Les aventures égyptiennes


1- L’arrivée en Égypte
2- L’entrée dans la pyramide
3- La découverte d’Hatchepsout
4- le grenier des momies
5- Aalam se décoince
6- ...et abat son jeu

23- la tombe de Maïherpera

31 août 2010

Nous nous garons à l’entrée. Il est neuf heures, l’heure où d’habitude déferlent des hordes de touristes. Nous sommes pourtant presque seuls dans le petit train qui mène de tombe en tombe.

— Where do you comme from ? nous demande un gentil couple en short, apparemment des Suisses, vu l’accent traînant.
— Ne govorim ingleski, (c’est-à-dire : je ne parle pas anglais) répond Boris en serbo-croate.

Ils hochent la tête, désappointés.

— Dobar dan, dis-je, en les quittant.

Ils me font un geste de la main, touchant.

Nous descendons de notre carrosse non loin de la tombe de Ramsès III, « une des plus belles tombes de l’oued », précise Aalam qui nous fait la contourner. Nous marchons dans le lit d’un fleuve asséché et arrivons devant la tombe de Maïherpera. Elle n’est annoncée par aucune pancarte. On ne la visite pas.

— Si ça n’avait pas été la tombe d’un jeune Nubien de l’époque de Sénènmout, je ne m’y serais jamais intéressé. Elle est modeste vous allez voir, dit l’architecte devant une lourde porte.

Il force un peu la clé avant que la serrure ne cède. Enfin, elle s’ouvre dans un grincement. Je me plaque contre le mur la main sur la bouche pour ne pas hurler. Un essaim noir non-identifié me frôle en un bruissement épouvantable.

— Des chauves-souris, m’informe Aalam.
— Ravie de le savoir, maugréé-je en me recoiffant grosso modo.
— Depuis combien de temps cette tombe n’a pas été ouverte ? demande Boris avec un peu d’effroi dans la voix.
— Ça ne m’étonnerait pas que j’en ai été le dernier visiteur, répond l’architecte.

Il ôte les toiles d’araignée d’un boîtier gris caché dans un coin, dévisse un boulon et appuie sur un disjoncteur.
La lumière éclaira le tombeau.

— Tiens, ça marche encore…

Comme dans la tombe de Sénènmout, le couloir est rectiligne et mène à une chambre rectangulaire. Un sarcophage en bois éclairé par un néon jaunâtre trône au milieu de la pièce. Je m’approche, habituée, maintenant, au tête à tête avec les corps calcinés par les siècles. Mais il est vide. Aalam m’explique :

— La momie est au musée du Caire, entreposée dans les réserves, au grenier où je t’ai montré la nourrice de la reine.
— Tu l’as étudiée?
— Bien sûr. C’est quasiment une histoire de famille. Parce que comme je rêvais à une parenté possible avec Sénènmout et que la légende familiale…
— … dit que Sénènemout est ton aïeul.

Il hoche la tête avec une pointe de sérieux.

— Alors, il te ressemble ? demandé-je.
— Maïherpera avait la peau mate, noircie par le baume des momificateurs, dit Aalam en guise de réponse. Tu me passes la plaquette ?

Mais où est Boris ? Ah, le voilà qui arrive, il a accroché un sourire de façade sur son visage, mais je ne le sens pas rassuré. C’est vrai qu’il est claustrophobe. Il a déjà refusé de descendre dans la pyramide de Khéops, mais ici il n’a pas le choix. Le sentiment du devoir l’emporte sur la phobie. Quand il nous rejoint, on dirait un condamné qui marche vers l’échafaud. Je ne fais pas de commentaires. Je lui prends le bras et nous inspectons les parois où figure le texte illustré du Livre des Morts. Les dessins montrent les épreuves que doit vaincre le défunt s’il veut mériter l’éternité. Combat contre des monstres effrayants, tortures terribles, affreuses ruses du serpent Apopis… On a vu des images plus réconfortantes… Mais elles ont un effet bénéfique sur mon précepteur. On dirait qu’il oublie provisoirement qu’il se trouve sous terre.

Autour des portes et des piliers, les dieux plus grands que nature, veillent sur le sarcophage. Je reconnais Hathor et ses cornes de vaches, Rê avec sa tête de faucon, Anubis avec sa tête de chien et Mâat coiffée de sa plume. Ils sont tous là. du moins, ceux que je connais.

— Regarde au plafond, les mêmes fleurs que sur les bâtonnets du Sénèt ! m’exclamé-je…
— Des fleurs comme ça, il y en a partout, répond Aalam concentré.

Plus loin, un homme sur un trône en bois rouge incrusté de marqueterie est assis de profil, un énorme scarabée lui tient lieu de tête.

— Viens voir un scarabée ! m’écrié-je.
— C’est Khepri, répond Aalam qui ne se retourne même pas.

Boris et moi inspectons cette paroi à la recherche d’un indice mais rien, ni dans le pagne, ni dans les bijoux, ni dans les hiéroglyphes, pas un interstice pour encastrer la plaquette…

— Sénènmout nous a forcément laissé un signe évident, dit Aalam en s’approchant de nous.

Il scrute tour à tour la plaquette puis le mur.

— Tenez, un détail étonnant, dit-il en désignant la barque solaire sur le mur du fond de la tombe.

On voit Osiris avec sa couronne blanche et Hathor avec des dieux derrière… dans un bateau. Pour moi, rien d’anormal… peut-être les deux cobras ?

— Regardez les accessoires que tient Osiris. Il y a son sceptre et son fouet, attributs habituels de la royauté, mais il tient aussi… « l’ankh » ou croix de vie et le « Ouas » — ne me demandez pas à quoi ils servent, on ne sait pas exactement ce que c’est — qui sont deux attributs de Rê.
— Et alors, c’est rare ?
— C’est surtout complètement interdit par les prêtres. Sénènmout a osé le faire une seule fois, à Deir el-Bahari, où Hatchepsout figure en gigantesque Osiris tenant les attributs de Rê. En plus ces deux signes forment un cryptogramme, Ankh-Ouas, ça veut dire le lait.
— Le lait ?
— Le symbole de la grande Déesse… La déesse de l’amour…
— Hathor…
— Oui. C‘est quand même remarquable de réussir à mettre en une seule image, les trois forces vitales : le soleil (Rê), le Nil (Osiris) et l’amour (Hathor).
« Bon », me dis-je avec un enthousiasme modéré. Si seulement je pouvais être transpercée par une idée de génie…

Boris intervient :

— Il me semble, dit-il avec nonchalance, que la barre de la croix de vie est creuse.
— En effet ! crie presque Aalam et il brandit la plaquette de cuivre comme une carte bleue devant un distributeur automatique.

22- … qui mènent à la vallée des rois

31 août 2010

En retournant au Lac Sacré, je m’approche de la tente où les trois hommes sont toujours en train d’examiner le trésor de Tewfik. Je ne m’attarde pas et retourne à la buvette pour ressortir enfin des toilettes.

— Vous vous sentez mieux ? s’enquit sérieusement Madame Féchir. Il faut un petit temps d’acclimatation et vous vous y ferez, dit-elle en me tapotant l’épaule avec une gentillesse maladroite.
— Oui, vous avez raison, dis-je comme une rescapée, du bout des lèvres. J’ai un peu mal à la tête, ajouté-je en passant les bâtonnets à Boris sous la table.
— Vous voulez aller vous étendre dans la guérite de l’entrée ? propose-t-elle.
— Ce ne sera pas la peine, répond Boris ravi de tenir au creux de sa main les quatre précieux accessoires.

Je lui serre fort l’index et le majeur et je les secoue. C’est tout ce que j’ai trouvé pour lui témoigner mon excitation. Il comprend. C’est un don inné chez lui : il saisit les situations sans qu’on ait besoin de prononcer un mot.

— Allons plutôt voir ce que font les autres, dit-il en se levant. Et puis, glisse-t-il perfidement à sa nouvelle amie, surtout ne vous inquiétez pas trop : mademoiselle se remet comme elle peut de sa première cuite.

Je ne sais pas pourquoi leur petit rire complice n’a pas eu le don de m’agacer. Je caresse du doigt le morceau de cuivre gravé de hiéroglyphes bien au chaud dans la poche de mon treillis d’archéologue.

Laurel et Hardy me devancent dans la tente. Farouk ! Il faut faire mine d’être surpris de le voir. Aalam m’interroge du regard. Je lui indique ma poche avec mon index droit. Il pâlit, fébrile. Pourtant c’est moi qui m’assois précipitamment.

— Ça va ? mais tu es toute blanche ! déclare Boris.

Tu parles, j’ai les joues bouillantes d’excitation.

— Bof… laissé-je échapper d’une voix plaintive.
— Il faudrait peut-être consulter un médecin ou du moins te reposer quelques heures dans un endroit calme, poursuit-il. Tu as bu, tu n’as pas dormi, il va faire bientôt une chaleur folle et tu es sujette aux malaises vagaux. Ça n’est pas sérieux. Nous allons vous laisser continuer vos recherches seuls, et…
— Et le sénèt ? demande Farouk.
— Pourquoi en auriez-vous besoin ? Je vais le mettre à l’abri dans le coffre d’un grand hôtel. Vous voudriez m’en indiquer un ?
— Le plus simple serait que l’on vous accompagne. Je… commence Mme Féchir.
— Mais vous ne pouvez pas quitter le chantier ! s’indigne Farouk, persuadé que leurs recherches ne font que commencer.
— C’est vrai, répond-elle navrée. Mais je peux vous faire appeler un taxi, dit-elle en brandissant déjà son talkie-walkie. Le sénèt était sorti de sa tête.
— Ça risque d’être long, répond mon précepteur avec une moue ennuyée. Je suis désolé…
— Tu me prêtes la voiture du chantier ? demande soudain Aalam à Tewfik. Je fais un saut rapide au Winter Palace et je reviens… tu surveilles monsieur, dit-il en désignant Farouk. Et à la moindre avancée de notre enquête, tu me passes un coup de fil.
— Bien sûr… dit Tewfik et Farouk secoue les épaules, agacé du peu de confiance qu’on lui témoigne.

