2- L’entrée dans la pyramide
Aalam entre dans la pyramide. Avant de le suivre, je me retourne et regarde Boris en contrebas, frêle silhouette contre l’immensité du désert. Il m’attendrit malgré moi, et comme pour me donner du courage brandit son portable : « Je reste joignable ! », signifie-t-il. Comme si ça captait à cent pieds sous terre !
Il fait sombre dans le couloir de pierre et au bout de quelques mètres je m’habitue à l’obscurité. Nous arrivons à un embranchement. Une rampe monte raide, l’autre descend à pic. L’architecte prend la montée sans hésiter, je colle mes pas dans les siens, sur la pente jalonnée de traverses pour ne pas glisser. Aalam se retourne sans cesse vers moi et me donne des détails techniques : « Cette pyramide est faite de deux millions trois cents mille blocs de pierre et ils pèsent chacun deux tonnes. » J’évite de regarder ce qu’il y a au dessus de ma tête et tout va bien. Nous sommes dans la grande galerie très étroite, mais haute comme deux girafes posées l’une sur l’autre. Les blocs de pierres sont lisses et coupants, impossible de voir les jointures.
« Voilà la chambre du roi, voyez au fond le sarcophage ». Les parois sont en granit rose. C’est beau et colossal. Je respire presque normalement. « Nous sommes à trente-cinq mètres du sol..» Dans l’une des sept merveilles du monde, et dire que Boris est en train de rater ça. Il cuit au soleil, le pauvre…
- On dirait que vous avez visité des pyramides toute votre vie, me dit Aalam.
Je rosis instantanément de plaisir.
- Et si je vous montrais mon endroit préféré ?
- J’en rêve !
- C’est la chambre inachevée, elle est sous le sable. Normalement on y accède par la grande descenderie, mais comme vous m’avez l’air aguerrie, on va emprunter un raccourci. Vous n’êtes pas claustrophobe ?
Qu’est-ce qui m’a pris de répondre non ? Aalam écarte un panneau « no trespassing » et me fait agenouiller à sa suite. Nous rampons dans un boyau de cinquante centimètres de diamètre. C’est insupportable. Claustrophobe ? mais à ce titre là tout le monde l’est ! Au bout de deux mètres, j’étouffe. J’ai l’impression d’être dans ma tombe, enterrée vivante. Il me faut de l’air, vite ! Je suis sur le point de hurler, mais d’un coup m’apparaît l’image de Yan : calme, rigolard dans sa veste Mao. Ça me calme instantanément. Je me force à inspirer doucement et à expirer à petit feu. Ça va mieux, je peux continuer à ramper… on descend, on descend, on descend encore…Enfin, on arrive dans un couloir ou je peux me tenir à genoux. Aalam est aussi à l’aise que s’il me faisait visiter son appartement. Je le vois se relever et épousseter son costume.— Et voilà ! J’adore ce chemin, ça me fait l’effet d’être un explorateur de la première heure, pour un peu on se croirait en 1910, n’est-ce pas ?
Je souris. C’était la technique de ma mère. Un bon truc pour dissimuler adroitement mais sans mentir qu’on est pas tout à fait du même avis que son interlocuteur.
- C’est émouvant de penser qu’il y a 4500 ans des ouvriers évacuaient les déchets par là, poursuit-il.
Aalam allume une lampe à huile dissimulée derrière une pierre puis s’assoit près de moi.
- C‘est fabuleux de songer qu’on est sous le désert ! me lance-t-il avec un enthousiasme qui se veut communicatif. Dehors la lumière est accablante et ici on a besoin du génie de la lampe… Oui, oui, tout à fait, dis-je avec les yeux sans oublier le sourire qui va avec.
- D’ailleurs, vous savez que « pyramide », ça veut dire lumière ? me demande t-il tout en poursuivant … parce qu’avant elles étaient recouvertes de calcaire, un calcaire blanc qui réverbérait le soleil comme un diamant. Parce que l’Égypte a pour dieu le soleil, ses mythes racontent sa naissance, sa gloire et sa renaissance. Ses monuments représentent tous un moment de son cycle, comme l’obélisque qui est un de ses rayons pétrifié et la pyramide qui les immortalise tous à l’heure du zénith. Quand on y pense, il fait encore plus noir ici, vous ne trouvez pas ?
Je souris toujours à la sauce « maman » et lui, rendu confiant, se livre :
- C’est en venant la première fois ici que j’ai décidé que je serai architecte-archéologue. La révélation je ne l’ai pas eue dans une salle aux peintures sublimes représentant les dieux en majesté figés dans leur perfection, mais ici parmi ces cailloux qui n’ont jamais finis d’être sculptés, parmi ces masses informes. Cette chambre, c’est comme un brouillon, un brouillon qu’on n’aurait pas jeté, bon à nous rappeler que les pharaons étaient aussi des hommes. …Je ne peux pas m’empêcher de commenter :
- Je comprends assez bien, dis-je. C’est comme quand on éteint les lumières avant d’apporter le gâteau d’anniversaire. Les bougies sont plus belles dans le noir. Ma comparaison fait rire Aalam. Il a un rire étrange, très sonore, qui me fait penser aux cris des singes hurleurs du jardin des Plantes. C’est assez effrayant.
- Et vous travaillez sur quoi ? lui demandé-je pour oublier son rire.
- Je prépare une thèse sur une grande reine, Hatchepsout. J’ai fait partie de l’équipe qui a identifié sa momie. Vous en avez peut-être entendu parler ?
- Non. Ni de la momie, ni de cette reine…
- Pourtant tous les journaux en ont parlé. « Le Monde » au premier chef. Ah, voilà qui intéressera Boris. D’ailleurs, il va commencer à s’inquiéter. Aalam devine ma pensée, puisqu’il me dit :
- Remontons si vous voulez, mais permettez-moi d’abord de vous faire une petite confidence.
Figée derrière mon sourire de façade, j’attends sans très bien savoir quoi…
- Quand vous souriez comme ça, vous ressemblez énormément à la reine que j’étudie. À Hatchepsout. Elle était d’une grande beauté.
C’est drôle comme je peux être sensible à la flatterie parfois. Faut dire aussi que cet Aalam Massef est extrêmement charmant. Et que le ton de sa voix n’autorise pas l’ombre d’une ambiguïté. D’ailleurs ce n’est pas moi qui rougit, mais lui, comme s’il avait frisé le comble de l’impudeur. Il me montre le chemin de la sortie sans un mot. Nous empruntons un autre chemin pentu, mais qui me semble une autoroute comparé à son « raccourci ». J’essaye de le mettre à l’aise en chantonnant, mais mon guide me semble à nouveau lointain, distant, et quand nous retrouvons Boris, rouge écrevisse sous son bob, c’est comme si j’avais rêvé ce moment presque intime passé au cœur de la pyramide.
- Alors ? m’interroge mon précepteur.
- Super, en plus il paraît que je ressemble à la pharaonne dont on vient de retrouver la momie.
- Hatchepsout ? demanda Boris. J’opine fièrement du bonnet.
- Mais, elle était obèse !
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