PayDay loans car insurance

Les aventures égyptiennes


1- L’arrivée en Égypte
2- L’entrée dans la pyramide
3- La découverte d’Hatchepsout
4- le grenier des momies
5- Aalam se décoince
6- ...et abat son jeu

26- où la science triomphe

6 septembre 2010

Ce matin a lieu la cérémonie au musée. Nous partons en famille dans la voiture avec chauffeur allouée à mon père. Monsieur Moucchaca nous accueille sur le perron. Il est identique à lui-même, calme et imposant. A le revoir en chair et en os après toutes nos aventures, mon cœur bat vite. Combien de fois avons-nous prononcé ou invoqué son nom en l’espace de trois petits jours ? Il me salue poliment, me serre la pince de sa vieille main aristocratique, presque normalement, peut-être un peu plus longuement que le protocole le voudrait, mais ni ses yeux ni son regard ne trahissent la moindre émotion.
Il s’adresse à mon père :

— Quel plaisir de vous revoir, dit-il, c’est un grand jour pour l’Égypte et pour l’amitié entre nos deux pays. Avez-vous fait bon voyage à Assouan ?
— Excellent, répond mon père, tout aussi cordial.

M. Moucchaca est beaucoup trop détendu. À l’évidence, il ne sait encore rien de la catastrophe du sénèt brisé. Je tremble comme une feuille. Impossible de rester plantée comme un bégonia en pot à côté de mes parents et du directeur. Farouk, contre toute attente, nous aurait-il encore joué un tour ? Il faut que je parle à Boris. Il est sur place depuis plusieurs heures déjà. Je m’éclipse à sa recherche.

À l’intérieur du musée, je me laisse guider par les panneaux « inauguration ». Je grimpe le grand escalier et regarde le rez-de-chaussée vide. Ma visite avec Aalam me semble dater d’il y a trois siècles.

Dans la salle du Nouvel Empire, j’avance en fixant Hatchepsout. Bien plus qu’une sculpture en bois pour moi, le buste de la reine a sur les joues le rose de la vie et son sourire malin met en marche une usine de tuyaux à l’intérieur de mon ventre. Je passe devant elle sans m’arrêter, mais je ne peux m’empêcher de lui faire un clin d’œil.

Devant la vitrine destinée au sénèt on a monté une estrade et placé des chaises en hémicycle. Je me fraie un passage parmi les invités et m’assieds à l’extrémité de la première rangée. J’ai mis ma robe verte, celle que j’avais aussi à Tête-en-fosse et que Yan a trouvé jolie parce que de la même couleur que mes yeux. Je m’en souviens bien, c’est un des seuls compliments qu’il m’ait fait.

Tout en cherchant Boris du regard, j’essaye de deviner qui est qui dans cette assemblée où se concentre le gratin culturel de la capitale. Le type avec ses grosses lunettes et ses cheveux teints coiffés en arrière, je parie que c’est le ministre de la culture. Le gros chauve, forcément un industriel. La plupart des femmes sont brunes, mais quelques-unes sont peroxydées, d’autres voilées. Je calcule la moyenne d’âge : elle avoisine le triple du mien. C’est au moment où je me fais cette remarque transcendante que j’aperçois Boris. Il pépie enjoué comme un loriot sur une branche de pommier en fleur, en pleine discussion avec madame Morel, la barbamama de l’ambassadeur de France, revêtue d’un tailleur luisant comme un lys mouillé. Je me lève pour le rejoindre, mais alors M. Moucchaca fait son entrée, suivi de mon père et de l’ambassadeur. On n’entend plus que le bruit des chaises. Tous se sont tus et prennent place.

Le directeur du musée monte sur l’estrade.

— Chers amis, merci d’avoir répondu si nombreux à notre invitation. La France, vous le savez, a la gentillesse de nous faire don d’une pièce unique qui appartenait jusqu’ici au Musée du Louvre. C’est un jeu de sénèt, de facture modeste, en terre cuite, retrouvé dans la tombe de la reine Hatchepsout. J’ai eu l’occasion de l’étudier, et cet objet n’a rien d’inoubliable…

Des « Oh ! oh ! » d’étonnement se font entendre dans la salle. Quoi, le gentil M. Moucchaca critique le peu de prix du cadeau fait par la France ? Les journalistes, le stylo levé, sont dans l’expectative d’un scoop inespéré.

Monsieur Moucchaca, un sourire discret sur les lèvres, semble se délecter de l’effet produit. Il claque dans ses mains. Deux hommes, apportent alors un plateau recouvert d’un linge.

— Ts… ts… ts… en vérité, dit-il avec un large sourire, ce jour est un jour fabuleux. Et ce n’est pas parce que je vais pouvoir ranger un nouvel objet parmi les milliers d’autres que compte ce musée. Non, ne vous offusquez pas, mes amis, au contraire ! Mais avant de vous en dire davantage, je souhaiterais que me rejoignent à cette tribune messieurs Morel et Calus.

L’ambassadeur Morel se lève de sa place de choix, au milieu du premier rang, et fait face aux invités qui l’applaudissent généreusement. Il se courbe légèrement, un sourire blasé sur les lèvres. Mon père, qui le dépasse de deux têtes, s’est également levé, mais se place discrètement sur le côté.

— En vérité, ce jour est historique, reprend le conservateur. Car ce que nous allons vous dévoiler, dit-il en désignant le plateau est bien plus qu’un simple objet. Ce modeste jeu n’était qu’un appât, il était la première étape vers… dit-il en marquant une petite pose, vers la révélation d’un grand secret. Hypothèse folle, farfelue autant que vous le voulez, mais que la France a su prendre au sérieux. La France ! que je vous prierai de saluer comme il se doit.

Les invités s’exécutent et frappent dans leurs mains. L’ambassadeur rougit de plaisir, quant à mon père, il plonge ses prunelles dans les miennes. J’y lis ce que j’ai rêvé d’y lire : de la fierté. Les larmes me montent aux yeux. Je me pince le nez et ça marche, la poussée lacrymale s’arrête net dans le dernier canal. Mais où es Aalam ?

Tandis que je m’interroge, le conservateur détaille :

— La confiance qu’elle nous a témoignée nous a permis d’aboutir… … rébus sur les parois d’une tombe, pierre qui se fend et délivre une plaquette de cuivre, grotte mystérieuse… Les étapes du déchiffrement de cette énigme sont autant d’histoires absolument extraordinaires. De telles aventures se comptent sur les doigts d’une main dans toute l’histoire de l’Égyptologie. Je suis tellement heureux d’avoir pu en être le témoin. Mesdames et Monsieur laissez-moi vous présenter le Testament Secret du grand intendant de la reine, Sénènmout !

Monsieur Mouchacca, enlève le drap qui recouvrait le plateau, et présente à l’auditoire le papyrus déroulé. L’assemblée applaudit à tout rompre. Ma voisine chuchotte à sa voisine :

— Je n’ai pas tout compris et toi ? Tout cela pour un papyrus ?

L’indifférence de cette femme au lourd parfum de patchouli me scandalise au point que je ne remarque pas le nouveau venu sur l’estrade.

— Je vous présente l’architecte de Deir el-Bahari, Aalam Massef ! C’est à lui que nous devons l’intuition qui, du Sénèt, nous a conduit jusqu’à cette merveille. Il vous en parlera mieux que moi. Mais avant de lui laisser la parole, ajoute le Conservateur, je voudrais profiter de cette heure solennelle pour émettre un vœu.

La voix de M. Moucchaca s’est faite plus personnelle.

— J’atteins un âge presque canonique, commence-t-il. Je songe à la retraite, vous le savez. Et je serai vraiment comblé si l’on pouvait nommer une personnalité de valeur qui brille par son érudition, mais aussi par son sens pratique. C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, dit-il avec solennité à l’attention expresse du ministre de la culture présent dans la salle, je souhaiterais vivement que me succède à ce poste de premier plan le jeune et brillant architecte et archéologue que voici : Aalam Massef, déclare-t-il.
— Bravo ! dis-je en frappant frénétiquement dans mes mains en même temps que le reste de l’auditoire.

Aalam, s’incline, il porte son éternel costume clair, qu’il a manifestement eu le temps de faire repasser depuis notre équipée. Il embrasse M. Moucchaca, puis serre les mains de mon père et de l’ambassadeur. Et il se met à raconter notre aventure en partant de son grand-père et en émettant le vœu d’unir les dépouilles de ses illustres aïeux. Je suis heureuse.