Avec leurs mains agrippées aux poignets de l’autre, Boris et Aalam me font un siège. Je m’assois en m’efforçant de faire des gestes très lents et pose douloureusement la tête sur l’épaule de mon précepteur. Aalam impatient, s’exclame dès que nous sommes installés tous les trois dans la cabine du pick-up.

— Alors ?
— Démarre !

— Tu as trouvé quelque chose ?

Assise sur la boite de vitesse, entre les deux sièges, et pas peu fière, je raconte tout dans le moindre détail. Aalam ponctue toutes mes phrases d’un « bravo ! » enthousiaste. J’exhibe enfin la plaquette au moment où j’explique que la langue de pierre l’a vomie. Aalam qui conduit dévore ma trouvaille des yeux. Pour éviter d’avoir un accident, Boris propose de prendre le volant. Ils échangent de place au premier tournant.

Aalam, presque en transe, se parle à haute voix, répète des mots incompréhensibles « Kaou M’ Khered Kerfiou »,

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murmure de petits oui, hoche la tête, et finit par déclarer :

— Je crois que je comprends. Il est écrit : « L’amour d’Hatchepsout et de Sénènmout est à son zénith avec l’enfant à trois rides… »
— Ils ont eu un enfant ! m’écrié-je.

Boris ne dit rien, concentré sur la piste cabossée. Aalam, la tête en arrière, s’appuie contre le dossier du siège. Il semble bouleversé. Il faut choisir. D’un côté Louqsor, de l’autre le pont vers la Vallée des Rois.
— On va à la Vallée des Rois, dit-il d’une voix autoritaire…

Boris met son clignotant et s’arrête sur le bas côté.

— Comment ça ? demande-t-il.

Aalam inspire profondément :

— Il n’y a mention nulle part d’un enfant de Sénènmout, commence-t-il. Dans son cénotaphe — je l’ai montré à Héloïse — c’est son frère qui accomplit les cérémonies mortuaires. L’éternel célibataire… Mais je suspecte depuis longtemps qu’il a pu avoir un fils avec la pharaonne. Jusque là je n’avais aucune preuve. Mais maintenant…

Il marque un temps et poursuit :

— On représente souvent Sénènmout avec au dessus de la lèvre, trois petits traits…
— Des fossettes, dis-je.
— Non, des scarifications. Une sorte de tatouage typique des Nubiens, ces hommes du pays du sud dont je suis aussi originaire.
— Et alors ?
— Et alors, la première tombe qu’Hatchepsout creuse dans la Vallée des Rois est destinée à un « enfant à trois rides ».
— Comme Sénènmout…
— Oui, et cet enfant est un Nubien, dont on ne connaît pas l’origine.
— Quoi ? s’étonne Boris avec une vivacité qui me fait sursauter. La première tombe creusée dans la vallée des rois aura été pour un enfant inconnu et personne n’y a prêté attention ?
— Ça peut sembler incroyable, mais c’est la vérité, répond calmement Aalam. En plus, il a été entouré de faveurs dignes d’enfants royaux. J’ai étudié sa tombe et sa momie et j’ai appris qu’il a été à l’école des enfants des rois, le kep, qu’il aussi été porte-flambeau de la reine… Cet enfant à trois rides est mort à vingt-et-un ans.
— On connaît son nom ?
— Il se nommait Maïherpéra, dit Aalam d’une voix sentencieuse
— Et vous voudriez que l’on aille voir dans sa tombe… murmure alors mon précepteur.
— … Tu crois que l’énigme a une suite ? demandé-je.
— Oui.
Nous nous taisons tous, abasourdis, quasiment écrasé par le poids de la révélation que vient de nous faire Aalam. Mais Boris se reprend :

— Vous êtes bien sûr qu’on connaît aucun autre « enfant à trois rides » ? demande-t-il l’œil perçant.
— C’est le seul ! rétorque Aalam, et si mes calculs sont exacts Maïherpera serait mort peu avant la disparition soudaine de Sénènmout.
— Dingue ! laissé-je échapper. Tu veux dire que la douleur du deuil expliquerait sa volatilisation ?
— Exactement. Je vous en prie, allons-y. Je voudrais seulement vérifier, si cette plaquette de métal peut nous servir à quelque chose… Vous avez vu, sur l’autre face, l’étain est rainuré…
— … un peu comme les bâtons du sénèt, complété-je.
— Oui…
— Bon… lâcha Boris qui remit le contact. Très vite, on compris qu’il fonçait vers la Vallée des Rois.

21- d’autres indices sortent de terre

30 août 2010

Quand je parviens aux abords de la buvette, j’entends un rire mélodieux. Il appartient, tenez-vous bien, à cette rebutante Mme Féchir.

— Tu te rends compte, me dit Boris quand j’arrive à leur hauteur, nous avons fait ensemble le voyage en train depuis le Caire, et ce n’est que maintenant que nous nous reconnaissons !
— Faut dire qu’avec votre bob…
— Et vous, avec vos lunettes… Ça vous change beaucoup votre uniforme, vous savez…

Ils sont là, à s’échanger des amabilités sous un parasol « Cacolac ». Ça dépasse l’entendement, sauf que moi maintenant plus rien ne m’étonne.

— Asseyez-vous, me dit l’inspectrice qui ressemble désormais beaucoup moins à un Kapo rigide qu’à une masseuse de hammam.

Je m’assieds, souris pour le principe, et réfléchis à cent à l’heure. Comment soutirer le sénèt à Laurel et Hardy ?

— Vous buvez du café ? me demande-t-elle toute miel.

Prise d’une inspiration soudaine je demande à voix basse :

— Il y a des toilettes à proximité ?

Elle me les indique discrètement, avec un clin d’œil complice. Si j’avais cru qu’un jour mon ex-prof de math sadique voudrait devenir ma meilleure amie… Je fonce aux toilettes et en reviens presque une grimace de douleur sur le visage.

— Boris, tu peux venir, s’il te plaît ?

Boris se lève visiblement préoccupé

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je lui réponds derrière le paravent de palmes séchées qui cache les toilettes :

— On a une hypothèse à vérifier. Pour cela, j’ai besoin que tu me confies le sénèt, pas plus de cinq minutes… commencé-je.
— Non, c’est non ! dit-il catégorique. Et arrête de me faire croire que tu es malade : je vais finir par devenir cardiaque !
— Juste les bâtonnets, insisté-je en dardant mes prunelles de jade dans celles d’azur de mon précepteur. Je te promets, je reviens illico. Et puis d’abord, est-ce que je t’ai déjà déçu ?

Et tout en faisant mon enjôleuse, je glisse la main dans la besace de Boris. Mon précepteur soupire et desserre les liens du sac. Nous déballons l’objet et je saisis les quatre tiges d’ivoire et d’ébène.
— Dis que j’ai la tourista ou mes règles, invente ce que tu veux. Moi j’y cours, dis-je et je me faufile vers le chantier en courbant le dos pour rester cachée derrière la file de bâtiments antiques à moitié écroulés.

Arrivée près du temple, je ralentis et prend un air détaché, histoire de ne pas attirer l’attention des ouvriers. Mais où sont passés les deux architectes ? Aalam m’aperçoit et me fait signe de déguerpir ! Je m’aplatis sur le sol. Ils sont avec Farouk, heureusement, il ne m’a pas vue. Comment a-t-il réussi à s’échapper de la tombe ?

Le bruit de leur conversation en arabe bourdonne à mes oreilles. Leurs intonations sont explicites, c’est comme si tout d’un coup je comprenais leur langue. Et puis ils utilisent des mots français aussi.
— Que vous ai-je fait ? Bande de sadiques, je ne mérite pas que vous m’enfermiez, dit Farouk.

Enfin, c’est ce que je crois réussir à comprendre. (Depuis toujours c’est un de mes jeux favoris d’essayer de deviner ce que disent les autres dans une langue étrangère, rien qu’à l’intonation et aux petits indices qui affleurent, par exemple : un prénom.)

— Comment es-tu sorti ?
— C’est Mimlou, ton fils…
— Mimlou ! impossible…
— Je mourrais de soif, il m’a apporté de l’eau.
— Vaurien, tu as dû hurler à la mort ! j’espère que tu…

Tewfik s’interrompt et s’éloigne pour téléphoner. Il faut qu’il parle à sa femme, vérifie que tout va bien.

