4- le grenier des momies
Aalam allume sa lampe torche et me montre un sarcophage. Je m’approche. Hou ! Je fais un bond en arrière de deux mètres. C’est la première fois que je vois une momie de si près. Elle est noire, toute desséchée. L’orbite de ses yeux est rempli de tissu décomposé et sa bouche sourit avec une expression bien vivante.
Le premier effroi passé, je m’approche de nouveau. La sculpture de la reine la représentait à quinze ans, et là c’est le visage de la mort que je scrute pour la première fois. Je frissonne malgré moi. C’est comme ça que moi aussi je finirai ou encore pire, rongée par les vers. Je touche mes joues. Bon, c’est vrai : d’ici au cadavre, il y a encore un peu de marge…
- Et c’est dans un grenier qu’on laisse dormir une reine ! m’écrié-je en évitant de trop regarder la morte.
- Cette momie est restée là des années, presque un siècle ! répond Aalam. Normalement les sarcophages sont de la taille de leur occupant. Or, cette momie est toute petite : elle mesure 1m 50 et son sarcophage soixante-treize centimètres de plus.
- Ça veut dire qu’on aurait interchangé de place deux momies ?!
- Exactement ! dit Aalam avec une petite intonation épatée. Quelle intuition madame !
Pour un peu je passerais mes pouces sous mes bretelles à la shérif. Si j’avais des bretelles… J’en oublie qu’un cadavre est à mes pieds.
- Je me disais aussi, dis-je pour enfoncer le clou, ce sarcophage n’est pas très clinquant.
- Au départ, c’était celui de la nourrice d’Hatchepsout. Le directeur du musée, Zahi Moucchaca, a fait un inventaire l’année dernière, et tout d’un coup, il tombe sur cette momie trop petite pour sa cuve. Imagine son excitation ! Faut dire que Zahi Moucchaca a passé sa vie à essayer de retrouver la momie de cette reine. Et je le comprends : Hatchepsout est le plus grand des pharaons. Elle était inventive, puissante, fine politique…
« Le plus grand des pharaons ? » Il se moque de moi ou quoi ? Cléopâtre ou Néfertiti, je veux bien, mais Hatchepsout ! Bon, mais je ne vais quand même pas en rajouter. Je fais mine de rien et continue à jouer la bonne élève :
- Comment le directeur a prouvé que cette momie était la bonne ? demandé-je.
- Ça a été toute une affaire, poursuit Aalam ravi de mon assiduité. Il a fallu que les Allemands nous prêtent un scanner et qu’une équipe américaine analyse la moelle des os. Comme je fais ma thèse sur Hatchepsout, j’ai été embauché dans l’équipe à ce moment-là… On a prélevé de la moelle, et en attendant les résultats, on a passé la momie au scanner puis comparé sa carcasse aux autres membres de la famille royale : son père, son mari (qui était aussi son demi-frère) et même sa grand-mère… Et…
- Et ?
- Eh bien, figure-toi que cette momie n’est pas celle d’Hatchepsout !
- Ah ? dis-je, déçue.
- Mais Zahi Moucchaca en compulsant les archives s’est rappelé que dans la tombe de la nourrice une autre momie avait été trouvée et jetée à même le sol et qu’on l’avait laissée là-bas, dans son tombeau de la vallée des reines…
- Alors, il est allé la récupérer…
- Oui.
- Mais au fait, pourquoi Hatchepsout n’était pas dans son propre tombeau ?
- À cause des pillards. Déjà à l’époque des pharaons, on volait les trésors des morts. Les voleurs en profanant les tombes dérangeaient les momies et brisaient le cycle de la régénérescence. Alors, pour que les pharaons puissent continuer à renaître chaque matin jusqu’à la fin des temps, des prêtres les ont déplacés dans des cachettes sûres.
- Trop forts…
- Donc Zahi Moucchaca a fait rouvrir le tombeau de la nourrice. Et il a ramené au Caire la momie. Elle avait été abandonnée là-bas parce que le physique de la dame ne cadrait pas avec l’image de la pharaonne telle que les archéologues se la figuraient : elle avait d’énormes seins et la carrure d’une femme obèse… Pourtant, et là leur erreur est difficilement pardonnable, elle avait la pose royale : le bras gauche plié sur la poitrine et les ongles peints en rouge et noir…
- C’était Hatchepsout…
- Oui ! Et tu sais comment on en a eu la preuve ? Je fais une moue de dénégation.
- Grâce à une dent !
- Une dent ?
- Une molaire, plus précisément. En fait, c’est grâce à moi, parce que le vase canope…
Aalam n’a pas le temps de finir sa phrase : une voix d’homme suraiguë l’interrompt.
- Qui va là ? Celui qui vient de parler est un jeune homme aux cheveux crépus, coiffés en arrière.
Il est roux et une grosse verrue orne l’aile de son nez déjà bien gros.
Pas vraiment l’Apollon du Belvédère.
- C’est moi, Aalam Massef ! répond mon guide.
- Mais que fais-tu au grenier ! Tu n’as plus rien à faire ici !
L’entrée est formellement interdite aux étrangers.
- Mais…
- Je ne veux plus te voir ici ! répond l’autre d’un ton sans réplique.
La colère monte au nez d’Aalam mais il se contient et me dit :
- Viens Héloïse !
Et sans un regard pour Farouk, il raccroche la lampe de poche à son crochet et nous redescendons dans le musée.
- Ne restons pas ici une seconde de plus.
- D’accord, mais allons boire un verre ? proposé-je.