À la fin de la réception, alors que tous étaient massés autour du buffet, Aalam vient me voir.

— Merci, me dit-il en enfermant ma main entre les siennes.

Il ne prononce pas un mot de plus. Et moi non plus. Avec la foule qui se presse autour de lui, impossible de discuter vraiment. Je m’éloigne peu à peu du buffet, du monde et son caquetage. Dès que je réussis atteindre l’extrémité du buffet, je me sauve et m’échappe dans la cour. Là, je m’appuie contre un des vieux troncs de sycomores, regarde mon téléphone, hésite, puis compose un numéro.

— Allô Yan?
— Héloïse, enfin ! Alors comment ça se passe en Égypte ?

Je ferme les yeux à demi et j’écoute sa voix grave et douce. Il a l’air content de me parler.

— Pas mal. Moins ennuyeux que prévu… dis je de la voix mystérieuse de quelqu’un qui rêve de dévoiler son secret.
— Raconte moi.
— Ça risque d’être un peu long.
— Fais moi un mail, une lettre… je veux te lire…
— D’accord, dis-je, et le début se profile déjà à mon esprit :

« La fille en Converse vertes élimées, avec ses cheveux bouclés ébouriffés, les yeux encore plein de sommeil, c’est moi, Héloïse… »

25- la fête est finie

6 septembre 2010

Nous refaisons le chemin en sens inverse sans échanger une parole au sujet du parchemin qu’Aalam a replacé dans sa boite et enroulé dans sa veste. Nous nous retrouvons tous les trois dans la voiture.

— On m’a tellement raconté que Sénènmout est mon aïeul que j’ai fini par le croire, dit Aalam pour expliquer son émotion.
— Vous avez fait une découverte fantastique, lui dit Boris.
— Et ton grand-père te disait la vérité, ajouté-je.
— C’est drôle, poursuit-il, parce qu’au lieu de me réjouir, je pense à Sénènemout. Cela peut sembler idiot mais je voudrais vraiment accomplir sa dernière volonté …
— Mais tu l’accompliras, dis-je : on a déjà retrouvé la momie d’Hatchepsout, il ne reste plus qu’à trouver celle de l’architecte.
— Au bas mot, vingt ans de recherche ! rétorque Aalam en essayant d’être gai. Bon… Il ne me reste plus qu’à vous remercier, dit-il en serrant les mains de Boris, et à vous accompagner à la gare…
— Comment, tu ne viens pas avec nous au Caire pour annoncer ta découverte au Musée ?
— Il faut que je rende sa voiture à Tewfik…
— Voyons voir, dit Boris en regardant sa montre. 14 heures, il est encore tôt. Et si nous allions d’abord fêter votre découverte au Winter Palace ? Nous méritons bien un petit verre de champagne, il me semble ? Permettez-moi de vous inviter.

— Et Tewfik ? dis-je.
— Nous enverrons un taxi le chercher. Il nous rejoindra et retrouvera sa voiture au parking du Winter Palace, dit-il en mettant le contact. Vous me guidez jusqu’à l’hôtel ?

*

Le Winter Palace est un une copie d’un palais Renaissance recouvert par une épaisse couche de confort. La peinture est brillante, le personnel en livrée. Un portier se charge de garer notre voiture, un tank parmi les berlines, et nous gravissons l’escalier à double révolution, en nous enfonçant dans la moquette rouge. L’architecte époussette son costume, Boris range son bob, ils sont tout à fait présentables ; pas moi. Je porte toujours le pantalon de treillis et la chemise trop large prêtés par Aalam. Dire qu’abandonnés à quelques kilomètres de là dorment dans un casier de la mission polonaise une ravissante robe rouge et une paire de sandales de gala…

Tant pis. A défaut des oripeaux, j’arbore la mine du succès et je me convainc que les tapis persans doivent être heureux de sentir mes pas se frotter à eux. Les portes s’ouvrent quand je m’avance vers elles, et lorsque je pénètre dans la salle à manger, j’ai encore une fois l’impression d’avoir été propulsée en 1912. Du cristal aux triples rideaux, on cultive l’illusion que la première guerre mondiale n’a jamais eu lieu. Aucun détail ne rappelle le monde moderne et son tumulte. Il y a des tableaux de princes en turban, des aquarelles de tigre. On parle à voix basse chasse (tigre, alligator), vin (château Laffite, Pauillac), et éventuellement chefs-d’œuvre d’architecture.

Ici la cravate est obligatoire. Le maître d’hôtel vêtu de noir au plastron blanc en prête aux deux hommes et nous mène à une table ronde. Il m’aide à m’asseoir en tirant et repoussant ma chaise, puis nous donne le menu. Il y a trois verres par assiettes, les couverts sont en argent et les serviettes brodées pliées avec un art consommé. J’ai encore le goût du désert dans les narines. Boris commande de la Veuve Cliquot et pose devant lui le sénèt. Aalam l’imite et pose devant lui la boite au parchemin. Le moment est solennel.

— « Queue de boeuf aux gambas », dis-je avec un accent un peu snob. Vous avez déjà goûté ?
— Et « Bisque de perche aux algues du Nil » ?

Nous n’avons pas le temps de commenter plus avant la carte du jour :

— Ah je vous retrouve, bande de cachottiers ! hurle un type échevelé qui se dirige vers nous. Si vous croyez que vous allez m’évincer ! dit-il en écartant le maître d’hôtel. Heureusement que j’ai intercepté le taxi que vous avez envoyé à Tewfik. Je vois clair dans votre petit jeu. Vous voulez prendre ma place au musée, c’est ça ! Eh bien ça ne se passera pas comme ça, c’est moi qui vous le dit ! vocifère-t-il entre ses dents.

Cet homme hors de lui est bien évidemment Farouk.

— Bah je vois qu’on ne s’embête pas : Veuve Cliquot 1992, ma foi ! Et maintenant en plus,  il n’y a plus un, mais deux sénèts ! dit-il de sa voix de tête en découvrant les deux objets sur la nappe blanche.

Il avance la main pour les saisir, mais Aalam et Boris sont plus rapides que lui. Alors, il s’en prend à Boris et essaye de lui arracher l’objet des mains. En vain. Il se saisit d’une fourchette et donne un grand coup sur la tête du précepteur, qui sonné, lâche le sénèt.
— Boris ! m’écrié-je.
— Ah, ah ! s’esclaffe le malveillant rouquin qui s’est emparé du paquet. mais, Aalam le bloque de tout son corps et l’empêche de faire le moindre geste.
— Repose ça tout de suite ! commande fermement mon ami.
— D’accord, répond Farouk avec hargne en reposant l’objet.

Aalam s’en saisit. Farouk se baisse pour refaire son lacet et pris d’une inspiration soudaine, attrape le bord du tapis et tire dessus de toutes ses forces. Aalam perd l’équilibre et s’étale sur le sol laissant échapper le sénèt qui saute en l’air et finit sa course sur le dallage de marbre du restaurant. Le jeu d’argile s’est brisé en deux. Les pions ont volé aux quatre coins de la pièce. Nous contemplons le désastre en silence.

*

Farouk est éteint. Il est assis dans un fauteuil en cuir, amorphe et désolé.

— J’étais hors de moi, dit-il, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Nous l’entourons, tous les trois en face de lui, et contemplons le sénèt brisé posé sur une table basse. Dans mon Chesterfield profond, difficile de prendre l’affaire au tragique. Je m’y enfonce et résiste à l’envie de m’y prélasser. Pour un peu, vu l’odeur de cigare frais qui flotte, je me prendrais pour Hercule Poirot, le détective des romans d’Agatha Christie qui sourit toujours, même quand il vient d’apprendre qu’un crime effroyable vient d’être commis.

Un serveur vient prendre notre commande.

— Whisky please, demande Boris.

Le serveur s’en va, mais mon précepteur me voit et le rappelle :

— and an apple juice please !

Ah, tiens, d’office ! je fais une moue, mais ne dis rien, d’ailleurs ça me va le jus de pomme, surtout que c’est grosso modo de la même couleur que le whisky.

— J’expliquerai la situation à l’ambassadeur et à M. Moucchaca, dit Boris. L’essentiel c’est que nous rentrions au plus vite, tous ensemble. Et qu’il n’y ait pas d’incident. Il va falloir la jouer fine.
— Vous allez dire à M. Moucchaca ce qui s’est passé ? s’exclame Farouk d’un ton plaintif
— Les deux hommes ne prennent même pas la peine de lui répondre.

