3- La découverte d’Hatchepsout
La flèche de Boris est acérée. Elle me pique à vif et, par ricochet, transperce l’amour propre d’Aalam Massef.
— Je vous assure que vous lui ressemblez, et qu’elle était très belle, insiste l’architecte. Et je sais de quoi je parle. Je vous le prouverai demain matin, si vous le permettez, au Musée du Caire. Retrouvons-nous y à neuf heures !
Le jeune homme parle d’un ton impérieux et légèrement guindé. C’est comme ça qu’on devait provoquer en duel au dix-neuvième siècle. Boris lui assure qu’on le croit, et qu’il n’a rien à nous prouver. Mais Aalam n’en démord pas.
— Demain, neuf heures ?
— Mais demain c’est impossible, je suis coincé à l’Ambassade toute la journée…
— Hé bien permettez-moi de mener votre fille au musée…
— Ma fille ?
Le lendemain à neuf heures moins dix, je vois un taxi se garer devant la Résidence de l’Ambassadeur de France au Caire.
C’est là que nous habitons. L’ambassadeur, monsieur Morel, a eu la gentillesse de nous prêter un étage de sa demeure. C’est un vieil ami de mon père. Ils étaient ensemble à l’ENA, une grande école où l’on apprend à être sérieux et à gouverner la France. Quand on en sort, en général, on habite des appartements de fonction où brillent les ors de la République. Ici, à la résidence, on croule plutôt sous les biscuits de porcelaine croquignolets, autrement dit : hideux. Ma chambre est au dernier étage, sous les toits.
Je me suis éveillée à l’aube. Impossible de me rendormir, alors, je m’habille et descends vers la salle à manger. Mais au moment où j’appuie sur la poignée de la lourde porte moulurée, je me ravise. Il faut que je sorte de cette maison. Avec ses rideaux de brocart, ses fauteuils tapissés, sa moquette épaisse recouverte de tapis sur la totalité de sa surface, ce qu’elle est compassée ! Plus étouffante que le soupirail d’Aalam dans la pyramide.
*
Dehors, il fait déjà grand jour. Les oiseaux précieux du jardin roucoulent dans les grands arbres, les fontaines glougloutent.Quel silence ! Mais je ne suis pas seule :
le jardin appartient bien plus aux jardiniers qui le soignent qu’aux ambassadeurs. C’est une sorte de paradis que personne ne fréquente. On ne fait que l’admirer en passant… Le peuple muet des jardiniers y est vêtu de burnous beiges. Ils me saluent chacun respectueusement comme une hôte de marque. Dans ses conditions, impossible de donner libre cours à mes pensées. Alors je m’abandonne à mon vieux réflexe. J’avise un eucalyptus.
J’attends d’être bien sûre que personne ne me voit. Et je grimpe dedans. Les eucalyptus ont cet avantage de pousser très vite et très haut. Leur tronc est lisse et doux comme la peau des bébés. Ils n’ont pas de résine et quand on mâchonne leur feuille, ça tourne la tête. C’est de là que je regarde la route. Mais dans le taxi stationné à l’entrée, pas d’Aalam Massef : en sort un diplomate bedonnant et gominé. Un de ceux qui doit avoir rendez-vous avec mon père, Boris et l’Ambassadeur à la chancellerie. Et s’il ne venait pas ? Il faut que je m’y prépare. Je m’y prépare. Et c’est à ce moment là que j’entends le vrombissement d’une voiture. Mon cœur en haut de mon arbre bat la chamade. J’ai une pensée pour Yan. Son visage m’apparaît dans le petit matin. Mais il est si loin de l’autre côté de la méditerranée. Et puis avec Aalam je ne risque rien. Il est si poli. Tout de même, mon cœur bat un peu trop vite. Je l’attends. On sort. C’est lui !
Je dégringole à toute vitesse et j’ouvre le vantail de la porte avant qu’il ne sonne. Aalam Massef me sourit. Je fais un petit accroc à ma robe en descendant, mais ça ne se voit pas. Elle est imprimée de milliers de petites têtes de mort. C’est très mignon, surtout avec mes Converses. Il porte le même complet qu’hier. Il me fait penser à un portrait du roi Farouk jeune que j’ai vu photographié dans un salon de la résidence. Les mêmes yeux en amande, les mêmes cheveux plaqués en arrière avec une raie sur le côté, la bouche gentille et un air un peu triste. Seul le nez est vraiment différent : celui d’Aalam n’est pas mou, mais coupant et droit comme une arête de pyramide. Ce jeune homme si élégant me sert la main, elle est presque froide, mais aussi lisse que l’écorce de l’eucalyptus. Il m’ouvre la portière du taxi. S’il est le roi Farouk, je suis une princesse de sang et c’est comme telle que je prends place sur la banquette en faux cuir percée de petits trous. Le Musée du Caire est en plein centre ville. 
Nous y arrivons en un clin d’œil. Derrière ses grilles, j’observe le bâtiment rouge qui en impose parmi les hauts immeubles sales et gris de la place Tahrir. Il date du siècle dernier me dit Aalam. C’est vrai qu’avec ses ailes et ses colonnes néoclassiques, il témoigne d’une époque bel et bien révolue. Je ne dis pas que la ville est moche mais disons que quand on la regarde, on se dit que les égyptiens pensent à autre chose, en tout cas pas à la beauté de leur capitale.
