1 - L’arrivée en Égypte
La fille en Converse vertes élimées, avec ses cheveux bouclés ébouriffés, les yeux encore pleins de sommeil, c’est moi, Héloïse Calus. C’est sur que je ne suis pas très douée en dessin mais comme dirait l’autre on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.
Il est cinq heures du matin et je vais à nouveau prendre l’avion. Mes parents sont là-bas, plus loin dans la salle d’embarquement en train de lire les journaux. Ils sont très élégants, à côté d’eux je fais tâche. Un petit canard brouillon et impulsif né de deux cygnes majestueux. Ils excellent dans l’art de vivre comme si je n’étais pas là. Mais, je ne leur en veux pas trop; quoi de pire qu’une ado mal dans ses pompes qui vous harcèle de questions farfelues?
Je me fais ces réflexions en regardant par la fenêtre : les avions valsent sur la piste et le soleil se lève tout orange sur la prairie derrière le tarmac de Roissy. C’est la dixième fois que je change de vie. Mon père a une nouvelle mission. Nous partons vivre au Caire. Mais cette fois, je ne suis plus la même, sans doute parce que je reviens d’un chantier de fouilles archéologiques dans le sud de la France et que j’y ai trouvé ma passion. Creuser des trous, prendre un petit pinceau et épousseter délicatement des petits os ? Si vous voulez, mais en vérité, ma nouvelle passion se résume en trois lettres : Yan (beaucoup mieux en vrai).
C’était le chef du chantier de fouille. Et en un mois, il ne m’a pas une seule fois frôlé la main. Pourtant, la dernière nuit, nous l’avons passée tous les deux assis sous le chêne qui dominait le camp à se raconter nos vies. Enfin c’est surtout lui qui a parlé. Moi, j’ai beau avoir voyagé déjà un peu partout dans le monde, je n’ai rien vécu, je ne connais rien à rien, tandis que lui… À ses côtés, j’ai vu combien j’étais immature. Il n’a que deux ans de plus que moi et pourtant, c’est comme si plusieurs vies nous séparaient. Mais c’est fini, je ne serai plus jamais un boulet. Je ne vivrai plus enfermée dans ma bulle, dans le cocon d’une ambassade. Moi aussi je vivrai des aventures palpitantes. Et l’été prochain, quand nous nous retrouverons à Tête-en-Fosse, sur le chantier de fouille, il sera foudroyé. C’est mon nouveau challenge.
- Héloïse, viens, on embarque !
Celui qui m’appelle, avec sa calvitie blonde, sa chemise rose parfaitement amidonnée, c’est Boris, mon précepteur. Non, vous ne rêvez pas. Nous sommes bien en 2008, mais voilà, comme je ne vis jamais plus d’un an dans le même pays et qu’il est hors de question que je croupisse dans une pension de bonnes sœurs, mes parents ont trouvé cette solution fabuleuse : le secrétaire particulier de mon père, le grand et délicat Boris Orlic, avec son discret accent yougoslave, se charge de mon éducation. Il est diplômé de sciences politiques, il a vécu la guerre civile dans son pays, il ne parle jamais de lui et il a toujours un foulard en soie autour du cou. Je me retourne vers lui et réprime un bâillement. Je l’aime bien Boris, il sent toujours incroyablement bon : un mélange de lessive et de bois de santal.
Nous suivons mes parents dans le Boeing 747. Les autres passagers nous regardent bizarrement, mais je suis habituée. Nous formons une drôle de famille. Dès que je m’assois, mes yeux se ferment. Des images m’assaillent entrecoupées par les annonces du commandement de bord : Les cheveux bruns de Yan, un dromadaire qui me lèche le visage avec sa grosse langue râpeuse
au moment où « nous survolons actuellement les Alpes à une altitude de 3000 mètres », et puis ses yeux tachetés d’or, sa démarche d’ours débonnaire, sa voix grave et son sourire à faire fondre la banquise d’Antarctique… Quand je m’extrais de ma torpeur, on atterrit déjà…
En quittant l’avion, je me sens poisseuse et chiffonnée. Je suis mon précepteur au radar dans les couloirs de l’aéroport quand soudain je réalise où je me trouve. Devant moi clignote un panneau publicitaire : sur la photo, le désert à perte de vue, avec au milieu les trois pyramides jaunes, et au premier plan deux bédouins enturbannés à côté de leurs chameaux. La légende annonce la couleur en rouge vif: « Welcome to Egypt ! ». Cette affiche a beau être miteuse, elle me fait un choc et j’en rate la première marche de l’escalator. Je me serais étalée de tout mon long entraînée par le poids de mon sac à dos, mais Boris me rattrape au vol. Malgré la lumière verte d’aquarium qui règne dans cet entresol, je me sens maintenant parfaitement réveillée, frétillante même. Je descends l’escalator un sourire accroché sur la façade, quand une petite angoisse me serre le ventre. Ma nouvelle passion, c’est l’archéologie, d’accord, mais si je suis honnête, qu’est-ce que je connais de l’Égypte ? Rien. Bon, pour une aventurière bien décidée à en découdre, ça commence mal. Mais au moins, je suis sincère. De l’autre côté de la douane mes parents sont déjà assaillis par les représentants du gouvernement égyptien, par les délégués de l’ambassade. Leur journée est prévisible. Ils ont beau être au Caire et non plus à Tombouctou ou à Kuala Lumpur, le protocole n’a pas changé. Apéritif, discours interminables, déjeuner officiel. J’en meurs d’ennui d’avance.
- Et si on allait voir les pyramides, glissé-je à Boris.
Il me regarde interloqué.