C’est la première fois que Farouk m’apitoie. Je suis à deux doigts d’oublier la répulsion qu’il m’a inspirée et de lui trouver des excuses. Nous consultons les horaires de train. Le prochain express pour le Caire part à 16 heures 30. Nous avons un peu de temps devant nous, mais plus du tout envie de boire du champagne dans une atmosphère feutrée en croquant dans une queue de bœuf rôtie. À la place, nous allons à la gare et après avoir acheté nos billets nous faisons halte dans un petit restaurant où je découvre le koushari, un plat à plusieurs strates : d’abord une couche de riz blanc agrémenté de quelques vermicelles, puis une couche de grosses coquillettes, une couche de lentilles, le tout arrosé d’une sauce tomate parsemée d’oignons grillés et de pois chiches. Roboratif à souhait. J’avais faim.

Une fois installée dans le train, je résiste comme je peux mais dix minutes après avoir quitté la gare je dors à poing fermé, et ne me réveille qu’au Caire. Il est deux heures et demie du matin. Nous allons finir notre nuit à la résidence de l’Ambassade et Aalam dans l’appartement de ses parents au dessus d’el-Misr. Farouk n’a pas dit une parole. On le laisse partir. Il ne peut plus rien contre nous, désormais.
Dans ma chambre sous les toits, j’ai à peine le temps de me glisser entre les draps de mon lit que ma mère ouvre la porte. Cette fois elle s’approche de mon lit. Je m’efforce de ne pas dessiller les paupières. Maman m’embrasse le front. Si elle savait !

24- le testament de Sénènmout

6 septembre 2010

Sans attendre nos hochements de tête, mon ami glisse la plaquette dans la fente finement rainurée. La paroi coulisse alors avec un bruit caverneux. Le pan de mur est comme avalé. Un souffle putride s’échappe du trou noir qui est apparu à la place de l’image d’Osiris. Nous avançons lentement. Aalam craque une allumette qui s’enflamme aussitôt.

— Je vous attends ici, clame Boris d’une voix sourde. Je veille à ce que cette porte dérobée ne se referme pas.

Nous sommes bel et bien dans une grotte ou plutôt à l’intérieur d’un œuf. Tout est rouge. L’allumette s’éteint très vite mais au lieu d’en rallumer une immédiatement, nous nous laissons envahir par l’obscurité et très vite nos yeux s’y habituent. La lumière du néon qui parvient de la salle du sarcophage est suffisante pour apercevoir le seul élément saillant de la pièce : une double protubérance en calcaire. Elle semble sortir du sol et forme comme deux champignons à chapeau plat. Un petit, l’autre grand. Des stalagmites ? À mieux regarder, on aurait plutôt dit une table avec son tabouret. Un mobilier troglodyte. Nous avançons avec émotion. Le bureau de pierre occupe le centre de la pièce.

Ici tout est rouge. Le sol, les murs, le plafond. De l’oxyde de fer, autrement dit de la rouille devenue peinture, me dit Aalam. Seul le bureau et son assise sont restés bruts et rayonnent de blancheur. À quoi peut bien servir cette table ? Est-ce un bureau ou bien un autel ? En tout cas, la pierre éclatante dans l’obscurité exerce une attraction irrépressible. Comme un diamant. Il n’y a plus d’allumette à gratter. Bêtement je m’imagine être dans le gosier d’un monstre, ou plutôt non, dans l’estomac d’une baleine. En plus, les parois ont l’exacte couleur du foie de veau sur l’étal du boucher.

Aalam tapote sur la table comme pour se donner une contenance. Il s’est assis sur le tabouret. Il réfléchit tout haut, mais ses mots murmurés me parviennent réverbérés comme si nous nous trouvions dans une même salle de bain. Dans quel but Sénènmout nous a menés jusqu’ici ? La réponse est là, tout près, il ne faut pas s’énerver. Mon architecte lève la tête, comme si solution pouvait lui tomber dessus. Rien ne se produit…

— Je me sens bien, chuchote-t-il.

Et c’est vrai que le lieu respire la concentration. On a dû longuement prier ici ou bien travailler.

— Eh oh, il y a quelqu’un ? lancé-je les mains en porte-voix pour me rassurer.

J’ai rompu la solennité du moment, j’en avais besoin. Je sens une panique monter en moi. Je tourne brusquement la tête vers l’entrée :

— C’est bon Boris, la porte ne bouge pas ?
— Tout va bien, répond-il.

Et si je le rejoignais ?

Aalam vient de sentir quelque chose bouger sous le plateau. Un tiroir a été ménagé dans la table. Je reviens sur mes pas, juste à temps pour le voir extirper un objet oblong. Aalam laisse le tiroir ouvert, il est vide et blanc, puis retourne dans salle du sarcophage où il s’accroupit près de la lumière. Boris et moi l’entourons.

L’objet en bois a le format d’un sénèt ou d’un sarcophage en miniature. Il ne porte aucune inscription et son couvercle coulisse comme un vieux plumier. Il contient un rouleau de papyrus. Son lien de tissu se désintègre dès qu’Aalam le touche Une écriture noire, soignée, couvre entièrement une page de quarante centimètres de long pour vingt-cinq centimètres de large. Ce ne sont pas des hiéroglyphes classiques, mais du hiératique, l’écriture qu’utilisent les scribes pour les documents de la vie courante. Aalam commence à lire à voix basse en égyptien. Le papyrus est admirablement conservé. Seule une petite partie, dans le coin supérieur, s’est effritée. Aalam bute sur un mot ; alors il s’arrête et nous dit :

— C’est Sénènmout…
— Et ? demandons-nous en chœur.

Notre impatience parvient à faire sourire Aalam, malgré sa concentration et il improvise une traduction. Il murmure en égyptien, puis en français :

« Je viens de perdre ce qu’un père ne devrait jamais perdre », commence-t-il, puis il marque un temps d’arrêt. « Mon fils s’est éteint. Tout le temps de sa maladie fulgurante, de sa fièvre tenace qui l’a émacié et rendu plus fin qu’un sceptre d’Hathor, ma foi en Maât a vacillé. Mais aujourd’hui, face à l’inexorable de sa mort, continue Aalam, ma volonté reprend le dessus, et je me résigne au mouvement parfois incompréhensible de la vie. »

Le temps du déchiffrement qui ralentit la traduction attise ma curiosité. Je sens Boris captivé comme moi.
Tels deux affamés à qui l’on distille leur gâteau préféré au compte-gouttes, nous buvons avidement le moindre mot. Aalam poursuit :

« L’enfant à trois rides, né pendant le troisième mois du règne du deuxième Thoutmosis, au treizième jour de l’inondation, était entré dans sa vingt-et-unième année. Avant de passer dans le royaume d’Osiris, notre Maïherpera a eu le temps de transmettre son principe vital. Mais le fils du fils ne sait pas encore lire. C’est pourquoi, ce jour, je me suis mis à écrire. C’est pour lui — c’est pour toi, ô mon petit-fils ! — que je manie le calame. Je ne serai bientôt plus de ce monde et la propagande des prêtres aura tôt fait de gommer toute trace de mon œuvre. Ils détruiront nos temples, ils martèleront nos images, ils effaceront Maâtkaré des listes royales. Je connais le fond de leur cœur. »

« Mon enfant, tu lis maintenant ces lignes parce que tu as réussi à résoudre les trois étapes de l’énigme que je t’ai laissée. J’espère que c’est toi, le fils du fils. Mais qui sait, peut-être que nos ennemis personnels t’auront empêché, et que mon secret restera à jamais emmuré dans cette grotte. »

La voix d’Aalam chevrote. Mais il se reprend et poursuit :

« Cette lettre est mon dernier espoir. J’ai tant de choses à te dire. Mon cœur déborde et il me faut drainer les sentiments qui me submergent. Sache que j’ai profondément aimé celle à qui j’ai enseigné les arcanes des sciences. Un même élan, celui de la connaissance et de la transmission nous a uni. Une union charnelle et spirituelle. Tu en es le fruit. Enorgueillis-toi, mais sache qu’il t’incombe maintenant de dissiper les ténèbres dans lesquelles les ambitieux veulent maintenir le peuple. Ta tâche sera difficile. Les clergés d’Osiris et d’Amon ont intérêt à entretenir leurs mystères. Ainsi ils terrorisent les fidèles et les gardent sous leur coupe. Ta mère et moi avons consacré notre vie à lutter contre eux. Ils nous haïssent. Chaque jour est un combat. Ils manipulent le peuple, ils essayent de le monter contre nous. Qui sait si tout à l’heure, un empoisonneur n’aura pas réussi à verser son venin à notre table. La menace gronde. Je me hâte de finir ce testament. »