— De quoi avez-vous peur ! se récrie Farouk, cette fois-ci en français comme pour avoir l’air plus digne. Je ne ferai pas de mal à une mouche.
— En tout cas pas à mon fils ni à ma femme, heureusement pour toi, dit Tewfik qui vient de raccrocher.
— Je suis dans votre camp, poursuit Farouk. J’ai été au courant malgré moi pour le sénèt, et je suis comme vous : passionné. Je n’ai rien dit à personne, vous le savez, c’est mon rêve de…

Mais face à l’impassibilité des deux hommes, Farouk s’interrompt et change de tactique :

— Je ne bougerai pas d’ici et vous serez bien obligés de me faire part de vos hypothèses, dit-il buté. Comme ça je pourrais vous aider…
— Mais, pourquoi pas ! Je t’en prie, dit Aalam avec une politesse narquoise, en invitant Farouk à entrer sous la tente. Nous étions en train d’examiner le dépôt de fondation….

Il faut que je me dépêche. Que je passe entre les gouttes : Farouk d’un côté, Féchir de l’autre. La sueur perle sur mes tempes. Mes mains tremblent. Je ne réfléchis pas à la responsabilité qui pèse sur moi. À la place, je respire profondément en gonflant la poitrine et, rassérénée, me saisis d’un premier bâtonnet. Je choisis ma patte de scarabée : je commencerai par la postérieure droite. Je souffle dans le trou pour ôter les derniers grains de sable qui l’obstruent. Le premier bâtonnet entre dans la cavité. Mais je ne parviens pas à l’enfoncer jusqu’au bout, le second, dans la postérieure gauche, non plus. Je n’ose pas forcer. « Des méthodes de bourrins ! » Je crois entendre mon père. Et si j’essayais une autre combinaison ? Les facettes des bâtonnets sont toutes singulières. Elles sont gravées de motifs floraux, apparemment anodins, mais portant un nombre différents de pétales.

La sueur recommence à couler le long de mes joues et se rejoint sous mon menton. Cinq minutes, je n’ai que cinq minutes ! Ma méthode est peut-être la bonne. J’ai réussi à faire entrer deux des quatre bâtonnets. Et si cette idée était complètement idiote et que je ne pouvais plus récupérer les précieux bouts d’ivoire et d’ébène ? « Qui ne tente rien, n’a rien ! » Il faut que j’aille au bout. J’intervertis les deux bâtonnets enfoncés à demi dans les antérieurs. Le premier entre tout seul dans le trou. Le second résiste. Je force ? Je ferme les yeux, laisse échapper un « Sainte Rita aidez-moi ! », puis tente le tout pour le tout.

Je presse la dernière tige et celle-ci dans un crissement se cale parfaitement. J’entends alors un bruit de succion qui semble provenir d’outre tombe. S’en suit un claquement comme si une pierre était tombée dans un puits sans fond. Puis le silence. Que s’est-il passé ? Autour de moi, rien de visible. Si ce n’est que les bâtonnets sont irrécupérables ! Je me lève et fais le tour du socle de pierre. À l’exact opposé du scarabée, côté ouest donc, le bloc s’est ouvert. Il a libéré une sorte de langue de pierre. Sur sa surface supérieure est insérée une plaquette métallique. Je me saisis de l’objet aussi vite que s’il était brûlant. Aussitôt, la langue se retire d’elle-même et la pierre reprend son aspect initial, apparemment monolithique. Je me précipite du côté du scarabée. La pierre m’a rendu les quatre petits bâtonnets. « Merci mon Sénènmout adoré pour ce petit détail crucial ! », murmuré-je avant de les récupérer.

20- à la recherche du scarabée

30 août 2010

Tewfik sort son papier officiel.

— Et qui sont ces gens ? dit-elle en arabe en nous désignant.

Boris, sous son bob, fait une drôle de tête. Il plisse les yeux comme lorsqu’il essaye de retrouver où il a déjà vu la personne qui se trouve devant lui. À mon avis, il doit confondre avec un personnage de ses cauchemars. En tout cas, l’inspectrice fait mine de ne pas le reconnaître et sans attendre la réponse de l’architecte, elle s’adresse à mon précepteur avec une agressivité mal contenue :

— Je sais, lui dit-elle, que vous êtes en possession illégale d’un objet inestimable. Je suis dans l’obligation de vous le confisquer.
— Je crois que vous faites erreur, contre-t-il calmement.
— Absolument pas ! J’exige que me vous me le rétrocédiez immédiatement !
Comment cette inspectrice peut-elle être courant ?

Je pose la question d’un geste de la main à Aalam qui me montre son téléphone. Il a oublié de confisquer le portable de Farouk ! Il se frappe le front : Quel idiot ! Cet assistant de malheur a cette fois très bien pu ameuter la terre entière… Boris serre malgré lui le sac contenant le sénèt. Sa manœuvre n’échappe pas à Madame Féchir :

— Remettez-moi cet objet ou je vous fais arrêter sur le champ ! Vous êtes en infraction caractérisée. La détention illégale d’un objet appartenant à l’État égyptien peut vous coûter très cher !

— Chère Madame, je voudrais bien savoir qui vous a fait part de cette information strictement confidentielle ! répond Boris. Je suis ici en service commandé et permettez-moi de vous rappeler que jusqu’à preuve du contraire cet objet appartient toujours à la France ! D’ailleurs, monsieur Mouchacca est parfaitement au courant de cette mission et il nous appuie, conclut-il.

Au nom de Mouchacca, l’assurance de l’inspectrice vacille, comme frappée par un vif uppercut. Elle doute. Boris est lancé.

— Nous sommes à l’orée d’une découverte majeure qu’il ne faut pas ébruiter, poursuit-il. Et je me vois au regret de vous prévenir que dans le cas contraire vous risquez à la fois de perdre votre place et de causer un incident diplomatique grave. Je vous prierai donc de ne pas vous mêler de cette mission dont nous devons nous acquitter expressément.

Impossible d’être plus crédible. L’éloquence de Boris fait mon admiration. L’inspectrice met en balance les paroles de cet homme distingué et convainquant et celles de l’assistant du directeur à la voix de crécelle qu’elle a eu au téléphone il y a moins d’une heure. « La valeur d’un chef se mesure à la rapidité de ses décisions », se dit-elle. Un sourire contamine aussitôt son visage jusque-là peu avenant. Elle vient de trouver une solution provisoire à son dilemme de conscience : elle ne quittera pas l’objet précieux d’une semelle.

Boris, qui est diplomate, ne l’oublions pas, suit le raisonnement mental de son interlocutrice. Il saisit qu’elle a décidé de le coller comme de la glue. Pour le bien de notre enquête, il suffira donc qu’il réussisse à l’éloigner du Temple de l’Est.

— Chère Madame, permettez-moi de vous offrir une tasse de café et nous ferons plus ample connaissance. Je vous expliquerai tout… Et vous constaterez que l’objet historique dont j’ai la garde, dit-il en désignant sa besace, est en parfait état.

Les lèvres de l’inspectrice se desserrent pour de bon. Ça y est, Boris a emporté le morceau.

— Il y a une buvette par ici ? demande-t-il.
— À côté du lac sacré.

Vous venez avec nous ? demande Mme Féchir à Aalam.

— Non, répond-il. Nous vous rejoindrons plus tard. Merci.
— Allons-y ! dit Boris en saisissant le bras adipeux de Madame Féchir. Tel était son nom.

Et tel Laurel et Hardy, le grand maigre et la forte femme avec à leur suite la nuée de gardes, disparaissent derrière un monticule en quête d’un bon petit café.

Entre temps, Tewfik est allé chercher les pièces trouvées dans le dépôt de fondation. Il les montre à Aalam qui les examine minutieusement. Je jette un coup d’œil rapide aux petits objets et je sors pour ne pas déranger. Je m’assois à l’ombre de la tente. En fait, le temple de l’Est n’est pas complètement détruit.

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Il reste le petit édifice sur lequel trône le couple de statues. Amon a encore un visage, mais Maâtkaré est défigurée.

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Je m’approche et j’essaye de trouver quelque chose qui ressemblerait à un petit scarabée dans le coin droit d’un hiéroglyphe. Mais rien.

Je vais inspecter les socles des obélisques devant le temple. Du granit sculpté, et c’est tout. À quelques mètres en avant, il y a un autre socle à peu près de la même taille ; je vais voir, par acquis de conscience. La pierre est claire et il n’y a rien écrit dessus. Puisque ni Tewfik ni Aalam n’en ont parlé, il ne doit pas être bien précieux. Je m’adosse contre et gratte machinalement du talon le sable qui recouvre ses côtés. Je sens un petit trou, la fille qui prend ses rêves pour des réalités. je me baisse, tâte avec mon index. Oui, il y a bien un trou, il est rectangulaire. Trop régulier pour être dû à l’usure du temps. Je déblaie un peu plus, et je dois me retenir de crier : il y a un scarabée.

Je me précipite vers la tente de Tewfik.

— J’ai trouvé un scarabée sur un socle !

Aalam daigne à peine jeter un regard sur moi. Je répète ma trouvaille.

— Un scarabée !
— Où donc ? me demande-t-il avec un sourire légèrement condescendant tout en examinant à la loupe une petite perle blanche.
— Mais sur le truc en pierre tout devant !
— C’est le socle de l’obélisque de Thoutmosis IV, dit Tewfik. C’est postérieur à Hatchepsout, ça ne vous intéresse pas. Tu sais, me précise-t-il gentiment, le scarabée est une figure banale en Egypte.
— Mais celui-là n’est pas comme les autres ! Il est tout seul et il a des petits trous…
— Attends ! intervient Aalam. Tu dis que ça date de Thoutmosis IV. Mais es-tu certain qu’il n’y a pas eu sur ce socle une construction précédente qu’il aurait transformée ensuite ?