- Mais…
Je lui lance mon regard le plus séduisant, mi biche, mi dictateur. Il relève son sourcil gauche, signe de haute perplexité, puis conclut probablement que je suis la reine des comiques et s’en va murmurer quelques mots à l’oreille de mon père. Je constate que ce qu’il lui dit produit son petit effet : je vois un feu de joie s’allumer dans les prunelles de mon géniteur. Pensez-vous : mon père, il est expert à l’Unesco. Et c’est la première fois que je manifeste un quelconque intérêt pour l’Histoire! En quinze longues années! Lui qui me croyait désespérément perdue pour la cause, s’en trouve transporté d’allégresse. Il acquiesce instantanément à ma demande. Il en fait limite un peu trop. Je veux juste aller voir les pyramides…
Le souffle de la liberté sur mon visage.
Dans le taxi noir qui nous emporte vers notre destin, un taxi au plancher défoncé, il fait très chaud mais le vent sec qui me sèche la transpiration derrière les oreilles et sur la nuque est une bénédiction. Nous traversons les faubourgs de la capitale truffés de maisons en construction, « on ne les termine pas pour ne pas payer d’impôts », nous explique le chauffeur. Nous passons devant une mosquée aux tuiles blanches vernissées, sous des remparts crénelés puis, nous grimpons vers l’est et soudain au bout de la rue, je les vois. Les pyramides. Comme à Paris, au détour d’un immeuble, quand on découvre le Sacré-Cœur. Sauf que là, ce sont Khéops et Khephren serrées l’une contre l’autre.
Le taxi est parti et nous a laissés sur la chaussée, Boris et moi, l’échalas tiré à quatre épingles et la naine toute froissée, cloués de stupeur sur l’asphalte brûlant. L’air fait des vagues et trouble la vue. Les pyramides ondulent. Bon très bien, et ensuite ? Tout d’un coup, comme une massue, le découragement m’assomme. Je suis là face à ces merveilles du monde, et alors ? Quelle différence entre moi et un autre touriste ? Je suis effectivement bien drôle avec mon appétit d’aventures palpitantes. Mais je ressemble autant à Indiana Jones qu’une limace à Dark Vador. Si j’avance d’un pas que va-t-il m’arriver ? Imparable, mon cher Boris : un essaim de guides, que l’on voit zoner derrière les grilles du site, va nous mettre le grappin dessus, on sera bien obligé d’en choisir un et on s’entendra débiter le même discours qu’aux autres, mots à mots identique depuis la naissance de mon arrière-grand-mère, et puis ? Et puis on rentrera à la maison, fourbus… Vive l’aventure, avec un grand A !
Je soupire, à deux doigts de m’écrouler au milieu de la route. Boris ne semble pas davantage déborder d’allant. Il me propose d’aller boire un verre au Mena House, le palace qui est de l’autre côté de la rue. Ça ne se refuse pas. On s’assoit au bar. Je prends une menthe à l’eau glacée, Boris un whisky. Il est midi. Nous trinquons. Boris lance un traditionnel : « A la tienne ! », à quoi je réponds, prise d’une inspiration subite : « Mort à l’ennui ! » Ce devait être le « Sésame » qu’attendait l’Egypte pour s’ouvrir à moi, puisque à ces mots, un énorme journal se replie et apparaît le jeune homme qui le lisait, habillé comme dans une bande dessinée de Blake et Mortimer avec un costume en lin clair et un veston.
Il se présente : « Aalam Massef, architecte-archéologue » et ajoute : « Si vous voulez, je me ferais un plaisir de vous accompagner sur le site de Gizeh . » Il parle un français impeccable d’une voix mélodieuse et soudain mon cœur se met à battre. La marche des choses vient de s’inverser. Tout n’est pas perdu, bien au contraire. Je ne suis pas une touriste comme les autres ! il nous a remarqué, je…
- Il n’y a pas une minute à perdre !
Est-ce moi, ou Boris qui ait prononcé cette phrase ? Qu’importe. Je vois que le jeune homme est au goût de mon précepteur : il a le nez aquilin, le teint bistré, une grâce efféminée contrecarrée par la détermination de sa démarche. Nous ne prenons pas la peine de finir nos verres et nous nous retrouvons tous les trois sous le cagnard alertes, comme si nous étions en Normandie un matin de printemps. Comme par magie quand Aalam sort son badge :« Salam Aleikoum, Aleikoum Salam », les gardes du site nous sourient comme à des émissaires royaux, les guides que l’on sent très collants s’évanouissent et nous nous retrouvons seuls sur le désert caillouteux avec, à main gauche, le Sphinx au nez cassé et, au delà, la ville du Caire noyée dans un halo de pollution. Boris est sous le charme. Il suivrait le jeune Egyptien au bout du monde ou presque, mais quand Oh surprise quand nous arrivons aux abords de la grande pyramide, je l’entends déclarer :
- Je vais vous attendre ici, allez-y sans moi.
- Je n’y crois pas, tu as peur? Mais tu vas mourir de chaud !
- Non, ne t’inquiète pas, dit-il, et pour me le prouver, il sort de sa poche intérieure un bob Burburry’s qu’il visse sur son crâne en partie dégarni.
- Vous savez, il ne fait pas meilleur en bas, me chuchote Aalam.
- Ah ?
- En vérité, il règne à l’intérieur une chaleur moite, et une odeur presque insoutenable d’ammoniaque prend à la gorge à cause des lampes qui éclairent les salles. La plupart des gens se sentent mal et remontent rapidement vers la sortie. On y va ?
Je ne sais pas pourquoi j’ai avalé d’un coup ma salive. Et Boris qui me lâche… J’ai mis mon index sur le petit « v » en haut de mon sternum et c’est tout de suite allé mieux.
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