« Aujourd’hui, il m’est devenu insupportable de demeurer plus longtemps là où, avec mon fils et ma compagne bien aimée, j’ai connu la félicité. Après avoir pleuré et séjourné dans l’obscurité de cette grotte, j’ai pris la décision de m’en aller vers le Sud, en direction de la terre d’Hathor, et de m’arrêter au pays de Koush, sur le sol qui m’a vu naître. Cet exil volontaire m’est nécessaire. Il me faut méditer, il me faut étudier les cieux et les énergies cosmiques. Peut-être qu’alors je m’en trouverai régénéré et que la force de seconder ma reine me reprendra. Je ne peux préjuger de l’avenir. Aussi je te charge d’ores et déjà de la plus précieuses des missions, celle de « réunir Hatchepsout et Sénènmout pour l’éternité dans le giron d’Hathor »

Aalam a les yeux brouillés par les larmes. Il pose le rouleau sur ses genoux et s’assied par terre. Il éclate alors en sanglots. Ce n’est rien : seulement la pression qui se relâche. Je m’éloigne par pudeur et Boris se met à inspecter, sans vraiment les voir, les parois du couloir.

Je me répète la dernière parole du testament : « Réunir … pour l’éternité dans le giron d’Hathor… » Quel est le sens de cette injonction ? Sénènmout a-t-il vraiment voulu être enterré avec sa reine ? ou bien la formule n’est-elle qu’un symbole ? Le giron d’Hathor doit désigner un endroit précis mais lequel : une chapelle secrète, une grotte ?

— Tu sais ce que c’est, le giron d’Hathor ? demandé-je en mettant ma main sur l’omoplate de mon ami.

23- la tombe de Maïherpera

31 août 2010

Nous nous garons à l’entrée. Il est neuf heures, l’heure où d’habitude déferlent des hordes de touristes. Nous sommes pourtant presque seuls dans le petit train qui mène de tombe en tombe.

— Where do you comme from ? nous demande un gentil couple en short, apparemment des Suisses, vu l’accent traînant.
— Ne govorim ingleski, (c’est-à-dire : je ne parle pas anglais) répond Boris en serbo-croate.

Ils hochent la tête, désappointés.

— Dobar dan, dis-je, en les quittant.

Ils me font un geste de la main, touchant.

Nous descendons de notre carrosse non loin de la tombe de Ramsès III, « une des plus belles tombes de l’oued », précise Aalam qui nous fait la contourner. Nous marchons dans le lit d’un fleuve asséché et arrivons devant la tombe de Maïherpera. Elle n’est annoncée par aucune pancarte. On ne la visite pas.

— Si ça n’avait pas été la tombe d’un jeune Nubien de l’époque de Sénènmout, je ne m’y serais jamais intéressé. Elle est modeste vous allez voir, dit l’architecte devant une lourde porte.

Il force un peu la clé avant que la serrure ne cède. Enfin, elle s’ouvre dans un grincement. Je me plaque contre le mur la main sur la bouche pour ne pas hurler. Un essaim noir non-identifié me frôle en un bruissement épouvantable.

— Des chauves-souris, m’informe Aalam.
— Ravie de le savoir, maugréé-je en me recoiffant grosso modo.
— Depuis combien de temps cette tombe n’a pas été ouverte ? demande Boris avec un peu d’effroi dans la voix.
— Ça ne m’étonnerait pas que j’en ai été le dernier visiteur, répond l’architecte.

Il ôte les toiles d’araignée d’un boîtier gris caché dans un coin, dévisse un boulon et appuie sur un disjoncteur.
La lumière éclaira le tombeau.

— Tiens, ça marche encore…

Comme dans la tombe de Sénènmout, le couloir est rectiligne et mène à une chambre rectangulaire. Un sarcophage en bois éclairé par un néon jaunâtre trône au milieu de la pièce. Je m’approche, habituée, maintenant, au tête à tête avec les corps calcinés par les siècles. Mais il est vide. Aalam m’explique :

— La momie est au musée du Caire, entreposée dans les réserves, au grenier où je t’ai montré la nourrice de la reine.
— Tu l’as étudiée?
— Bien sûr. C’est quasiment une histoire de famille. Parce que comme je rêvais à une parenté possible avec Sénènmout et que la légende familiale…
— … dit que Sénènemout est ton aïeul.

Il hoche la tête avec une pointe de sérieux.

— Alors, il te ressemble ? demandé-je.
— Maïherpera avait la peau mate, noircie par le baume des momificateurs, dit Aalam en guise de réponse. Tu me passes la plaquette ?

Mais où est Boris ? Ah, le voilà qui arrive, il a accroché un sourire de façade sur son visage, mais je ne le sens pas rassuré. C’est vrai qu’il est claustrophobe. Il a déjà refusé de descendre dans la pyramide de Khéops, mais ici il n’a pas le choix. Le sentiment du devoir l’emporte sur la phobie. Quand il nous rejoint, on dirait un condamné qui marche vers l’échafaud. Je ne fais pas de commentaires. Je lui prends le bras et nous inspectons les parois où figure le texte illustré du Livre des Morts. Les dessins montrent les épreuves que doit vaincre le défunt s’il veut mériter l’éternité. Combat contre des monstres effrayants, tortures terribles, affreuses ruses du serpent Apopis… On a vu des images plus réconfortantes… Mais elles ont un effet bénéfique sur mon précepteur. On dirait qu’il oublie provisoirement qu’il se trouve sous terre.

Autour des portes et des piliers, les dieux plus grands que nature, veillent sur le sarcophage. Je reconnais Hathor et ses cornes de vaches, Rê avec sa tête de faucon, Anubis avec sa tête de chien et Mâat coiffée de sa plume. Ils sont tous là. du moins, ceux que je connais.

— Regarde au plafond, les mêmes fleurs que sur les bâtonnets du Sénèt ! m’exclamé-je…
— Des fleurs comme ça, il y en a partout, répond Aalam concentré.

Plus loin, un homme sur un trône en bois rouge incrusté de marqueterie est assis de profil, un énorme scarabée lui tient lieu de tête.

— Viens voir un scarabée ! m’écrié-je.
— C’est Khepri, répond Aalam qui ne se retourne même pas.

Boris et moi inspectons cette paroi à la recherche d’un indice mais rien, ni dans le pagne, ni dans les bijoux, ni dans les hiéroglyphes, pas un interstice pour encastrer la plaquette…

— Sénènmout nous a forcément laissé un signe évident, dit Aalam en s’approchant de nous.

Il scrute tour à tour la plaquette puis le mur.

— Tenez, un détail étonnant, dit-il en désignant la barque solaire sur le mur du fond de la tombe.

On voit Osiris avec sa couronne blanche et Hathor avec des dieux derrière… dans un bateau. Pour moi, rien d’anormal… peut-être les deux cobras ?

— Regardez les accessoires que tient Osiris. Il y a son sceptre et son fouet, attributs habituels de la royauté, mais il tient aussi… « l’ankh » ou croix de vie et le « Ouas » — ne me demandez pas à quoi ils servent, on ne sait pas exactement ce que c’est — qui sont deux attributs de Rê.
— Et alors, c’est rare ?
— C’est surtout complètement interdit par les prêtres. Sénènmout a osé le faire une seule fois, à Deir el-Bahari, où Hatchepsout figure en gigantesque Osiris tenant les attributs de Rê. En plus ces deux signes forment un cryptogramme, Ankh-Ouas, ça veut dire le lait.
— Le lait ?
— Le symbole de la grande Déesse… La déesse de l’amour…
— Hathor…
— Oui. C‘est quand même remarquable de réussir à mettre en une seule image, les trois forces vitales : le soleil (Rê), le Nil (Osiris) et l’amour (Hathor).
« Bon », me dis-je avec un enthousiasme modéré. Si seulement je pouvais être transpercée par une idée de génie…

Boris intervient :

— Il me semble, dit-il avec nonchalance, que la barre de la croix de vie est creuse.
— En effet ! crie presque Aalam et il brandit la plaquette de cuivre comme une carte bleue devant un distributeur automatique.

22- … qui mènent à la vallée des rois

31 août 2010

En retournant au Lac Sacré, je m’approche de la tente où les trois hommes sont toujours en train d’examiner le trésor de Tewfik. Je ne m’attarde pas et retourne à la buvette pour ressortir enfin des toilettes.

