5- Aalam se décoince
Nous sommes allés au café qui fait le coin, une grande terrasse ombragée par des palmiers. Nous commandons des cafés. Ils sont épais et amers. C’est délicieux. Je n’ose poser les questions qui me brûlent les lèvres. Mais c’est lui qui brise le silence.
— Je sais pourquoi vous ressemblez à Hatchepsout, commence-t-il.
— Vous me disiez « tu » dans le grenier, et ça m’allait très, bien dis-je. Par contre, ça ne me plait qu’à moitié d’être comparée à une obèse aux gros seins.
— C’est ton regard, poursuit-il. Tu as gardé ta magie. Le monde ne t’a pas encore abîmé
Rien de plus ridicule d’habitude que ce genre de déclaration grandiloquente. Mais là, c’est autre chose, et ça a à voir avec la tristesse de son regard. J’ai envie de tout sauf de me moquer. Je me tais.
— Ce type qui m’a hurlé dessus au musée… continue Aalam.
— Farouk…
— Oui, il me hait. Et pour une très mauvaise raison : parce qu’il est nul et qu’il est hanté par l’idée qu’on vienne lui piquer sa place. Une place qu’il ne mérite pas. S’il est l’assistant de Zahi Moucchaca, il le doit à son père, un riche industriel qui donne chaque année beaucoup d’argent au musée. Retour d’ascenseur oblige, le directeur a dû engager son incapable de fils… qui espère en plus devenir directeur à sa place à la fin de l’année… puisque que M. Moucchaca prend sa retraite.
— Ce qui serait une catastrophe intégrale, dis-je. Il n’y a rien à faire pour l’en empêcher ?
— Rien.
Le « rien » d’Aalam me semble trop hésitant pour être honnête.
— Je ne te crois pas, il doit bien y avoir une solution…
Aalam risque un sourire timide.
— Dans mon lit j’en vois une, elle m’empêche de dormir tellement j’y crois, mais dès que je me lève je remets les pieds sur terre.
— Dis toujours.
— Tu ne préfères pas que je te raconte l’histoire de la dent d’Hatchepsout ?
— Les deux.
— Alors la dent d’abord.
— On dirait que tu veux gagner du temps ! Tu me promets qu’après la dent, tu me le dis.
— Promis, dit Aalam en réprimant un drôle de sourire.
— Donc, on a scanné la momie et on a vu qu’il lui manquait une dent. Il suffisait de trouver la dent authentifiée d’Hatchepsout et on était bon… Autant trouver une aiguille dans une botte de foin, tu me diras. Mais il se trouve qu’on avait découvert en 1824, dans la propre tombe de la reine un vase canope à son nom…
— … c’est là où tu en étais dans ton histoire avant que Farouk nous interrompe, lui dis-je.
— Un vase canope, c’est un récipient destiné à recevoir les viscères des embaumés avant d’être scellé à la cire.
— Tu parles que ça n’intéresse pas les voleurs…
— Oui, mais nous on aurait bien aimé l’ouvrir pour voir s’il ne contenait pas, par hasard, ce qu’on cherchait. Or, la cire qui scellait le vase était complètement fossilisée. Il était devenu impossible de l’ouvrir. Ce n’était plus un vase, mais un caillou.
— Alors ?
— Alors, j’avoue que j’ai eu une bonne idée…
— Laquelle ?
— Scanner le vase.
— Évidemment…
— On venait de remballer la machine allemande. Qu’à cela ne tienne, M. Moucchaca l’a fait déballer à nouveau. Et comme par magie, on a vu un tout petit truc qui ressemblait fort à une dent. On a appelé le plus grand dentiste du Caire à la rescousse et il est venu nous le certifier : ce que l’on voyait à l’image était bien une molaire. Et elle n’avait qu’une seule racine parce que l’autre était restée dans la mâchoire de notre momie. On avait Hatchepsout !
— Moucchaca te doit une fière chandelle…
— Farouk soutient que c’est lui qui a eu cette idée.
— Il n’y a pas eu un témoin pour te défendre ?
— Il n’y avait pas un égyptien dans le labo. Et les scientifiques étrangers ont d’autres chats à fouetter que de se mêler de basse politique interne…
— C’est rageant.
— Le pire, c’est de savoir que Farouk fera toujours tout pour m’évincer… parce que je suis un des mieux placé pour mesurer son incompétence…
— Alors comment faire pour qu’il ne devienne pas directeur à la suite de Moucchaca ?
— … si je parvenais à faire une découverte d’importance, M. Moucchaca prendrait peut-être en considération…
— …ta candidature.
— Oui, avoue Aalam.
— Et tu as un plan ?
— Tu veux vraiment que je t’explique ?
Les yeux d’Aalam brillaient de passion. C’est assez sidérant de voir combien le sujet l’habite.
— Bien sûr que ça m’intéresse.
— Hé bien, dans la fameuse tombe d’Hatchepsout, outre le vase canope, un autre objet a été dédaigné par les pilleurs. Une sorte de jeu de l’oie, de facture modeste, en argile, avec seulement le cartouche royal sur l’un des côtés. Cet objet…