça passionnant. Papa déteste autant que toi les intrigues et les médiocres. Et par dessus tout : la bureaucratie.
- Vraiment ?
Je me mords les lèvres :
- Oui, vraiment.
- Je ne sais pas comment je pourrais le remercier…
Je réponds un peu vite :
- Surtout ne dis rien, et ça sera parfait ! Mon père déteste qu’on le remercie.
Aalam me regarde bizarrement, mais ne commente pas. On arrive devant une porte en bois. C’est drôle : je suis rassurée. Aalam a une présence rassurante. Il suffit de peu pour faire confiance à quelqu’un. Avoir lu son écriture. Avoir été témoin de sa sensibilité, de sa douceur comme de sa résolution. Ça suffit. C’est maigre, mais ça suffit. Mon ami soulève le heurtoir. Un homme replet à la face ronde comme la lune vient nous ouvrir. Il parle arabe avec Aalam qui lui explique la situation. Le potier, Idir Badou, rit sans que je comprenne pourquoi. Il nous emmène dans son atelier. Aalam déballe le sénèt sur la grande table en bois. L’ampoule qui pend au dessus l’éclaire plein feu. Aalam l’observe et le mesure en silence. Il a la rigueur d’un scientifique. J’admire sa concentration.
— Le damier est vraiment commun, dit-il au bout d’un instant. Par ses dimensions : 9 centimètres sur 30 ; le nombre de cases : 30, disposées en trois lignes, et les 5 hiéroglyphes réglementaires sur cases 15, 26, 27, 28, et 29.
— Et sur le côté ? demandé-je.
— C’est le nom de la reine.
— Ha-Tché-Psout !? dis-je fière comme Laure Manaudou après avoir gagné sa première médaille d’or.
— Non, Maâtkaré, rétorque Aalam.
Je fais profil bas mais ne dis mot.
— C’est son nom de pharaon, poursuit Aalam. Ça veut dire : le Maât (la femme avec la plume), le ka (les bras levés) du roi Ré (le soleil). Et de l’autre côté, dit-il en retournant la boite… le bonhomme agenouillé, c’est Sénènmout.
Incroyable ! s’écrie-t-il le visage illuminé. Tu vois avec ses mains, il semble embrasser le boîtier tout entier. Avec tendresse.
— Avec tendresse ?
— Sénènmout décourage les voleurs en donnant un aspect quelconque au jeu, et en même temps il dit à ceux qui savent lire de le considérer comme un objet très précieux.
Je regarde M. Badou, pour voir ce qu’il en pense. Mais il se tient à quelques pas de nous, les bras croisés, un sourire amusé figé sur son visage. Il semble ne rien penser, ou bien… et c’est à ce moment-là que je me souviens que je suis toujours habillée avec ma robe rouge, et que de mon burnous, dépassent mes boucles d’oreille, mes sandales hautes et mon maquillage. Je remets ma capuche. M. Badou doit simplement penser que nous sommes Aalam et moi une paire de rigolos. Je me concentre à nouveau sur le sénèt. Aalam l’a ouvert.
— Les pièces sont toutes là. Il y a dix pions et quatre bâtonnets, dit-il en les posant une à une sur le plateau de la table. Les bâtonnets ont une face en ébène et l’autre en ivoire. Ce sont les dés. On les lance et on ne compte que les faces blanches. Ce qui est étrange, c’est que côté ébène, ils sont gravés de lignes sinueuses. Bon. Mais regarde surtout les pions. La moitié sont blancs, l’autre noirs.
Je regarde bien ces sortes de petits tampons. Les blancs sont couleur sable, les noirs plutôt ocre.
— Ce qui est génial, c’est qu’il n’y en a pas deux semblables ! ça va dans le sens de mon hypothèse, mon hypothèse de rébus posthume, jubile-t-il.
— Évidemment, dis-je en réprimant mal un bâillement.
— Tu es fatiguée ?
— Pas du tout !
— Au fait, ton père t’a laissé sortir seule et si tard sans problème ?
— J’ai la permission de minuit. Et puis, pour le rassurer, j’ai mon téléphone si jamais… mais tout en parlant je tâte ma pochette et constate que je n’ai même pas pris mon téléphone.
— Bon, on s’y met, Idir ?