— Vous vous sentez mieux ? s’enquit sérieusement Madame Féchir. Il faut un petit temps d’acclimatation et vous vous y ferez, dit-elle en me tapotant l’épaule avec une gentillesse maladroite.
— Oui, vous avez raison, dis-je comme une rescapée, du bout des lèvres. J’ai un peu mal à la tête, ajouté-je en passant les bâtonnets à Boris sous la table.
— Vous voulez aller vous étendre dans la guérite de l’entrée ? propose-t-elle.
— Ce ne sera pas la peine, répond Boris ravi de tenir au creux de sa main les quatre précieux accessoires.

Je lui serre fort l’index et le majeur et je les secoue. C’est tout ce que j’ai trouvé pour lui témoigner mon excitation. Il comprend. C’est un don inné chez lui : il saisit les situations sans qu’on ait besoin de prononcer un mot.

— Allons plutôt voir ce que font les autres, dit-il en se levant. Et puis, glisse-t-il perfidement à sa nouvelle amie, surtout ne vous inquiétez pas trop : mademoiselle se remet comme elle peut de sa première cuite.

Je ne sais pas pourquoi leur petit rire complice n’a pas eu le don de m’agacer. Je caresse du doigt le morceau de cuivre gravé de hiéroglyphes bien au chaud dans la poche de mon treillis d’archéologue.

Laurel et Hardy me devancent dans la tente. Farouk ! Il faut faire mine d’être surpris de le voir. Aalam m’interroge du regard. Je lui indique ma poche avec mon index droit. Il pâlit, fébrile. Pourtant c’est moi qui m’assois précipitamment.

— Ça va ? mais tu es toute blanche ! déclare Boris.

Tu parles, j’ai les joues bouillantes d’excitation.

— Bof… laissé-je échapper d’une voix plaintive.
— Il faudrait peut-être consulter un médecin ou du moins te reposer quelques heures dans un endroit calme, poursuit-il. Tu as bu, tu n’as pas dormi, il va faire bientôt une chaleur folle et tu es sujette aux malaises vagaux. Ça n’est pas sérieux. Nous allons vous laisser continuer vos recherches seuls, et…
— Et le sénèt ? demande Farouk.
— Pourquoi en auriez-vous besoin ? Je vais le mettre à l’abri dans le coffre d’un grand hôtel. Vous voudriez m’en indiquer un ?
— Le plus simple serait que l’on vous accompagne. Je… commence Mme Féchir.
— Mais vous ne pouvez pas quitter le chantier ! s’indigne Farouk, persuadé que leurs recherches ne font que commencer.
— C’est vrai, répond-elle navrée. Mais je peux vous faire appeler un taxi, dit-elle en brandissant déjà son talkie-walkie. Le sénèt était sorti de sa tête.
— Ça risque d’être long, répond mon précepteur avec une moue ennuyée. Je suis désolé…
— Tu me prêtes la voiture du chantier ? demande soudain Aalam à Tewfik. Je fais un saut rapide au Winter Palace et je reviens… tu surveilles monsieur, dit-il en désignant Farouk. Et à la moindre avancée de notre enquête, tu me passes un coup de fil.
— Bien sûr… dit Tewfik et Farouk secoue les épaules, agacé du peu de confiance qu’on lui témoigne.

Avec leurs mains agrippées aux poignets de l’autre, Boris et Aalam me font un siège. Je m’assois en m’efforçant de faire des gestes très lents et pose douloureusement la tête sur l’épaule de mon précepteur. Aalam impatient, s’exclame dès que nous sommes installés tous les trois dans la cabine du pick-up.

— Alors ?
— Démarre !

— Tu as trouvé quelque chose ?

Assise sur la boite de vitesse, entre les deux sièges, et pas peu fière, je raconte tout dans le moindre détail. Aalam ponctue toutes mes phrases d’un « bravo ! » enthousiaste. J’exhibe enfin la plaquette au moment où j’explique que la langue de pierre l’a vomie. Aalam qui conduit dévore ma trouvaille des yeux. Pour éviter d’avoir un accident, Boris propose de prendre le volant. Ils échangent de place au premier tournant.

Aalam, presque en transe, se parle à haute voix, répète des mots incompréhensibles « Kaou M’ Khered Kerfiou »,

plaquettekarnakblog.jpg

murmure de petits oui, hoche la tête, et finit par déclarer :

— Je crois que je comprends. Il est écrit : « L’amour d’Hatchepsout et de Sénènmout est à son zénith avec l’enfant à trois rides… »
— Ils ont eu un enfant ! m’écrié-je.

Boris ne dit rien, concentré sur la piste cabossée. Aalam, la tête en arrière, s’appuie contre le dossier du siège. Il semble bouleversé. Il faut choisir. D’un côté Louqsor, de l’autre le pont vers la Vallée des Rois.
— On va à la Vallée des Rois, dit-il d’une voix autoritaire…

Boris met son clignotant et s’arrête sur le bas côté.

— Comment ça ? demande-t-il.

Aalam inspire profondément :

— Il n’y a mention nulle part d’un enfant de Sénènmout, commence-t-il. Dans son cénotaphe — je l’ai montré à Héloïse — c’est son frère qui accomplit les cérémonies mortuaires. L’éternel célibataire… Mais je suspecte depuis longtemps qu’il a pu avoir un fils avec la pharaonne. Jusque là je n’avais aucune preuve. Mais maintenant…

Il marque un temps et poursuit :

— On représente souvent Sénènmout avec au dessus de la lèvre, trois petits traits…
— Des fossettes, dis-je.
— Non, des scarifications. Une sorte de tatouage typique des Nubiens, ces hommes du pays du sud dont je suis aussi originaire.
— Et alors ?
— Et alors, la première tombe qu’Hatchepsout creuse dans la Vallée des Rois est destinée à un « enfant à trois rides ».
— Comme Sénènmout…
— Oui, et cet enfant est un Nubien, dont on ne connaît pas l’origine.
— Quoi ? s’étonne Boris avec une vivacité qui me fait sursauter. La première tombe creusée dans la vallée des rois aura été pour un enfant inconnu et personne n’y a prêté attention ?
— Ça peut sembler incroyable, mais c’est la vérité, répond calmement Aalam. En plus, il a été entouré de faveurs dignes d’enfants royaux. J’ai étudié sa tombe et sa momie et j’ai appris qu’il a été à l’école des enfants des rois, le kep, qu’il aussi été porte-flambeau de la reine… Cet enfant à trois rides est mort à vingt-et-un ans.
— On connaît son nom ?
— Il se nommait Maïherpéra, dit Aalam d’une voix sentencieuse
— Et vous voudriez que l’on aille voir dans sa tombe… murmure alors mon précepteur.
— … Tu crois que l’énigme a une suite ? demandé-je.
— Oui.
Nous nous taisons tous, abasourdis, quasiment écrasé par le poids de la révélation que vient de nous faire Aalam. Mais Boris se reprend :

— Vous êtes bien sûr qu’on connaît aucun autre « enfant à trois rides » ? demande-t-il l’œil perçant.
— C’est le seul ! rétorque Aalam, et si mes calculs sont exacts Maïherpera serait mort peu avant la disparition soudaine de Sénènmout.
— Dingue ! laissé-je échapper. Tu veux dire que la douleur du deuil expliquerait sa volatilisation ?
— Exactement. Je vous en prie, allons-y. Je voudrais seulement vérifier, si cette plaquette de métal peut nous servir à quelque chose… Vous avez vu, sur l’autre face, l’étain est rainuré…
— … un peu comme les bâtons du sénèt, complété-je.
— Oui…
— Bon… lâcha Boris qui remit le contact. Très vite, on compris qu’il fonçait vers la Vallée des Rois.

21- d’autres indices sortent de terre

30 août 2010

Quand je parviens aux abords de la buvette, j’entends un rire mélodieux. Il appartient, tenez-vous bien, à cette rebutante Mme Féchir.

— Tu te rends compte, me dit Boris quand j’arrive à leur hauteur, nous avons fait ensemble le voyage en train depuis le Caire, et ce n’est que maintenant que nous nous reconnaissons !
— Faut dire qu’avec votre bob…
— Et vous, avec vos lunettes… Ça vous change beaucoup votre uniforme, vous savez…

Ils sont là, à s’échanger des amabilités sous un parasol « Cacolac ». Ça dépasse l’entendement, sauf que moi maintenant plus rien ne m’étonne.