Tewfik hause les épaules. Il ne s’est pas intéressé à la question.

— Allons voir ! dit Aalam qui repose précipitamment la perle si précieuse.

Nous sortons de la tente.

Sur le socle de grès clair, Tewfik et Aalam à genoux examinent ma trouvaille. Je ne vois que leur pantalon, et je compare les ceintures des deux architectes. Celles d’Aalam est en cuir patinée, celle de Tewfik en corde beige. Ils commentent le bas relief en arabe.

— Qu’est-ce que vous dites ?
— Ce scarabée n’est pas commun, il est étrangement allongé, me traduit Aalam.

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Les deux hommes se poussent un peu et je m’accroupis entre eux. C’est vrai que l’insecte a une dégaine originale. Dans l’univers antique codifié à l’extrême, m’expliquent-ils, ça n’arrive jamais. C’est même une forme d’impiété sévèrement punie par les prêtres ! Cette audace, si c’est pas du Sénènmout tout craché… Sur chacune des pattes de l’insecte, il y a un petit trou rectangulaire. Quatre en tout. Je donne un léger coup de coude à mon ami. Il se retourne vers moi. Nous pensons à la même chose. Les bâtonnets du sénèt ! C’est vrai qu’ils n’ont pas encore servi. Et qu’il y en a quatre. La forme, la taille, à vue d’œil, correspondent aux trous. Ce socle est la construction la plus à l’est, donc la plus proche du soleil levant. Tout est cohérent. Et c’est moi qui l’ai trouvé ! Je jubile. C’est sûr que c’est là que se trouve la suite du message de Sénènmout !

— Ne bougez pas, je vais chercher les bâtonnets, dis-je en disparaissant vers le lac sacré.

19- Karnak ouvre ses portes

27 août 2010

La suite… Je l’ai ratée. Je me souviens que les hommes ont disparu derrière la maison avec Farouk et que je me suis efforcée de les attendre. J’ai dû pourtant m’effondrer en un clin d’œil. Quand je soulève une paupière, je suis étendue sur un tapis de sol et le gros chat dort contre ma jambe. Non loin, Boris se repose sur une chaise longue, la bouche ouverte et les bras ballants, alors que les deux architectes sont à nouveau sous le figuier à refaire le monde. Qu’ont-il fait de Farouk ?
Tewfik jette un œil à sa montre.

— 4h 45 ! Il faut y aller !

Je referme les yeux aussitôt, incapable de faire un geste et replonge dans le sommeil. Quand je sens la main de Boris me caresser la joue, je rugis telle une panthère qu’on priverait de bifteck. Puis j’ouvre un œil, et ma bonne humeur légendaire refait surface.

Quelques minutes plus tard me voici à l’arrière du pick-up de Tewfik qui slalome entre les nids de poule. Je m’accroche aux ridelles, Boris est à côté de moi. Je lui demande :

— Qu’avez-vous fait de Farouk?
— Enfermé à double tour dans la pièce creusée dans la montagne, une ancienne tombe, répond-il la voix altérée par les cahots.

Et il ajoute, pâle comme un linge, stoïquement cramponné :

— Je ne suis pas sûr que nous soyons plus à envier que lui…

Mon précepteur ne desserre les mâchoires que lorsque la voiture s’arrête au bord du Nil. C’est qu’il porte le sénèt contre lui ; et que le sénèt est en argile. Il vérifie, qu’il est intact. « Le ciel soit loué ! », murmure t-il finalement.

Depuis la rive, Tewfik interpelle le capitaine d’une barque à moteur qu’on dirait sortie d’un dépliant touristique. Plus pittoresque tu meurs : la coque est turquoise et vermoulue, il y a pardessus un dais vert délavé, et dessous une banquette débordante de coussins. C’est mieux qu’une gondole de Venise : le comble du romantisme. Je viens me lover contre Boris à la proue du bateau. Il vérifie que je n’écrase pas le sénèt et met son bras autour de mes épaules.

Aalam et Tewfik restent debout à côté du conducteur. La barque fend les flots et s’éloigne de la rive. À part le petit ronronnement du moteur, le silence est absolu. À l’avant, nous nous prélassons sur des coussins moelleux.

— C’est royal ! laisse échapper Boris avec un soupir d’aise.
— Mon chéri, comment te remercier, notre lune de miel est fabuleuse ! susurré-je à son oreille.

Mon humour inimitable n’est pas forcément au diapason du sien. Mon précepteur me regarde en haussant les sourcils mais sans réussir à réprimer un sourire.

Après quelques minutes que j’aurais aimées éternelles, nous accostons à l’embarcadère des “Français” (attenant au village des chercheurs en charge des fouilles de Karnak), une sorte de petit port sur pilotis bordé de palmiers et de bougainvilliers. Je touche le sol en imitant Christophe Colomb découvrant l’Amérique (et croyant que c’était les Indes). Je papillonne, les yeux grand ouverts, trouvant chaque brindille absolument remarquable. La fille motivée.

Du petit chemin qui monte vers le sanctuaire, j’aperçois déjà un bout d’enceinte. En fait c’est un pylône. À ne pas confondre avec les poteaux des tire-fesses au sport d’hiver. Ici un pylône, ça va par paire, et ce sont deux trapèzes en pierre géants qui encadrent une porte.

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La porte, en l’occurrence, est encore fermée à cette heure matinale. J’essaye de passer ma tête à travers la grille, mais mes oreilles me bloquent. Je n’insiste pas. Pendant que je fais le zouave, Tewfik est allé chercher les clés à la guérite de police située au bout de l’allée de béliers sculptés. C’est assez beau.

Nous entrons. Tewfik ouvre la marche, taiseux. Boris regarde par terre de peur de buter contre une pierre et de casser le sénèt. Dans la première salle, une forêt de colonnes au tronc ventru, coiffées de chapiteaux en forme de papyrus. Au centre, elles font vingt-deux mètres de haut chacune, soit cinq girafes empilées ! « C’est la salle hypostyle », me glisse Aalam. Elle est immense. L’image de Yan me traverse. Connaît-il Karnak ? Il serait en transe ici. Mais Aalam reprend la parole et le souvenir de Yan s’évanouit.

— Dans la troisième cour, raconte-t-il, on a découvert, enterré en 1903, le trésor le plus incroyable : 17000 objets et 800 statues. Des corps sans têtes, des tête sans corps, et aussi une statuette en racine d’émeraude, un des plus beaux objets du monde. Et il n’y a eu aucun pillage ! se rengorge-t-il. Parce que les archéologues Maspéro et Legrain engloutissaient chaque soir la cour sous des tonnes d’eau. Les marchands et les voleurs ameutés par la rumeur n’ont rien pu récupérer. C’est un exploit, parce qu’en matière de pillage, Karnak détient la palme. Au Moyen-Âge, des chaufourniers venaient carrément démonter des temples en calcaire pour transformer la pierre en chaux… On pense que c’est pour cela que l’on a jamais trouvé la trace du saint des saints.

Si je comprends bien, le saint des saints, c’est l’endroit le plus sacré d’un temple où se trouvait la statue du dieu. Toutes les salles et enceintes autour ne servaient qu’à le protéger, qu’à le sanctifier chaque fois plus. Nous continuons notre traversée. Par une ouverture à droite, j’entrevois un lac. C’est le lac sacré, bordé de constructions informes. Il est couvert de mousses et de lentilles d’eau. Ça lui donne l’air triste.

— On raconte de drôles d’histoire à son sujet, me murmure Aalam. Des histoires surnaturelles… Tewfik les tient des fellahs qui gardent le site. Des matins comme aujourd’hui, il arrive qu’ils voient la barque du dieu voguer sur le lac. Ça arrive environ deux ou trois fois par an. Ils en ont encore les yeux émerveillés : les rameurs sont des statues articulées en or massif, les cabines sont bourrées de meubles d’or. On peut monter sur la barque et y voler les trésors. Ils sont à portée de main tant qu’on se tait. C’est la seule consigne, le silence. Mais à chaque fois, ça a été plus fort qu’eux, les fellahs n’ont pas pu s’empêcher de s’exclamer : « Ah ! » ou d’invoquer « Allah ! » Et tout a disparu…

J’avoue qu’à le regarder à nouveau, ce lac désolé, me semble moins triste.
Au bout du site, il faut escalader une petite butte avant d’atteindre le Temple de l’Est.  Encore un petit effort et nous y sommes. Vite, la suite de l’énigme ! Je grimpe devant tous, en chèvre guillerette. Mais de l’autre côté, je me retrouve nez à nez avec un uniforme. Le regard protégé par des lunettes de soleil américaines, l’inspecteur des antiquités me jauge les bras croisés sur un bloc de pierre, secondée par une escouade de gardes costauds.

— Bonjour ! articule une voix féminine.
Car sous l’uniforme beige et une casquette coordonnée se cache une femme, une femme hommasse. Avec ses cheveux tirés, ses lèvres fines au rictus aigri, elle me rappelle mon prof de math en pension, une horrible bonne femme intransigeante et sadique, Madame Sabot.
— Je peux voir vos autorisations ?

17- Boris s’en mêle

26 août 2010

Quand nous remontons à la surface, la chaleur est à son comble. Elle m’écrase brusquement. Je crois avoir une hallucination. À l’entrée se tient un homme écarlate au bob Burberry’s. Mes jambes flageolent.

— Boris, articulé-je avant de m’effondrer sur le sable.

