9- la décision est prise
- Fais attention!
Il n’est pas lourd et pas spécialement beau. Ouf, il y a effectivement un hiéroglyphe sur la tranche entouré d’un cartouche.
- Alors ?
- Euh…
J’improvise :
- Oui, la femme avec une sur la tête plume, c’est « Ha », les deux bras levés au ciel, c’est « tché » et le rond, c’est « psout »
- Tu es sûre ? Je croyais que le signe rond, le soleil, se disait « ra », comme dans Ramsès ?
Que répondre ? J’arbore un petit rictus crispé, mais il ne remarque pas.
- Bon, bon, pas le temps d’ergoter, tu es contente ? Maintenant à ton tour d’honorer notre pacte, dit-il en reprenant l’objet.
Mes mains s’agrippent machinalement au boîtier.
- Tu me le rends ?
Boris est nerveux, ce n’est vraiment pas le moment de lui raconter par le menu l’histoire d’Aalam… Mieux vaut voir ça directement avec papa.
- Tu crois que papa aurait un moment pour que je lui demande deux trois bricoles ?
- M’étonnerait, dit Boris entre ses dents tout en remballant l’objet. Tes parents partent à l’aube pour Assouan et ne reviennent que mardi matin… pour la cérémonie au Musée.
- Non ? dis-je en écartant les bras et en lançant mes yeux vers un plafond que je voudrais miséricordieux.
- Si! me répond Boris les mains sur les hanches. Allez ouste, dehors! Quand je fais mon entrée au salon, mon précepteur a les yeux qui lui sortent de la tête.
« Bah quoi, je me suis habillée, c’est tout ! » Je porte une robe rouge écarlate qui m’arrive au dessus du genoux, des sandales à hauts talons que j’ai empruntées en douce à ma chère mère, les boucles d’oreilles en faux rubis que mon père m’a offert pour mes quinze ans, et pour une fois je me suis coiffée. C’est vrai que je me suis aussi légèrement maquillée. J’ai peut-être un peu abusé sur rouge à joue, mais comparée à la femme qui trône sur le canapé, je suis en pyjama.
- Je t’ai demandé de changer de pantalon, pas de te déguiser en arbre de Noël ! me glisse mon précepteur effaré.
Il a ce génie de pouvoir parler sans faire bouger ses lèvres. Ainsi, alors qu’il me passe un savon, les autres croient qu’il me complimente.
- J’aime beaucoup ton nœud papillon, lui dis-je en clignant des paupières.

- Tu es impossible ! répond-il agacé, tout en arborant le sourire le plus décontracté.
Quand il en aura vraiment assez des Calus, il pourra toujours se recycler ventriloque. Il faut que j’aille saluer nos hôtes. Boris me conduit d’abord auprès de la Barbamama revêtue d’une robe fourreau noire de gala : c’est l’épouse de l’Ambassadeur, M. Morel. Elle est aussi plantureuse et brune qu’il est petit et blond. Il se serre près d’elle comme un oisillon frileux et à admirer ce couple détonnant en grande conversation avec mes parents, je dois me mordre les lèvres pour ne pas mourir de rire. Je sens les sourcils de Boris qui se froncent, et ça m’aide à retrouver mon sérieux. Surtout qu’ils parlent d’Assouan.
- Ah ! tout de même dix heures en train, nous avons de la chance de prendre l’avion…
Mes parents daignent à peine me jeter un coup d’œil. C’est fatigant ! Au moins avec Boris on rigole… Mais pour eux, que je porte un sac à patates recouvert de yaourt et de farine ou une mini jupe fluo, pas de différence, rien. Ma mère, c’est un peu spécial. C’est son côté cosaque : on ne doit pas prêter attention à sa progéniture en public, c’est le comble du péché d’orgueil. Mais mon père, son indifférence a une cause réelle. Il a décrété que j’étais dans l’âge ingrat et qu’il attendrait que j’en sorte pour s’intéresser de nouveau à moi : ce qui veut dire qu’il pense sincèrement que les filles, entre treize et seize ou dix-sept ans, retrouvent leur cerveau d’enfant de cinq ans. Avouez, c’est vexant. S’il savait, s’il savait que grâce à moi, on pourrait faire avancer l’archéologie d’un pas de géant ! Pour cela, coco, il faudrait que tu daignes me prêter l’oreille trois petites minutes. Doux rêve… non sans blague, entre le salon et la salle à manger, entre la poire et le fromage ou avant les digestifs, je trouverai bien un interstice où me glisser… Je ne perds pas espoir.