— Asseyez-vous, me dit l’inspectrice qui ressemble désormais beaucoup moins à un Kapo rigide qu’à une masseuse de hammam.

Je m’assieds, souris pour le principe, et réfléchis à cent à l’heure. Comment soutirer le sénèt à Laurel et Hardy ?

— Vous buvez du café ? me demande-t-elle toute miel.

Prise d’une inspiration soudaine je demande à voix basse :

— Il y a des toilettes à proximité ?

Elle me les indique discrètement, avec un clin d’œil complice. Si j’avais cru qu’un jour mon ex-prof de math sadique voudrait devenir ma meilleure amie… Je fonce aux toilettes et en reviens presque une grimace de douleur sur le visage.

— Boris, tu peux venir, s’il te plaît ?

Boris se lève visiblement préoccupé

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je lui réponds derrière le paravent de palmes séchées qui cache les toilettes :

— On a une hypothèse à vérifier. Pour cela, j’ai besoin que tu me confies le sénèt, pas plus de cinq minutes… commencé-je.
— Non, c’est non ! dit-il catégorique. Et arrête de me faire croire que tu es malade : je vais finir par devenir cardiaque !
— Juste les bâtonnets, insisté-je en dardant mes prunelles de jade dans celles d’azur de mon précepteur. Je te promets, je reviens illico. Et puis d’abord, est-ce que je t’ai déjà déçu ?

Et tout en faisant mon enjôleuse, je glisse la main dans la besace de Boris. Mon précepteur soupire et desserre les liens du sac. Nous déballons l’objet et je saisis les quatre tiges d’ivoire et d’ébène.
— Dis que j’ai la tourista ou mes règles, invente ce que tu veux. Moi j’y cours, dis-je et je me faufile vers le chantier en courbant le dos pour rester cachée derrière la file de bâtiments antiques à moitié écroulés.

Arrivée près du temple, je ralentis et prend un air détaché, histoire de ne pas attirer l’attention des ouvriers. Mais où sont passés les deux architectes ? Aalam m’aperçoit et me fait signe de déguerpir ! Je m’aplatis sur le sol. Ils sont avec Farouk, heureusement, il ne m’a pas vue. Comment a-t-il réussi à s’échapper de la tombe ?

Le bruit de leur conversation en arabe bourdonne à mes oreilles. Leurs intonations sont explicites, c’est comme si tout d’un coup je comprenais leur langue. Et puis ils utilisent des mots français aussi.
— Que vous ai-je fait ? Bande de sadiques, je ne mérite pas que vous m’enfermiez, dit Farouk.

Enfin, c’est ce que je crois réussir à comprendre. (Depuis toujours c’est un de mes jeux favoris d’essayer de deviner ce que disent les autres dans une langue étrangère, rien qu’à l’intonation et aux petits indices qui affleurent, par exemple : un prénom.)

— Comment es-tu sorti ?
— C’est Mimlou, ton fils…
— Mimlou ! impossible…
— Je mourrais de soif, il m’a apporté de l’eau.
— Vaurien, tu as dû hurler à la mort ! j’espère que tu…

Tewfik s’interrompt et s’éloigne pour téléphoner. Il faut qu’il parle à sa femme, vérifie que tout va bien.

— De quoi avez-vous peur ! se récrie Farouk, cette fois-ci en français comme pour avoir l’air plus digne. Je ne ferai pas de mal à une mouche.
— En tout cas pas à mon fils ni à ma femme, heureusement pour toi, dit Tewfik qui vient de raccrocher.
— Je suis dans votre camp, poursuit Farouk. J’ai été au courant malgré moi pour le sénèt, et je suis comme vous : passionné. Je n’ai rien dit à personne, vous le savez, c’est mon rêve de…

Mais face à l’impassibilité des deux hommes, Farouk s’interrompt et change de tactique :

— Je ne bougerai pas d’ici et vous serez bien obligés de me faire part de vos hypothèses, dit-il buté. Comme ça je pourrais vous aider…
— Mais, pourquoi pas ! Je t’en prie, dit Aalam avec une politesse narquoise, en invitant Farouk à entrer sous la tente. Nous étions en train d’examiner le dépôt de fondation….

Il faut que je me dépêche. Que je passe entre les gouttes : Farouk d’un côté, Féchir de l’autre. La sueur perle sur mes tempes. Mes mains tremblent. Je ne réfléchis pas à la responsabilité qui pèse sur moi. À la place, je respire profondément en gonflant la poitrine et, rassérénée, me saisis d’un premier bâtonnet. Je choisis ma patte de scarabée : je commencerai par la postérieure droite. Je souffle dans le trou pour ôter les derniers grains de sable qui l’obstruent. Le premier bâtonnet entre dans la cavité. Mais je ne parviens pas à l’enfoncer jusqu’au bout, le second, dans la postérieure gauche, non plus. Je n’ose pas forcer. « Des méthodes de bourrins ! » Je crois entendre mon père. Et si j’essayais une autre combinaison ? Les facettes des bâtonnets sont toutes singulières. Elles sont gravées de motifs floraux, apparemment anodins, mais portant un nombre différents de pétales.

La sueur recommence à couler le long de mes joues et se rejoint sous mon menton. Cinq minutes, je n’ai que cinq minutes ! Ma méthode est peut-être la bonne. J’ai réussi à faire entrer deux des quatre bâtonnets. Et si cette idée était complètement idiote et que je ne pouvais plus récupérer les précieux bouts d’ivoire et d’ébène ? « Qui ne tente rien, n’a rien ! » Il faut que j’aille au bout. J’intervertis les deux bâtonnets enfoncés à demi dans les antérieurs. Le premier entre tout seul dans le trou. Le second résiste. Je force ? Je ferme les yeux, laisse échapper un « Sainte Rita aidez-moi ! », puis tente le tout pour le tout.

Je presse la dernière tige et celle-ci dans un crissement se cale parfaitement. J’entends alors un bruit de succion qui semble provenir d’outre tombe. S’en suit un claquement comme si une pierre était tombée dans un puits sans fond. Puis le silence. Que s’est-il passé ? Autour de moi, rien de visible. Si ce n’est que les bâtonnets sont irrécupérables ! Je me lève et fais le tour du socle de pierre. À l’exact opposé du scarabée, côté ouest donc, le bloc s’est ouvert. Il a libéré une sorte de langue de pierre. Sur sa surface supérieure est insérée une plaquette métallique. Je me saisis de l’objet aussi vite que s’il était brûlant. Aussitôt, la langue se retire d’elle-même et la pierre reprend son aspect initial, apparemment monolithique. Je me précipite du côté du scarabée. La pierre m’a rendu les quatre petits bâtonnets. « Merci mon Sénènmout adoré pour ce petit détail crucial ! », murmuré-je avant de les récupérer.

20- à la recherche du scarabée

30 août 2010

Tewfik sort son papier officiel.

— Et qui sont ces gens ? dit-elle en arabe en nous désignant.

Boris, sous son bob, fait une drôle de tête. Il plisse les yeux comme lorsqu’il essaye de retrouver où il a déjà vu la personne qui se trouve devant lui. À mon avis, il doit confondre avec un personnage de ses cauchemars. En tout cas, l’inspectrice fait mine de ne pas le reconnaître et sans attendre la réponse de l’architecte, elle s’adresse à mon précepteur avec une agressivité mal contenue :

— Je sais, lui dit-elle, que vous êtes en possession illégale d’un objet inestimable. Je suis dans l’obligation de vous le confisquer.
— Je crois que vous faites erreur, contre-t-il calmement.
— Absolument pas ! J’exige que me vous me le rétrocédiez immédiatement !
Comment cette inspectrice peut-elle être courant ?

Je pose la question d’un geste de la main à Aalam qui me montre son téléphone. Il a oublié de confisquer le portable de Farouk ! Il se frappe le front : Quel idiot ! Cet assistant de malheur a cette fois très bien pu ameuter la terre entière… Boris serre malgré lui le sac contenant le sénèt. Sa manœuvre n’échappe pas à Madame Féchir :

— Remettez-moi cet objet ou je vous fais arrêter sur le champ ! Vous êtes en infraction caractérisée. La détention illégale d’un objet appartenant à l’État égyptien peut vous coûter très cher !

— Chère Madame, je voudrais bien savoir qui vous a fait part de cette information strictement confidentielle ! répond Boris. Je suis ici en service commandé et permettez-moi de vous rappeler que jusqu’à preuve du contraire cet objet appartient toujours à la France ! D’ailleurs, monsieur Mouchacca est parfaitement au courant de cette mission et il nous appuie, conclut-il.

