6- …et abat son jeu
Plus Aalam parle, plus je m’enfonce dans mon siège. L’objet autour duquel il tourne, et qu’il rechigne à nommer, je sais très bien de quoi il s’agit. C’est le sénèt ! Le Musée du Louvre a décidé de le rendre à l’Égypte et c’est mon père, au nom de la France, qui est chargé de le donner à M. Moucchaca. Les préparatifs de la cérémonie officielle… à la maison, on ne parle que de ça ! Le sénèt, le sénèt, le sénèt… 
— Le sénèt… je vois très bien… dis-je.
— Hé bien, continue Aalam en rougissant, je crois que cet objet n’était pas par hasard dans la tombe de la reine. Je crois qu’il pourrait même être la clé d’une énigme laissée par son architecte, comme une sorte de testament posthume. Et si jamais… Non, mais c’est idiot…
— Mais vas-y, va jusqu’au bout.
— Et si jamais, reprend Aalam, si jamais ton père acceptait de me le prêter quelques heures d’ici à mardi, je pourrais le faire copier par un ami et vérifier si mon hypothèse est totalement farfelue ou pas.
Voilà c’est dit. Il voudrait que j’intercède auprès de mon père. Je comprends mieux. Tout. Et son intérêt pour moi au Mena House, et sa gentillesse au musée. Peut-être que notre rencontre à Gizeh était vraiment une coïncidence, mais dès qu’il a vu que je logeais à la résidence, il a fait sa petite enquête et vu de qui j’étais la fille. M’utiliser moi, adolescente crédule et naïve ! S’il espère m’avoir avec des compliments niais du style : « vous ressemblez à la plus belle des reines de mon pays » ! Jamais, foi d’Héloïse!
— Oui, je suis la fille d’Etienne Calus, mais ça ne fait pas de moi un pigeon, murmuré-je d’une voix qui se voulait la plus ferme possible.
Pas la peine de se l’entendre dire deux fois. Aalam glisse un billet de dix livres sous sa tasse et se lève, droit comme un « i ».
— Venez, me dit-il en retrouvant intuitivement le vouvoiement, je vous raccompagne chez vous. Veuillez me pardonner de m’être donné en spectacle.
Je reste clouée sur ma chaise. J’ai la gorge nouée. Aucune répartie ne me vient aux lèvres. Je voudrais m’excuser, mais comment : Aalam s’est fermé comme une huître ! Il m’impressionne et je me déteste. Je professe que je veux vivre dans un roman d’aventures et j’ai le même réflexe que tous les occidentaux bornés qui vivent dans la terreur qu’on les dépouille ou qu’on se serve d’eux comme d’un marchepied. Je voudrais disparaître.
L’architecte hèle un taxi et m’ouvre la portière. Il veut me donner de l’argent pour la course. Je dis que j’en ai et je refuse. Il indique l’adresse de la résidence au chauffeur et me salue poliment.
— Au revoir Aalam, dis-je avec douceur mais il a déjà tourné les talons.
Je sais ce qu’il me reste à faire.
— Conduisez-moi à la bibliothèque nationale s’il vous plait, demandé-je au conducteur en anglais.
La bibliothèque est à deux rues de là. Bien que je sois mineure, les formalités sont vite expédiées, et j’ai bientôt devant moi une pile de livres et de revues qui parlent de la reine Hatchepsout. Je fais un texto à Boris pour le prévenir que je serai en retard pour sa leçon de géographie et j’éteins mon portable. En deux heures, j’apprends tout ce que je voulais savoir. Et puis j’emprunte du papier au bibliothécaire et j’écris une lettre d’une traite :
« Cher Aalam,
Je ne pensais pas ce que j’ai dit au café. Et les trois articles de vous que j’ai lu à la bibliothèque ont confirmé le fond de ma pensée : vous êtes un grand chercheur et pédagogue aussi : il vous a suffi d’un grenier poussiéreux, d’une lampe de poche, d’une momie et de vos explications limpides pour m’inoculer le virus de l’égyptologie. J’ai plus appris en quelques heures avec vous qu’en une année avec Boris. Si je le lui avoue, de rage, il s’arrachera les trois poils qui lui restent sur le caillou…
En ce qui concerne nos affaires, maintenant je comprends mieux la grandeur de la pharaonne qui vous passionne. Je n’avais jamais entendu prononcer son nom et maintenant je sais qu’il y avait une raison. Vous dites qu’on a voulu faire disparaître de l’histoire cette reine exceptionnelle. Qu’on s’est acharné à marteler systématiquement son nom et son image sur les temples. Pourquoi ? C’est à vous de me le dire. J’ai hâte d’en savoir plus.
Et envie de vous aider.
Bien à vous,
Votre Héloïse. »
Je relis ma lettre. J’ai envie de raturer le « votre ». Mais je me ravise. Un pâté, c’est pire. La recopier ? Ça ne va pas ou quoi : je n’ai pas une seconde à perdre ! Je plie la lettre, la glisse dans ma pochette en bandoulière et me dirige vers le musée. Je suis rapide, calme, déterminée. Un vrai général en chef. J’ai un plan et ne me pose aucune question. Il faut retrouver Aalam. Vite. Il y va de mon honneur.
Au guichet du musée, je demande l’administration.