10- Boris couvre Héloïse
Les choix décisifs se font souvent malgré soi. Grâce à Farouk et à sa bassesse, à cause de l’indifférence sotte de mon père, et de ma fierté d’animal blessé, je n’ai pas d’alternative. Je prends dans ma chambre mon petit sac en bandoulière, je redescends à l’étage des bureaux, je marche droit vers celui de mon père, puis fonce sur la peinture à l’huile que vous savez. Le coffre s’ouvre avec un « clong » bien sec. Je prends le sénèt sans sourciller, gribouille un petit mot tendre à mon cher précepteur, ça me procure un frisson horrible et délicieux, et je me rends à l’office. Là, je trouve un sac en tissu, j’y fourgue mon larcin, enfile un vieux burnous qui traîne sur une patère et sors dans le jardin.
Je trouverai bien un taxi sur le chemin. Comme par miracle à peine en ai-je émis le souhait que j’en vois un dans la rue. Je le hèle en habituée. C’est le quatrième que je prends dans la journée.
J’espère que je trouverai Aalam chez ses parents au café el-Misr. On ira chez son potier et tout sera joué en quelques heures. S’il n’est pas là, je remets l’objet au coffre illico. Quoi qu’il en soit, ce sera ni vu ni connu. J’ai pris la bonne décision. J’ai pensé à tout. Je ne fais aucune bêtise. Jamais.
Il y a pourtant une chose que je n’ai pas imaginé et qui a bel et bien eut lieu.
*
Là, je brode mais je sais, par Boris, qu’à peu de choses près, la soirée a dû se dérouler comme je vous la raconte:
Pendant que je file vers le centre du Caire, le climat s’est réchauffé dans le salon de l’ambassadeur. Il est environ neuf heures, et quand on sert à M. Moucchaca un nouveau whisky, il demande avec gourmandise :
— Et si vous me montriez notre petite affaire avant de passer à table ?
— Le sénèt ? mais bien sûr, répond chaleureusement mon père. Montons dans mon bureau.
Les hommes, précédés des deux femmes gravissent l’escalier.
— Venez un moment sur la terrasse, propose l’ambassadeur, en ouvrant les portes fenêtres du premier étage. Je viens d’acquérir une lunette astronomique. Je voudrais l’étrenner avec vous.
— Je vous attends dans le bureau, dit Boris qui veut tout préparer.
— Je vous rejoins dans un instant, s’excuse ma mère qui a envie de faire un saut jusqu’à ma chambre.
Oh, elle n’a rien à me reprocher, bien au contraire. Sous son dehors glacial, c’est une bonne mère. Enfin elle m’aime et veut mon bien, même si elle n’est pas toujours très adroite pour me le faire sentir. Elle monte sous les toits parce qu’elle veut me réconforter. Elle est maintenant devant ma porte. Elle frappe. Pas de réponse. Elle frappe à nouveau. Toujours rien. Alors elle entrouvre la porte. L’obscurité baigne la pièce. Que se passe-t-il ? Va-t-elle donner l’alerte ? Le lit est défait et je semble dormir dedans aussi profondément que les pierres, le drap remonté sur la tête. Ma mère est compréhensive. Elle a peur de me réveiller. Alors, au lieu de s’approcher et de découvrir le pot-aux-roses, elle referme doucement la porte. Comme j’ai bien fait de rouler une couverture autour de mon polochon ! Je ne sais pas ce qui m’a pris, parce que ni ma mère ni personne ne vient jamais dans ma chambre. C’est sans doute le goût du romanesque qui m’a poussée.
Au moment où ma mère quitte mon étage, Boris découvre dans le coffre le mot que je lui ai laissé :

— Merde ! s’écrie intérieurement Boris. J’aurais jamais dû lui laisser voir le code. Quel idiot !
Les invités redescendent du toit terrasse. Au moment où la poignée de la porte du bureau s’abaisse, Boris referme le coffre d’un geste réflexe.
— Alors cher Boris, ce jeu ? demande gentiment mon père.
Mon précepteur pique un fard.
— C’est impardonnable ! balbutie-t-il. J’ai beau me trifouiller la mémoire, je ne parviens pas à me souvenir du code. Je l’ai bêtement changé ce matin, il me semblait pourtant l’avoir noté quelque part, mais où ? Je suis vraiment navré.
Les quelques secondes de silence qui suivent paraissent interminables à Boris. Que n’est-il pas prêt à faire pour me couvrir !
— Ne vous mettez pas martel en tête, dit alors le vieux conservateur. Ce genre d’oubli m’arrive fréquemment. Et c’est finalement assez rassurant de s’apercevoir que je ne suis pas le seul à souffrir de distraction. De plus, vous ne faites que renforcer mon désir de découvrir cette pièce mardi prochain.
— Je suis sûr que le code va vous revenir dès que nous serons redescendus, intervient mon père contrarié.
— Il se fait tard, rétorque M. Mouchacca. Ne vous embêtez pas pour moi. Je suis fatigué, je n’en profiterai pas pleinement. Et puis vous partez tôt demain pour Assouan. Dans trois jours, j’aurai le plaisir de compter cette pièce exceptionnelle dans les collections du Musée. Cette petite mésaventure fait durer le suspense et ce n’est finalement pas pour me déplaire, conclut-il.
— Vous ne restez pas dîner ? demande mon père.
— Vous le saviez ! répond le directeur. C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de venir goûter votre excellent whisky, et nous avions convenu que pour la suite des agapes mon assistant me relaierait…
Boris rassure mon père d’un hochement de tête : c’est effectivement ce qui était prévu. Ouf, pas d’incident diplomatique…
— Rassurez-vous, il n’y a pas de mal et quand bien même le code vous reviendrait, je vous interdis de m’en avertir ! dit le directeur pour alléger l’atmosphère.
À l’exception de Boris, les hôtes quittent la pièce. Enfin seul, mon précepteur s’affaisse sur son fauteuil et souffle à grand bruit.
— Moins une ! soupire-t-il. Mais où est donc passé cette chipie. Je lui laisse deux heures montre en main. Et après je déclenche un raffut de tous les diables !