Au nom de Mouchacca, l’assurance de l’inspectrice vacille, comme frappée par un vif uppercut. Elle doute. Boris est lancé.

— Nous sommes à l’orée d’une découverte majeure qu’il ne faut pas ébruiter, poursuit-il. Et je me vois au regret de vous prévenir que dans le cas contraire vous risquez à la fois de perdre votre place et de causer un incident diplomatique grave. Je vous prierai donc de ne pas vous mêler de cette mission dont nous devons nous acquitter expressément.

Impossible d’être plus crédible. L’éloquence de Boris fait mon admiration. L’inspectrice met en balance les paroles de cet homme distingué et convainquant et celles de l’assistant du directeur à la voix de crécelle qu’elle a eu au téléphone il y a moins d’une heure. « La valeur d’un chef se mesure à la rapidité de ses décisions », se dit-elle. Un sourire contamine aussitôt son visage jusque-là peu avenant. Elle vient de trouver une solution provisoire à son dilemme de conscience : elle ne quittera pas l’objet précieux d’une semelle.

Boris, qui est diplomate, ne l’oublions pas, suit le raisonnement mental de son interlocutrice. Il saisit qu’elle a décidé de le coller comme de la glue. Pour le bien de notre enquête, il suffira donc qu’il réussisse à l’éloigner du Temple de l’Est.

— Chère Madame, permettez-moi de vous offrir une tasse de café et nous ferons plus ample connaissance. Je vous expliquerai tout… Et vous constaterez que l’objet historique dont j’ai la garde, dit-il en désignant sa besace, est en parfait état.

Les lèvres de l’inspectrice se desserrent pour de bon. Ça y est, Boris a emporté le morceau.

— Il y a une buvette par ici ? demande-t-il.
— À côté du lac sacré.

Vous venez avec nous ? demande Mme Féchir à Aalam.

— Non, répond-il. Nous vous rejoindrons plus tard. Merci.
— Allons-y ! dit Boris en saisissant le bras adipeux de Madame Féchir. Tel était son nom.

Et tel Laurel et Hardy, le grand maigre et la forte femme avec à leur suite la nuée de gardes, disparaissent derrière un monticule en quête d’un bon petit café.

Entre temps, Tewfik est allé chercher les pièces trouvées dans le dépôt de fondation. Il les montre à Aalam qui les examine minutieusement. Je jette un coup d’œil rapide aux petits objets et je sors pour ne pas déranger. Je m’assois à l’ombre de la tente. En fait, le temple de l’Est n’est pas complètement détruit.

templedelest.jpg

Il reste le petit édifice sur lequel trône le couple de statues. Amon a encore un visage, mais Maâtkaré est défigurée.

statuesest.jpg

Je m’approche et j’essaye de trouver quelque chose qui ressemblerait à un petit scarabée dans le coin droit d’un hiéroglyphe. Mais rien.

Je vais inspecter les socles des obélisques devant le temple. Du granit sculpté, et c’est tout. À quelques mètres en avant, il y a un autre socle à peu près de la même taille ; je vais voir, par acquis de conscience. La pierre est claire et il n’y a rien écrit dessus. Puisque ni Tewfik ni Aalam n’en ont parlé, il ne doit pas être bien précieux. Je m’adosse contre et gratte machinalement du talon le sable qui recouvre ses côtés. Je sens un petit trou, la fille qui prend ses rêves pour des réalités. je me baisse, tâte avec mon index. Oui, il y a bien un trou, il est rectangulaire. Trop régulier pour être dû à l’usure du temps. Je déblaie un peu plus, et je dois me retenir de crier : il y a un scarabée.

Je me précipite vers la tente de Tewfik.

— J’ai trouvé un scarabée sur un socle !

Aalam daigne à peine jeter un regard sur moi. Je répète ma trouvaille.

— Un scarabée !
— Où donc ? me demande-t-il avec un sourire légèrement condescendant tout en examinant à la loupe une petite perle blanche.
— Mais sur le truc en pierre tout devant !
— C’est le socle de l’obélisque de Thoutmosis IV, dit Tewfik. C’est postérieur à Hatchepsout, ça ne vous intéresse pas. Tu sais, me précise-t-il gentiment, le scarabée est une figure banale en Egypte.
— Mais celui-là n’est pas comme les autres ! Il est tout seul et il a des petits trous…
— Attends ! intervient Aalam. Tu dis que ça date de Thoutmosis IV. Mais es-tu certain qu’il n’y a pas eu sur ce socle une construction précédente qu’il aurait transformée ensuite ?

Tewfik hause les épaules. Il ne s’est pas intéressé à la question.

— Allons voir ! dit Aalam qui repose précipitamment la perle si précieuse.

Nous sortons de la tente.

Sur le socle de grès clair, Tewfik et Aalam à genoux examinent ma trouvaille. Je ne vois que leur pantalon, et je compare les ceintures des deux architectes. Celles d’Aalam est en cuir patinée, celle de Tewfik en corde beige. Ils commentent le bas relief en arabe.

— Qu’est-ce que vous dites ?
— Ce scarabée n’est pas commun, il est étrangement allongé, me traduit Aalam.

scarabeeest.jpg

Les deux hommes se poussent un peu et je m’accroupis entre eux. C’est vrai que l’insecte a une dégaine originale. Dans l’univers antique codifié à l’extrême, m’expliquent-ils, ça n’arrive jamais. C’est même une forme d’impiété sévèrement punie par les prêtres ! Cette audace, si c’est pas du Sénènmout tout craché… Sur chacune des pattes de l’insecte, il y a un petit trou rectangulaire. Quatre en tout. Je donne un léger coup de coude à mon ami. Il se retourne vers moi. Nous pensons à la même chose. Les bâtonnets du sénèt ! C’est vrai qu’ils n’ont pas encore servi. Et qu’il y en a quatre. La forme, la taille, à vue d’œil, correspondent aux trous. Ce socle est la construction la plus à l’est, donc la plus proche du soleil levant. Tout est cohérent. Et c’est moi qui l’ai trouvé ! Je jubile. C’est sûr que c’est là que se trouve la suite du message de Sénènmout !

— Ne bougez pas, je vais chercher les bâtonnets, dis-je en disparaissant vers le lac sacré.

19- Karnak ouvre ses portes

27 août 2010

La suite… Je l’ai ratée. Je me souviens que les hommes ont disparu derrière la maison avec Farouk et que je me suis efforcée de les attendre. J’ai dû pourtant m’effondrer en un clin d’œil. Quand je soulève une paupière, je suis étendue sur un tapis de sol et le gros chat dort contre ma jambe. Non loin, Boris se repose sur une chaise longue, la bouche ouverte et les bras ballants, alors que les deux architectes sont à nouveau sous le figuier à refaire le monde. Qu’ont-il fait de Farouk ?
Tewfik jette un œil à sa montre.

— 4h 45 ! Il faut y aller !

Je referme les yeux aussitôt, incapable de faire un geste et replonge dans le sommeil. Quand je sens la main de Boris me caresser la joue, je rugis telle une panthère qu’on priverait de bifteck. Puis j’ouvre un œil, et ma bonne humeur légendaire refait surface.

Quelques minutes plus tard me voici à l’arrière du pick-up de Tewfik qui slalome entre les nids de poule. Je m’accroche aux ridelles, Boris est à côté de moi. Je lui demande :

— Qu’avez-vous fait de Farouk?
— Enfermé à double tour dans la pièce creusée dans la montagne, une ancienne tombe, répond-il la voix altérée par les cahots.

Et il ajoute, pâle comme un linge, stoïquement cramponné :

— Je ne suis pas sûr que nous soyons plus à envier que lui…

Mon précepteur ne desserre les mâchoires que lorsque la voiture s’arrête au bord du Nil. C’est qu’il porte le sénèt contre lui ; et que le sénèt est en argile. Il vérifie, qu’il est intact. « Le ciel soit loué ! », murmure t-il finalement.

Depuis la rive, Tewfik interpelle le capitaine d’une barque à moteur qu’on dirait sortie d’un dépliant touristique. Plus pittoresque tu meurs : la coque est turquoise et vermoulue, il y a pardessus un dais vert délavé, et dessous une banquette débordante de coussins. C’est mieux qu’une gondole de Venise : le comble du romantisme. Je viens me lover contre Boris à la proue du bateau. Il vérifie que je n’écrase pas le sénèt et met son bras autour de mes épaules.