Avant d’y pénétrer, nous devons prouver aux gardes que nous ne trimballons pas de bombes. Aalam les connaît personnellement et échange des blagues en arabe avec eux. Le matin a un goût crayeux et des gargouillis de faim me chatouillent le ventre. Je me sens vive et joyeuse.
*
Nous entrons. Quel capharnaüm ! Les objets s’entassent, les vitrines se succèdent à perte de vue, il règne une odeur de poussière mêlé d’encaustique. Des noms à coucher dehors aux accents plus ou moins familiers : Mentouhotep, Narmer, Nerfertari, de l’or, du lapis-lazulli, des petites sculptures, des immenses statues. Il y a trop de choses, mon regard les embrasse toutes, comment ne pas avoir le tournis ! Impossible de ne pas se noyer, j’ai tellement à apprendre, soudain je me sens toute nue, ignare, j’ai envie de tourner les talons et de retourner dans mon lit. Ou lire un bon roman jauni dans mon arbre. Aalam ne s’aperçoit pas de la petite tempête qui souffle sous mon crâne. Il me mène vers l’escalier, un vaste escalier patiné dont chaque marche est une victoire sur moi-même. Nous nous arrêtons au milieu et regardons le panorama. Il y a encore très peu de touristes, quelques shorts, quelques débardeurs aux couleurs fluo, qui tous photographient les mêmes chefs-d’œuvre. Je suis fière de découvrir ce lieu avec un Egyptien prévenant. C’est la première fois qu’un jeune homme m’accorde un tel intérêt. En quel honneur ? Par pur désir de montrer à une étrangère les beautés de son pays ? Quel désintéressement…
— Ils pourraient acheter une carte postale, me glisse Aalam, elles sont toutes en vente à la librairie à dix pour une livre, mais non, il faut qu’ils sortent leur matériel coûteux et inutile. Ça me rend triste, pas vous ?
— Non…, pas vraiment.
Il me regarde et ses yeux bruns me semblent doux comme ceux d’une biche. C’est un adulte et pourtant il me parle d’égal à égal. Oui, sans doute parce que je suis française et étrangère à son univers. En tout cas, j’aurais bien aimé avoir un frère comme lui. Je soutiens son regard. Il m’explique :
— Ils ne se posent aucune question sur ce qu’ils voient, mais ils enregistrent pour montrer aux autres plus tard. Ils ne vivent jamais dans l’instant, ça aussi ça me déprime.
J’ai envie de lui dire que je comprends, que moi aussi parfois j’ai l’impression de porter trente kilos de tristesse sur le dos, mais au lieu de me rendre triste à mon tour, la confiance qu’il me témoigne en me l’avouant me console. Rien de mieux pour sortir de son angoisse que s’occuper des autres. C’est un peu comme si j’enfouissais la tête dans un coussin infiniment doux. En fait, il est bien ce musée.
— Allez, venez, je vais vous monter votre sosie.
Nous finissons de grimper dans l’escalier et nous entrons dans la salle du Nouvel Empire. Elle est pleine de sphinx noirs, rouges, de sculptures en pierre translucide, en diorite infiniment brillantes et polies, mais je ne vois rien. Tout d’un coup, un visage m’accapare, il semble flotter dans les airs.
Son front est tronqué, son menton repose sur une sorte de colonnette. Il est empreint d’une sérénité divine et sourit comme un enfant qui découvre le monde pour la première fois. Ces yeux sont grand ouverts, sa peau couleur cuivre, son nez droit et sa bouche souriante ne sont pas altiers, ce personnage me plaît. C’est donc elle, Hatchepsout.
Evidemment, aucune ressemblance…
— Vous l’avez tout de suite reconnue, elle vous ressemble, avouez-le ! me dit Aalam avec conviction.
Je fais une moue dubitative.
— Mais le regard, il y a quelque chose, non ? C’est vraiment frappant.
Aalam va de mon visage à celui de la statue. Ce n’est pas désagréable, mais tout de même un peu gênant.
— Je crois que quand on est passionné par un sujet, on a tendance à le voir partout. Ça doit être votre cas.
— Vous êtes de mauvaise foi, me dit-il, cette fois d’un ton plutôt amusé. Vous montrerez la carte postale d’Hatchepsout à votre père, et vous me direz…
— Vous m’aviez parlé de la momie de cette reine, dis-je pour changer de sujet. Elle est ici ?
— Vous voulez la voir ?
Nous montons au dernier étage du musée. Et puis, devant une porte fermée par un code, il met le doigt sur sa bouche pour m’intimer au silence et il tape quatre chiffres. La porte s’ouvre. Je lui emboîte le pas dans le petit escalier en colimaçon.
— C’est le grenier du musée, me dit-il.
— Les momies au grenier ?
— La conservation à l’orientale… Rassurez vous, les sarcophages sont maintenus à une température de 10 degrés. Aalam prend une lampe torche suspendue à une patère. Dans cette caverne d’Ali baba, il y a des cuves pleines de momies, des stèles entreposées contre les murs, des boîtes et des tubes renfermant des papyrus ; des masses sombres non-identifiées contre lesquelles je me heurte. Des toiles d’araignée et une couche épaisse de poussière recouvrent la plupart des objets, des objets convoités par les plus grands musées du monde : c’est fou ! Partout ailleurs, chaque œuvre est surprotégée, et ici c’est le bazar. J’adore.
— Voilà, nous y sommes.