En infirmière modèle, Boris me passe un linge mouillé sur le front. Je me redresse à demi sur mon lit de camp.

— Les pièces du sénèt sont un puzzle, la passion de la reine et de l’architecte a défié le temps ! Ils se sont unis à Karnak, la suite est là-bas. Faut y aller !

Il me caresse la main et se retourne vers Aalam. Il veut la confirmation de son diagnostic : « elle délire, n’est-ce pas ? ».

— Teuteuteuteu, calme toi, me dit Boris, inquiet.

Nous sommes dans l’infirmerie de la mission polonaise. Aalam se tortille les mains. Il sent qu’il devrait expliquer, mais comment…

— Le secret de Sénènmout est presque levé, continué-je. Aalam est un génie ! Enfin, j’ai ma part aussi dans cette histoire, c’est moi qui est trouvé l’ibis. J’ai…

Boris me touche le front, je ne suis pas chaude et apparemment en pleine possession de ma modestie légendaire. Le soulagement le gagne.
« Tout va bien, finit-il sans doute par se dire, je la retrouve telle que toujours, saine et sauve, florissante même. » Donc fini l’attendrissement, et bonjour les reproches :

— Je croyais que tu ne mentais jamais ? commence-t-il.
— C’est la vérité vraie ! contesté-je.
— Alors comme ça j’étais d’accord, m’interrompt mon précepteur, pour que tu partes de nuit avec M. Massef à l’autre bout du pays ? Si j’en crois ce qu’il vient de me dire…

Je me rallonge sur le lit, soudain en proie à une migraine carabinée.

— Ouh ! Mon crâne…
— Je suis désolé, intervient Aalam, tout est de ma faute…

Boris le coupe :

— Heureusement mademoiselle et le sénèt sont intacts, nous allons pouvoir rentrer par le prochain train.
— Alors là, pas question ! dis-je en m’asseyant sur mon lit les bras croisés. Tu ne bougeras pas de cette pièce avant d’être convaincu du bien fondé de notre enquête. Nous sommes à l’orée d’une découverte sensationnelle…
— Tu ne crois pas que tu devrais un peu la mettre en veilleuse ! répond sèchement mon précepteur.

Surprise par ce ton inhabituel, je me tais.

— Repose-toi peu, nous reviendrons te voir dans une petite demi-heure, dit-il en quittant la pièce.
J’avale ma salive pour m’ôter toute envie de pleurer.

*

Je n’entends plus leurs pas dans le couloir. Je bondis à la fenêtre. Leurs silhouettes se dirigent vers le temple. En montant, Boris caresse le gigantesque cobra de pierre qui orne la rampe de l’escalier. Aalam est éloquent et fait de grands gestes pour souligner ses paroles. Boris l’écoute avec attention. Au bout de dix minutes, je n’y tiens plus et je cours les rejoindre. L’architecte montre l’effigie martelée de la reine sur la fresque de la première terrasse. Je surprends leur conversation :

— La fille de la pharaonne a aussi été martelée. On a remplacé son visage par celui de fils de Thoutmosis III.
— Et alors ?
— Hatchepsout a fait représenter sa fille en future pharaonne. Bel exemple pour les générations futures ! Le pouvoir est affaire d’homme, il ne se transmet que de père en fils ! Pour qu’on oublie qu’une femme ait été capable de gouverner le pays, Thoutmosis III a ôté comme il l’a pu les traces du règne de sa tante. Il a fait marteler le nom de Maâtkaré de toutes les listes royales. Il a mis son propre visage à la place de celui de la reine. Même son temple de l’Est à Karnak, il l’a défiguré.
— Vous m’avez dit que vous pensiez trouver au Temple de l’Est la suite de l’énigme.  S’il est détruit, n’est-ce pas peine perdue ?
— Le rébus dit « unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon », et pour dire « sous » Sénènmout utilise un signe spécifique à la construction. J’ai espoir qu’il veuille désigner un endroit enterré, et donc protégé.
— Vous avez une piste ?
— Je voudrais demander son avis à l’architecte chargé de ce site.
— Il n’en est pas question ! intervient Boris avec raideur. Personne ne doit être au courant. « L’emprunt » doit impérativement passer inaperçu. Croyez-moi les secrets prennent le prétexte de la moindre fuite pour s’éventer !
— Mais l’architecte en question est comme mon frère, se défend Aalam. Si vous permettez, je voudrais vous le présenter. Tewfik habite à deux pas d’ici, dans le village de Gournah. Vous jugerez par vous-même si l’on peut ou non lui faire confiance. À cette heure-ci, il devrait être rentré chez lui. On pourrait passer le voir. Mais si vous pensez qu’il vaut mieux que vous rentriez au Caire… Nous n’aurons plus forcément besoin du sénèt…
C’est alors que je bondis de ma cachette et me plante devant mon précepteur.

— Je t’en prie Boris, accepte que nous allions avec lui ! On est samedi. C’est le week-end. Tu gardes le sénèt sur toi, un œil sur moi, et en avant l’aventure ! On rentre dimanche matin, promis !!!

Sous ses dehors parfois tue-l’amour Boris est un être compréhensif. Il sait reconnaître le savoir, la modestie et l’intelligence. Et puis je le soupçonne de trouver notre bel Aalam tout à fait craquant. Aussi n’a-t-il pas fait trop de difficultés pour se laisser entraîner sur le chemin caillouteux de Gournah. Nous marchons pourtant une bonne vingtaine de minutes avec le soleil en plein dans les yeux, un soleil aveuglant et brûlant.

Les premières maisons du village de Gournah sont carrées sur un seul niveau, des palmes séchées en guise de toit. Contre les murs de terre, des barils métalliques, blanchis par la poussière. Une femme porte un seau et nourrit des chèvres noires. Quelques hommes immobiles en djellaba claire, coiffés de blanc ou tête nue, regardent l’horizon.

J’ai pris le bras de Boris et je le sens touché par la noble austérité de ce village. Depuis que nous sommes partis, il n’a pas proféré un seul mot, perdu dans ses pensées. Peut-être pense-t-il à son village à lui, quelque part en Macédoine dans un repli de montagne, aride comme celui-ci. Je me rends compte que je commence à bien le connaître. Les autres voient d’abord ses cravates fines et ses chemises efféminées, moi je perçois son lien de parenté avec la fierté rugueuse et taciturne des montagnards… Ceux pour qui la parole donnée vaut davantage que tous les contrats du monde. J’ai donc bon espoir : si Tewfik est tel que le dépeint Aalam, Boris acceptera qu’on lui raconte notre histoire.

Au centre du village, les maisons s’agrandissent. Elles ont parfois deux étages, mais toujours cubiques et percées de minuscules ouvertures pour ne pas laisser pénétrer la chaleur. Tewfik habite l’une de ces maisons rustiques. Sur le pas d’une porte bleu délavé, un peu hirsute et les cheveux encore couverts de poussière, il fume tranquillement une cigarette roulée.
— C’est mon ami, Tewfik Harriri ! annonce Aalam.

18- Gournah

26 août 2010

Dans notre hâte de rencontrer l’ami d’Aalam, nous ne regardons pas les paysans. Parmi eux, malgré sa djellabah de camouflage, il en est un que nous aurions du reconnaître. Il est essoufflé et nous suit depuis Deir el-Bahari où il nous a observé à la jumelle depuis l’une des terrasses du temple. Quand il a compris que nous partions pour Gournah il nous a devancé par le chemin de crête. Nous passons à un mètre de lui. Il s’empêche de respirer et fait mine d’être absorbé dans la contemplation de l’immense palmeraie du bord du Nil. Nous l’ignorons. C’est pourtant Farouk Chahine qui, depuis le Caire, et à cause du texto que Boris lui a envoyé par erreur, a réussi à nous retrouver en suivant Boris à la trace.

Tewfik Harriri nous accueille à bras ouverts, comme s’il s’était préparé à notre venue.

— Bienvenue, dit-il et il nous invite à l’intérieur.

Sous des dehors modestes, la maison est spacieuse et se distribue autour d’un patio ombragé par un vieux figuier.

— Prenez place dit l’architecte en nous indiquant la table en tek sous l’arbre, tandis qu’il s’éclipse dans la cuisine.
Il revient avec un plateau à thé et des pâtisseries coulantes de miel.

À peine assise, une fatigue lourde comme un bloc de granit s’insinue dans mes veines. Des enfants rient, des oiseaux pépient. Je goûte cet instant paisible au ralenti, croque les pignons de pin au fond de mon verre, lève la tête vers le figuier, mais je ne remarque pas non plus sur le toit une paire d’oreilles avides de nous entendre. Avant d’évoquer ce qui nous préoccupe, les trois hommes parlent de choses et d’autres et Tewfik inspire une sympathie immédiate à mon précepteur. Comme je l’espérais, il n’est plus question de taire quoi que ce soit. Me voilà parfaitement détendue. Pour un peu j’en ronronnerais de plaisir comme ce gros matou tigré qui prend des poses de poule en me dévisageant depuis son recoin de pierre tiède.

— Evitez seulement de lui raconter d’où provient le sénèt, glisse Boris à Aalam.
— Merci, répond mon ami, et son demi-sourire reconnaissant vaut mieux que trois pages de remerciements.