Je dis ça sur un ton léger mais la vérité, c’est que je n’en peux plus. Je n’en peux plus qu’ils m’ignorent. Y en a marre, marre d’être l’homme invisible. Je salue maintenant un vénérable vieillard. Il porte le tarbouche traditionnel, un costume trois pièces en tweed digne de la reine de d’Angleterre. C’est M. Moucchaca. Il incline légèrement la tête pour me retourner mon bonsoir, son sourire est empreint d’une grande bonté et malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés, il se tient droit comme un chef de village africain, les mains en appui sur une canne à pommeau d’ivoire. Il transpire la sympathie. Aalam en vieillissant lui ressemblera sûrement.
- Vous êtes le soleil de ce salon, pour ainsi dire le joyau de la couronne ! me dit le dernier invité qui s’approche de moi avec sa tête de faux jeton patenté et mielleux. Et il part d’un rire aigrelet comme un trille de clavecin.
Je me crispe instantanément. Si le jeune homme au regard libidineux qui vient de proférer ces paroles ne m’a pas reconnu, moi, si. Et plus je le regarde, plus je le déteste. C’est Farouk. Il a l’air veule, le menton fuyant et le front bas, je ne lui confierai même pas une seconde mon sac à main le temps d’aller me repoudrer. On le sent capable de fouiller partout, sans la moindre vergogne. Finalement, c’est un peu rassurant : ce type porte sur son visage ce qu’il a dans le cœur. C’est sans doute la seule sorte de franchise qu’on puisse lui reconnaître.
- Vous vous intéressez à l’égyptologie ? me demande-t-il. Si vous voulez, je pourrais vous montrer quelques trésors de notre Musée.
- Je vous remercie, mais j’ai déjà le meilleur guide qui soit. Je crois que vous le connaissez, dis-je en me tournant vers M. Moucchaca. Il s’appelle Aalam Massef, il prépare une thèse novatrice. Il est sur le point de faire une grande découverte. Il aimerait d’ailleurs beaucoup vous en parler.
M. Moucchaca m’écoute avec politesse, mais visiblement le nom d’Aalam ne lui dit rien. Farouk me dévisage.
- Aalam Massef, c’est un simple étudiant…précise-t-il. Je l’ai engagé comme laborantin au scanner… Mouais… commente-t-il avec une moue dégoûtée.
Ah, si je pouvais lui lâcher la volée d’insultes qui m’obstrue la gorge ! Mais je me contente de tousser nerveusement. L’assistant du directeur attend que ma toux se calme puis il se penche vers moi :
- Vous ne devriez pas fréquenter ce garçon. Il n’est pas du même milieu que nous, murmure-t-il.Bien que mon sang-froid soit légendaire, je ne peux me retenir. Je crie :
- Quoi ? Espèce de sale type !
Et là je vois mes parents rougir de honte. C’est vrai que ce n’est ni le lieu, ni l’heure de dire le fond ma pensée à Farouk. Je me retourne vers eux :
- Veuillez m’excuser, dis-je d’une voix digne, je suis fatiguée… Et puisque ma présence vous indispose…
- Tu peux monter dans ta chambre, me répond mon père d’une voix blanche.
Je sors en me tenant bien droite, définitivement convaincue que j’aiderai Aalam à faire triompher la science. Mes parents verront bien de quel bois je me chauffe. Jamais je ne deviendrai la jeune fille bien élevée, suintante d’ennui et bonne à marier qu’ils voudraient que je sois. Jamais !