Puis il s’adresse à Tewfik :

— Si nous sommes venus te voir, commence-t-il en se raclant la gorge, c’est que nous avons une faveur à te demander.
— Que pourrais-je te refuser ?
— Ce que j’ai à te demander est vraiment délicat. Voilà, dit Aalam en ramenant sa chaise vers la table : grâce à cette jeune fille, j’ai pu découvrir le début d’une énigme passionnante. Nous avons décodé dans la tombe de Sénènmout un message que l’architecte a pris soin de laisser à la postérité. La suite de l’énigme nous conduit à Karnak. Et c’est pour ça que nous avons besoin de toi.
— Tu excites ma curiosité !
— Je te fais un récit détaillé avec plaisir, mais d’abord il me faut au moins une goutte d’alcool !

Une bouteille de vin est apparue sur la table en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
Après avoir vidé son verre, Aalam raconte notre aventure par le menu. Au-dessus, Farouk n’en perd pas une miette.

— « Maâtkaré et Sénènmout unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon »… Oui, ça désigne bien évidemment le Temple de l’Est à Karnak, conclut Tewfik. Mais le problème…

Les deux architectes sont passionnés, et excités comme deux enfants pris dans un jeu.

— Le problème… c’est que Thoutmosis III a défiguré le temple d’Hatchepsout, dit Tewfik. Et qu’aujourd’hui il n’en reste plus grand chose.
— Oui, mais il est probable que Sénènmout a bien fait les choses, répond Aalam en vidant son troisième verre. Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait choisi d’enterrer son message.

Boris écoute, je bois. Tewfik en bon maître de maison s’attache à ne jamais laisser mon verre vide. Mon précepteur, sans doute un peu abasourdi de fatigue et d’émotion, ne se rend pas compte de la quantité que j’ingurgite. Il croit peut-être que je sirote du jus de fruit. Je rêvasse sur la pharaonne mégalomaniaque. Elle a tout de même, sur le conseil de Sénènmout, fait ériger devant son temple de l’Est deux obélisques gigantesques plaqués d’électrum, un alliage de trois parts d’or pour une part d’argent, qui en réverbérant le soleil du matin, illuminaient sa statue colossale associée à celle d’Amon… Elle, à l’égal du dieu… Et pour que ce spectacle ne soit pas inutile, le peuple pouvait assister tous les matins au miracle de l’embrasement …
Je vois des étoiles. L’ivresse me gagne.

Tewfik raconte que de ces obélisques il ne reste que le socle.

— Et vous avez trouvé le dépôt de fondation ? demande Aalam.

J’apprends que le dépôt de fondation, ce sont des bricoles de la taille d’une dînette de poupée qu’on ensevelit au début de la construction pour la bénir.

— Bien sûr que si. On l’a même publié dans la revue. Tu n’es pas au courant ? Désolé, mais il n’y a rien qui parle de Sénènmout. Qu’est-ce que tu cherches précisément ?

— Je ne sais pas, répond Aalam.

C’est alors que j’interviens :

— Peut-être un scarabée, dis-je d’une voix éraillée.

Mon précepteur sursaute. Soudain parfaitement réveillé, il me fait le coup des yeux larges comme des soucoupes.

— Confisqué, maugrée-t-il en écartant mon verre.
— Un scarabée… Mhm… Ce n’est pas impossible, poursuit Aalam sans remarquer le manège de mon précepteur. Puisque les hiéroglyphes du premier rébus sont surmontés d’un scarabée…

Tewfik énumère ses trouvailles dans le dépôt de fondation :

— Une plaque votive au nom de « Maâtkaré, fille d’Amon », un petit modèle du temple en argile, trois petits taureaux en argent et une perle d’améthyste gravée. Mais de scarabée : point.

— Et dans le temple lui-même ?
— Le mieux, ce serait que vous veniez avec moi sur le chantier. Vous vous rendrez compte par vous-même. Je te montrerai aussi le détail du dépôt, peut-être que tu trouveras des indices qui ne m’ont pas sauté aux yeux. En espérant que l’inspecteur des antiquités n’aura pas la mauvaise idée de venir justement demain… En ce moment, dans le genre zélé, je me coltine ce qu’il y a pire…
Alors c’est d’accord ? vous restez dormir et nous irons ensemble à l’aube ?

Et avant que quiconque ait pu en placer une, Tewfik lève son verre :

— À la nôtre ! dit-il.

Nous l’imitons, même moi avec mon verre presque vide que je ne parviens pas à avancer suffisamment pour trinquer. Je me penche en avant sur ma chaise et perd l’équilibre. Quand je me relève, je constate qu’un plat fumant a été posé sur la table basse. C’est un garçon de dix ans qui l’a apporté. Tewfik nous présente Mimlou, son fils. Le plat, c’est une énorme purée d’une couleur indéfinissable, apparemment un mélange de féculents et de légumineuses écrasés à la fourchette. Tout ce qu’il y a de plus léger!

— Qu’est ce que nous a préparé ton fils ? demandé-je, joviale.
— C’est du foul, un plat typique, me glisse Aalam en me donnant un petit coup de pied.

Et Tewfik précise :

— Ce n’est pas mon fils qui cuisine, mais ma femme…
— Et elle ne vient pas nous dire bonjour ? dis-je pour réparer mon impair. Je vais la chercher !
— Non, reste là ! m’intime Aalam. Dans notre société, la place de la femme n’est pas avec les hommes…

Je me rassieds, sciée. Je ne vais pas résumer cinquante ans de lutte des femmes en trois phrases pour expliquer ce qui me scandalise. Alors même si l’alcool m’a totalement désinhibée, je me tais et me concentre sur mon assiette. Je n’ai qu’à manger pour honorer nos hôtes. Le foul est délicieux bien qu’un tantinet étouffe-chrétien. Je souffle en gonflant les joues pour aider les bouchées à passer. Je suis la seule à manger. J’ai l’impression que ça me donne une contenance. Boris picore. Les deux autres sont trop occupés à bâtir des châteaux en Espagne.

— Quand tu seras conservateur, tu viendras me voir ?
— Bien sûr, mon cher futur Directeur des Antiquités.

Farouk n’a sans doute pas perdu une miette de la discussion, mais cette dernière phrase lui échappe complètement. Pour la simple raison qu’il dort. Au début, pour mieux entendre, il a quitté son toit plat et s’est glissé sur une des grosses branches du figuier. Sa position était inconfortable, il a eu des fourmis dans le bras. Alors il a rampé jusqu’à deux branches parallèles où il s’est senti aussi bien que dans un hamac. C’est là que le sommeil l’a gagné. Il a commencé à rêver. Un de ces rêves délicieux de grandeur. Il est en train de découvrir la tombe de Toutankhamon. D’un signe, il demande à sa myriade d’ouvriers de déguerpir pour lui laisser le champ libre. Ils s’exécutent et le voilà seul, descendant les seize marches qui mènent à la tombe royale. En bas, d’un coup de piolet de maître, il fait sauter les scellés de la porte et perce une ouverture. Il pénètre dans la chambre inviolée. Il allume sa lampe et doit fermer les yeux tant il est ébloui. L’or scintille de toute part. Il y a un trône d’or et d’argent, des bijoux de turquoise et cornaline, un lit à tête de vache… Un chasse-mouches en plume d’autruche le fascine. Il le saisit et s’évente avec. Sur son arbre, endormi, Farouk agite vivement la main et perd l’équilibre. Il vacille. Il se sent tomber. Une sensation étrange : il lui semble que sa chute est très lente, mais inéluctable.
Il s’affale au milieu du patio tel un sac d’oignons.

Tewfik et Aalam se lèvent d’un bond.

— Mais qu’est-ce que tu fais ici !
— … Je… je me promenais…

Son excuse à un euro cinquante me fait rire, mais pas du tout Boris dont je surprends le regard effaré. « Pourvu que Farouk n’ait pas averti la moitié de l’Egypte de notre affaire ! », se dit-il à juste titre. Quelle catastrophe !
Mais l’assistant du directeur s’empresse de nous rassurer, il parle comme s’il avait lu dans les pensées de Boris :

— Personne n’est au courant, dit-il en hachant tous les mots, je suis venu sans en parler, vous pouvez compter sur mon silence.
— Compter sur toi ! se récrie Aalam.

16- Héloïse et Aalam résolvent le premier rébus

25 août 2010

Je lui donne un « noir ». On est tout de même au royaume des morts… Le pion a une forme de crêpe pliée en quatre. Aalam tente de le fixer dans la stèle. Après plusieurs essais infructueux, il parvient à le faire entrer dans une cavité, située à l’extrémité de l’œil droit. C’est rentré comme dans du beurre.

— À quoi ça te fait penser ? me demande-t-il avec un flegme étonnant.

Je réfléchis et déclare sans hésiter :

— À la jambe de bois d’un pirate allongé par terre.
— Et si c’était une jambe de taureau ?
— Ça se pourrait ; et alors ?
— Alors, on aurait un hiéroglyphe qui signifie : « encore et encore » parce que le taureau gratte et gratte le sol… Donne-moi les autres…

Aalam est un chirurgien en pleine opération. Moi, assistante parfaite, je m’exécute en silence. Il s’applique et parvient bientôt à placer trois pièces noires qui ont grosso modo la même forme arquée. Mais pour le reste…

Il se recule et réfléchit.

— Tu ne veux pas qu’on essaye les blancs ?

Et sans même lui laisser le temps de répondre, je prends les pions blancs et réussis assez vite à les insérer dans trois orifices.

— Bravo ! Un magnifique arc en plein cintre…
— Ça veut dire quelque chose ?
— C’est le chiffre 10 mais je ne vois pas bien à quoi ça nous avance.
— « Encore et encore 10 »… « Encore et encore 10 »… répété-je.
— Combien de pions nous reste-il ?
— Un noir et deux blancs.

Nous inspectons chaque cavité, chaque éraflure de la pierre, et après un moment qui a aussi bien pu durer trois heures que trente secondes, il ne nous reste plus qu’un pion. Il est plus ou moins ovale et un point noir y est peint en son centre. Où le mettre ? La lampe commence à donner des signes de fatigue.

— On a presque plus de pile ! Attends, j’en ai une de rechange dit Aalam en fouillant dans sa poche.
— Regarde, m’exclamé-je quand il rallume la lampe. Si tu la mets là, avec l’entaille de la colonne, ça ressemble à une tête oiseau.
— Oui, tu as raison, s’écrie Aalam, c’est un Phénix, avec là, son corps et ses jambes ! Il signifie : « trouver ».
— « Trouver encore et encore dix », dis-je en reprenant tous nos hiéroglyphes.

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— Oui ! renchérit Aalam et il éclate de rire. Cette énigme dort depuis trente siècles et nous, en un instant, on la déchiffre, n’est-ce pas prodigieux ! Hahaha ! fait-il de son rire de ara qui n’a pas fini de m’effrayer… surtout quand on est sous terre.
— Tu comprends ?

Ma simple question fait retomber comme un soufflet le petit délire d’Aalam. Il s’appuie contre la paroi mal dégrossie en face de la stèle et soupire. Je m’adosse à son tour.

— On est tout près du but…

Je m’absorbe dans la contemplation de la stèle avec sa forêt de hiéroglyphes et j’ai une idée. Mais je n’ose pas la dire à voix haute.

— Dans quel sens tu lis ce texte ? demandé-je.
— Les hiéroglyphes se lisent en allant vers le visage des personnages, répond-il. Parfois c’est de droite à gauche, parfois de gauche à droite. Ici, c’est de haut en bas. Pourquoi ?

Je me lève et compte tout fort jusqu’à dix en promenant mon index d’une case à l’autre. Le dixième hiéroglyphe représente une femme assise coiffée d’une plume d’autruche.

— Ça se lit « Maât », non ?

Aalam bondit.

— Tu veux dire que la stèle serait un énorme jeu de Sénèt !
— Dont le dé serait bloqué sur le 10, complété-je
—: « Encore et encore trouve le dix », mais bien sûr ! Un, deux, trois… compte-t-il, neuf, dix : « Ka » !

Le hiéroglyphe qui le faisait exulter était formé de deux bras levés.

— À moi, à moi ! dis-je. Il ne manque plus que Ré.

Je compte à mon tour jusqu’à dix et aboutis sur la colonne de gauche où je trouve Ré.

— Tu as vu, ces trois hiéroglyphes ont chacun un petit scarabée dessiné dans le coin en haut à droite, dit-il.

Nous continuons ce petit jeu de comptage sur plusieurs colonnes. Et finalement nous obtenons :

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« Hatchepsout et Sénènmout unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon. »

Aalam exulte.

— Tu vois, c’est la preuve qu’ils se sont aimés, la preuve écrite, la première sous forme de hiéroglyphes !

Je suis passablement déçue.

— Ha…C’est tout ? Ça ne veut rien dire d’autre ?

Aalam me décode le message :

— Le temple d’Amon, c’est Karnak. Et le soleil levant, c’est l’est. À cet endroit du sanctuaire, d’ailleurs, Hatchepsout a fait construire un temple.
— Et alors ? dis-je avec impatience. Tu crois qu’il peut y avoir une suite ?

Aalam fait une drôle de moue :

— Je ne sais pas, dit-il ? Aujourd’hui ce temple est quasiment détruit.
— Ah bon…
— Mais, continue-t-il, ça m’étonnerait que Sénènmout se soit donné tant de mal pour ne dire que cette phrase pseudo-poétique. Il désigne clairement un lieu. Le temple de l’Est à Karnak. Et puis il n’était pas né de la dernière pluie, la suite du message, il l’a certainement mise dans un endroit protégé des destructions… Il faudrait qu’on aille jeter un œil là-bas. Ou mieux, demander son avis au spécialiste de Karnak.

— Tu lui ferais confiance ?
— C’est mon meilleur ami. Pas trop fatiguée ?

15- la descente chez Sénènmout

25 août 2010

Aalam fronce légèrement les sourcils comme pour évacuer une incompréhension qui ne l’intéresse pas et se met à m’expliquer où l’on se trouve. Je vous résume : d’abord nous sommes à l’ouest du fleuve, donc du côté des morts puisque c’est là où disparaît le soleil chaque jour. Ensuite au pied d’une montagne sacrée. Les anciens croyaient qu’elle était habitée par la grande Déesse. La grande Déesse, c’est Hathor, la vache, qui est entre autre la divinité de l’amour. Notez que ce n’est pas anodin d’avoir décidé de faire construire son temple funéraire au pied de l’Amour. Surtout qu’au sommet, Sénènmout a fait sculpter un pan de roche à sa propre image. Et tout en bas, au nord de la terrasse, il a eu le droit de creuser son cénotaphe.

Mais ça, ce ne sont que les premiers indices d’une relation intime entre la reine et son architecte. Ensuite, il faut regarder à l’intérieur de chaque porte du temple : Sénènmout s’y est fait représenter à genoux, vénérant le nom de sa reine. Combien de fois au total ? Devinez un peu… 60 ! Autre preuve de sa faveur insigne : sur les murs, sur les stèles, à l’intérieur des murs même, Sénènmout a inscrit toutes ses fonctions. Combien en a-t-il de différentes ? Votre langue au chat ? Ça défie l’imagination… 93 ! Intendant du grenier, directeur des directeurs de travaux, responsable des jardins d’Amon… et j’en passe. La reine d’Angleterre se contente d’anoblir les sujets qu’elle veut remercier. Hatchepsout fait mieux !

- Tu crois qu’il était vraiment amoureux d’elle ? Ou seulement passionné par le pouvoir, assoiffé d’honneur ? demandé-je avec un brin d’emphase.
- Je plaide pour l’amour, répond Aalam le plus sérieusement du monde. Quand ils se sont connus, Hatchepsout était adolescente. Elle ressemblait au buste sculpté que tu as vu au musée.
- Quand est-elle devenue obèse, alors ?
- Après leur séparation…
- Comment tu peux savoir ! Tu crois que c’est la tristesse qui la fait grossir ?
- Oui, répond Aalam calmement.

Quand il évoque la pharaonne et son architecte, on a l’impression qu’il a d’eux une dizaine d’albums photos.

- Et tu as des preuves ? demandé-je.
- Je crois que tu ne te rends pas bien compte. Quoi d’autre, sinon la passion pour permettre à un architecte de vénérer sa reine à genoux sur toutes les portes ! Imagine à Versailles. Ou plutôt à Notre-Dame de Paris, enfin dans une cathédrale où à la place de dieu, on vénérerait une pharaonne. Qu’est-ce que ça pouvait lui rapporter à elle, d’aimer un être de condition inférieure… Et en plus, comme si elle n’avait pas assez d’images de son architecte, elle lui a offert plus de vingt-cinq statues de lui. Elles sont toutes sublimes, d’ailleurs. Elle bouscule le protocole, elle fait même construire pour l’architecte un sarcophage quasiment identique au sien, en quarzite rouge, privilège jusque-là exclusivement pharaonique ; elle permet aussi qu’on le représente sur des fresques de la même taille qu’elle : d’habitude le pharaon est un géant, les autres des nains…

- Qu’elle l’aime, soit, mais lui…
- J’en suis sûr, elle était si belle, et puis c’est vrai qu’il y a une part d’intuition, en tout cas moi je crois qu’ils étaient amoureux…

Tout en parlant Aalam se débat avec le cadenas de la grille qui ferme l’entrée du cénotaphe.
- Ah, enfin ! s’exclame-t-il en la faisant grincer.

L’ivresse que lui cause cette petite satisfaction lui permet cette confidence :

- Il n’y a qu’à toi que je peux le dire : je me suis toujours imaginé que leur amour était réciproque. Sans doute la réalité était-elle plus prosaïque. En tout cas, c’est vrai qu’ils ont eu besoin l’un de l’autre. Sénènmout sans Hatchepsout n’est personne, et Hatchepsout a besoin du génie de l’architecte pour asseoir son pouvoir. Quand elle se fait introniser pharaon et devient Maâtkaré, son jeune neveu, qui est le pharaon légitime, enrage. Le clergé aussi la déteste parce qu’elle démocratise la religion et donne accès aux mystères. C’est le comble de l’hérésie ! Mais Maâtkaré et Sénènmout se moquent des convenances. Ils ont le peuple derrière eux, ils sont les plus forts… En plus, ils font régner la paix dans le royaume. Et la reine rapporte du pays de Pount des encens, des pierres et des gommes précieuses…

- Une grande reine, en somme…
- La plus grande des reines, oui !

Aalam reprend son souffle et pénètre dans le vestibule du cénotaphe. Avant de m’engouffrer dans l’obscurité, je jette un œil au temple qui nous surplombe. Il est écrasant de majesté. Aalam surprend mon regard.

- On l’appelle le « Djeser Djesérou », le sublime des sublimes, dit-il.

La descenderie de la tombe de Sénènmout est franche et droite. Nous arrivons très vite dans la salle du sarcophage. Le plafond est peint. C’est un ciel astronomique assez simple.

- Regarde, m’indique Aalam, les deux hémisphères sont séparés par une ligne, et sur cette ligne il y a deux noms entremêlés :
- Hatchepsout et Sénènmout, complèté-je.
- Oui…

Je contemple un moment les murs peints de couleurs chatoyantes, à moitié délavés par le temps. Aalam me montre un type qui rend hommage au mort. C’est le frère de l’architecte. Parce que Sénènmout ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfant. Normalement c’est au fils aîné de remplir cette tâche.

- Célibataire…
- Oui, parce que dévoué à une femme qu’il ne pouvait épouser… Viens, me dit Aalam, remontons un peu.

Et il m’emmène dans une sorte d’alcôve où est juchée une grande stèle en granit.

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Une sorte de grande affiche en pierre surmontée de deux grands yeux.

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- Les deux yeux soulignés de khôl, se sont des oudjat. Ils représentent le soleil et la lune.
- On dirait des antennes de papillons recourbées.

En dessous plus de mille hiéroglyphes gravés s’étagent en colonnes.

- Ce sont les portes de l’éternité, précise Aalam. Cette stèle a été rajoutée plus tard. Je l’ai traduite récemment. Ici, une date est inscrite, c’est celle de la séparation des amants en l’an XVI du règne de Maâtkaré.

- On sait pourquoi ils se sont séparés ?
- J’espère bien que le sénèt va nous l’apprendre…  Tu vois cette ligne, me dit-il en m’indiquant les hiéroglyphes en bas de la stèle, laisse-moi te les traduire, et tu comprendras peut-être pourquoi j’ai tant désiré le sénèt.

Aalam pose son index sur chacun des six signes et articule en détachant les mots :

- « L’Immortalité a un Jeu ; ce Jeu Dit ce que l’Histoire Tait. »
- C’est vraiment ce qui est écrit là ? murmuré-je en sentant l’excitation me gagner.

Je lui passe le sénèt et m’approche jusqu’à frôler du bout du nez ce mur de granit. Il est constellé de trous. Et c’est vrai, on dirait que certains sont trop ciselés pour être l’œuvre de la seule érosion. Aalam déballe le jeu avec une fièvre maîtrisée et dispose les pions sur la feutrine.

- Tu me les éclaires ? dit-il en me tendant la torche. Passe m’en un au hasard.


14- l’arrivée à Deir el Bahari

6 août 2010

En savourant son café tiède, Boris, entreprend de trier toutes les cartes de visites qu’il a reçues depuis son arrivée au Caire. Il y a une pelletée de politiciens et de diplomates locaux, il y a le directeur du musée et son assistant, il y a aussi la carte d’Aalam Massef ! Il la lui a donnée après la visite des pyramides. Boris l’appelle aussitôt. Bien entendu, le téléphone est sur répondeur. Boris fulmine et raccroche. Tout en entrant dans son répertoire les numéros utiles dispersés sur cette collection de cartes de visites, il rumine le message qu’il va lui laisser. Boris n’a jamais été très « technique ». Il entre un numéro et appuie sur effacer au lieu de valider. Il enrage et recommence. Au bout d’une heure, même s’il s’est pas mal emmêlé les pinceaux, il est venu à bout de sa pile de cartes. Il a décidé d’écrire à Aalam un texto menaçant :
« Monsieur, non seulement vous êtes complice du vol d’un objet d’état, mais aussi du rapt d’une mineure. Cela peut vous coûter très cher. Je vous conseille de ne pas bouger de votre mission polonaise à Deir el-Bahari ou bien je mets toutes les polices nationales et internationales à vos trousses ! Boris Orlic ».
Pour l’envoyer, il appuie sur la touche « menu », choisit « répertoire », puis « Aalam Massef » et « ok ».

Une sonnerie irritante sort un homme de son sommeil agité. Il rêvait qu’il brandissait le trophée de l’homme le plus puissant d’Egypte et qu’une foule en délire l’adulait. « Qui m’écrit à cette heure indue ? » maugrée-t-il tout en cherchant à tâtons son téléphone dans la poche intérieure de sa veste. Farouk le relit plusieurs fois sans comprendre. Et puis il percute et se lève en quatrième vitesse. Il prévient qu’il sera absent du bureau aujourd’hui. Et il fonce vers la gare.

Pendant ce temps, Boris, rasséréné, a sympathisé avec sa voisine, une accorte Egyptienne d’une cinquantaine d’années.

- Vous savez si Deir el-Bahari est loin de la gare de Louqsor ? lui demande-t-il.
- Oh, non, un quart d’heure en taxi, à peine. Je vais dans cette direction, je pourrais vous y mener si vous voulez.
- C’est vraiment très aimable à vous !
- Vous n’avez pas l’air d’un touriste, qu’allez vous faire à Deir el-Bahari ?
- Oh, c’est une histoire incroyable…
- Le voyage est long, et j’adore les histoires…
- Je peux vous résumer tout ça en une seule phrase : je vais sauver les meubles !
- Vous m’intriguez…
- Malheureusement, je ne peux rien vous dire de plus…

De tout le voyage, ni Boris ni sa voisine ne reviennent sur le sujet. Ils bavardent. On leur sert à déjeuner. Le contrôleur passe. Boris ouvre son portefeuille où il a rangé son passeport diplomatique.

- Je m’appelle Samira Féchir. Je travaille sur le site de Karnak.
- Moi, Boris Orlic, enchanté, dit-il sans rien préciser d’autre.
- Vous jouez aux échecs ?
- Avec plaisir.

Sur la place de la gare de Louqsor, cernée par des immeubles fraîchement repeints en ocre jaune, une armada de vieux taxis blancs se dorent au soleil. La nouveauté du décor, l’air pur me font oublier Boris et ma mauvaise conscience. Je ne lui ai pas donné le numéro d’Aalam. Il était tellement hors de lui ! Et à aucun moment l’idée qu’il ait pu l’avoir par la carte de visite d’Aalam ne m’effleure. Mais je décide de le tenir au courant par texto de l’avancée de notre enquête. Ça le rassurera. D’ailleurs, dans la voiture qui nous emmène vers Deir el-Bahari, j’envoie : « Filons vers notre tombe ! »
(Je vous jure que sur le moment je n’ai pas pensé une seconde que je faisais un jeu de mots !)

- Ce n’est pas une tombe mais un cénotaphe, précise Aalam, parce que Sénènmout n’y a pas été enterré. Un mystère entoure les circonstances de sa mort. Il disparaît à un moment donné, en l’an XVI du règne d’Hatchepsout et réapparaît cinq ans après, mais nous ne savons rien de plus.

J’enregistre ces informations sans poser de questions. Le taxi arrive au bord du Nil. Je monte dans le bac et m’accoude au bastingage. À cette heure matinale, les touristes petit déjeunent à leur hôtel. Le Nil est vert, calme et pur. Je me sens loin de mes soucis habituels. Comme si un autre temps, oriental, plus profond, m’envahissait.

Sur la rive ouest du fleuve, nous traversons un village moderne, puis des champs drus et verts. Et d’un coup le paysage devient beige. Nous passons le village de Gournah avec ses maisons en terres collées à la montagne, « c’est dans ce village que vivait mon grand-père », me glisse Aalam, puis nous roulons droit vers les montagnes unicolores. Au fond, le temple de Deir el-Bahari m’apparaît comme une hallucination.

Au bout de la route caillouteuse et déserte, se dresse une falaise colossale, un vrai décor de Western à ceci près que se déploie à ses pieds, exactement dans les mêmes couleurs, comme un caméléon sur une feuille, un temple somptueux, un château à six ailes, étagé en trois terrasses, rythmé par des colonnes innombrables et traversé par un rampe monumentale. Un mirage… encore nimbé de la poussière de la route.

Je me frotte les yeux. J’ai pourtant déjà vu des maisons imposantes, des palais, mais là, l’émotion me submerge. Parce que c’est incompréhensible. Dans un désert, là où ne vivent que les scorpions et quelques lézards. C’est fou. Je suis fière d’appartenir à l’espèce qui est capable de faire ça. Mais je pressens aussi les millions d’injustices qui ont servi à concrétiser la démesure de cette pharaonne bâtisseuse et presque l’écho des coups de fouet…

Le taxi brinquebalant nous laisse devant les bureaux de la mission polonaise. Aalam entre demander des clés au responsable qu’il connaît bien puisque ce site est le terrain de sa thèse. Il y a travaillé pendant trois ans. Je l’attends sur le perron. Je commence à avoir chaud avec mon burnous. Et si je l’enlevais ? il n’y a personne… Après tout, j’ai bien le droit d’être en robe. Quand Aalam revient, je suis en train de me déshabiller. J’ai le burnous sur la tête.

- Il y a des vestiaires là-bas, me dit-il en me montrant les toilettes.
Il me tend un pantalon de treillis et une chemise trop large. Je remets ma robe de bure.
- Ce sera plus approprié pour ce que nous avons à faire, dit-il. Tu peux laisser tes affaires dans un casier.

Je me lève et ris doucement.

- Qu’est-ce qui te fait rire ? demande Aalam.

Si j’avais été dans un Indiana Jones, j’aurai gardé ma robe de pin-up. Elle se serait déchirée en cours de route, lacérée par des serpents ou une nuée de chauve-souris, mais malgré ces épisodes mouvementés, je serais restée impeccablement coiffée.

Je réponds :

- Rien, je renonce à Hollywood, c’est tout.