Aalam et Tewfik restent debout à côté du conducteur. La barque fend les flots et s’éloigne de la rive. À part le petit ronronnement du moteur, le silence est absolu. À l’avant, nous nous prélassons sur des coussins moelleux.

— C’est royal ! laisse échapper Boris avec un soupir d’aise.
— Mon chéri, comment te remercier, notre lune de miel est fabuleuse ! susurré-je à son oreille.

Mon humour inimitable n’est pas forcément au diapason du sien. Mon précepteur me regarde en haussant les sourcils mais sans réussir à réprimer un sourire.

Après quelques minutes que j’aurais aimées éternelles, nous accostons à l’embarcadère des “Français” (attenant au village des chercheurs en charge des fouilles de Karnak), une sorte de petit port sur pilotis bordé de palmiers et de bougainvilliers. Je touche le sol en imitant Christophe Colomb découvrant l’Amérique (et croyant que c’était les Indes). Je papillonne, les yeux grand ouverts, trouvant chaque brindille absolument remarquable. La fille motivée.

Du petit chemin qui monte vers le sanctuaire, j’aperçois déjà un bout d’enceinte. En fait c’est un pylône. À ne pas confondre avec les poteaux des tire-fesses au sport d’hiver. Ici un pylône, ça va par paire, et ce sont deux trapèzes en pierre géants qui encadrent une porte.

entreekarnakblog.jpg

La porte, en l’occurrence, est encore fermée à cette heure matinale. J’essaye de passer ma tête à travers la grille, mais mes oreilles me bloquent. Je n’insiste pas. Pendant que je fais le zouave, Tewfik est allé chercher les clés à la guérite de police située au bout de l’allée de béliers sculptés. C’est assez beau.

Nous entrons. Tewfik ouvre la marche, taiseux. Boris regarde par terre de peur de buter contre une pierre et de casser le sénèt. Dans la première salle, une forêt de colonnes au tronc ventru, coiffées de chapiteaux en forme de papyrus. Au centre, elles font vingt-deux mètres de haut chacune, soit cinq girafes empilées ! « C’est la salle hypostyle », me glisse Aalam. Elle est immense. L’image de Yan me traverse. Connaît-il Karnak ? Il serait en transe ici. Mais Aalam reprend la parole et le souvenir de Yan s’évanouit.

— Dans la troisième cour, raconte-t-il, on a découvert, enterré en 1903, le trésor le plus incroyable : 17000 objets et 800 statues. Des corps sans têtes, des tête sans corps, et aussi une statuette en racine d’émeraude, un des plus beaux objets du monde. Et il n’y a eu aucun pillage ! se rengorge-t-il. Parce que les archéologues Maspéro et Legrain engloutissaient chaque soir la cour sous des tonnes d’eau. Les marchands et les voleurs ameutés par la rumeur n’ont rien pu récupérer. C’est un exploit, parce qu’en matière de pillage, Karnak détient la palme. Au Moyen-Âge, des chaufourniers venaient carrément démonter des temples en calcaire pour transformer la pierre en chaux… On pense que c’est pour cela que l’on a jamais trouvé la trace du saint des saints.

Si je comprends bien, le saint des saints, c’est l’endroit le plus sacré d’un temple où se trouvait la statue du dieu. Toutes les salles et enceintes autour ne servaient qu’à le protéger, qu’à le sanctifier chaque fois plus. Nous continuons notre traversée. Par une ouverture à droite, j’entrevois un lac. C’est le lac sacré, bordé de constructions informes. Il est couvert de mousses et de lentilles d’eau. Ça lui donne l’air triste.

— On raconte de drôles d’histoire à son sujet, me murmure Aalam. Des histoires surnaturelles… Tewfik les tient des fellahs qui gardent le site. Des matins comme aujourd’hui, il arrive qu’ils voient la barque du dieu voguer sur le lac. Ça arrive environ deux ou trois fois par an. Ils en ont encore les yeux émerveillés : les rameurs sont des statues articulées en or massif, les cabines sont bourrées de meubles d’or. On peut monter sur la barque et y voler les trésors. Ils sont à portée de main tant qu’on se tait. C’est la seule consigne, le silence. Mais à chaque fois, ça a été plus fort qu’eux, les fellahs n’ont pas pu s’empêcher de s’exclamer : « Ah ! » ou d’invoquer « Allah ! » Et tout a disparu…

J’avoue qu’à le regarder à nouveau, ce lac désolé, me semble moins triste.
Au bout du site, il faut escalader une petite butte avant d’atteindre le Temple de l’Est.  Encore un petit effort et nous y sommes. Vite, la suite de l’énigme ! Je grimpe devant tous, en chèvre guillerette. Mais de l’autre côté, je me retrouve nez à nez avec un uniforme. Le regard protégé par des lunettes de soleil américaines, l’inspecteur des antiquités me jauge les bras croisés sur un bloc de pierre, secondée par une escouade de gardes costauds.

— Bonjour ! articule une voix féminine.
Car sous l’uniforme beige et une casquette coordonnée se cache une femme, une femme hommasse. Avec ses cheveux tirés, ses lèvres fines au rictus aigri, elle me rappelle mon prof de math en pension, une horrible bonne femme intransigeante et sadique, Madame Sabot.
— Je peux voir vos autorisations ?

17- Boris s’en mêle

26 août 2010

Quand nous remontons à la surface, la chaleur est à son comble. Elle m’écrase brusquement. Je crois avoir une hallucination. À l’entrée se tient un homme écarlate au bob Burberry’s. Mes jambes flageolent.

— Boris, articulé-je avant de m’effondrer sur le sable.

En infirmière modèle, Boris me passe un linge mouillé sur le front. Je me redresse à demi sur mon lit de camp.

— Les pièces du sénèt sont un puzzle, la passion de la reine et de l’architecte a défié le temps ! Ils se sont unis à Karnak, la suite est là-bas. Faut y aller !

Il me caresse la main et se retourne vers Aalam. Il veut la confirmation de son diagnostic : « elle délire, n’est-ce pas ? ».

— Teuteuteuteu, calme toi, me dit Boris, inquiet.

Nous sommes dans l’infirmerie de la mission polonaise. Aalam se tortille les mains. Il sent qu’il devrait expliquer, mais comment…

— Le secret de Sénènmout est presque levé, continué-je. Aalam est un génie ! Enfin, j’ai ma part aussi dans cette histoire, c’est moi qui est trouvé l’ibis. J’ai…

Boris me touche le front, je ne suis pas chaude et apparemment en pleine possession de ma modestie légendaire. Le soulagement le gagne.
« Tout va bien, finit-il sans doute par se dire, je la retrouve telle que toujours, saine et sauve, florissante même. » Donc fini l’attendrissement, et bonjour les reproches :

— Je croyais que tu ne mentais jamais ? commence-t-il.
— C’est la vérité vraie ! contesté-je.
— Alors comme ça j’étais d’accord, m’interrompt mon précepteur, pour que tu partes de nuit avec M. Massef à l’autre bout du pays ? Si j’en crois ce qu’il vient de me dire…

Je me rallonge sur le lit, soudain en proie à une migraine carabinée.

— Ouh ! Mon crâne…
— Je suis désolé, intervient Aalam, tout est de ma faute…

Boris le coupe :

— Heureusement mademoiselle et le sénèt sont intacts, nous allons pouvoir rentrer par le prochain train.
— Alors là, pas question ! dis-je en m’asseyant sur mon lit les bras croisés. Tu ne bougeras pas de cette pièce avant d’être convaincu du bien fondé de notre enquête. Nous sommes à l’orée d’une découverte sensationnelle…
— Tu ne crois pas que tu devrais un peu la mettre en veilleuse ! répond sèchement mon précepteur.

Surprise par ce ton inhabituel, je me tais.

— Repose-toi peu, nous reviendrons te voir dans une petite demi-heure, dit-il en quittant la pièce.
J’avale ma salive pour m’ôter toute envie de pleurer.

*

Je n’entends plus leurs pas dans le couloir. Je bondis à la fenêtre. Leurs silhouettes se dirigent vers le temple. En montant, Boris caresse le gigantesque cobra de pierre qui orne la rampe de l’escalier. Aalam est éloquent et fait de grands gestes pour souligner ses paroles. Boris l’écoute avec attention. Au bout de dix minutes, je n’y tiens plus et je cours les rejoindre. L’architecte montre l’effigie martelée de la reine sur la fresque de la première terrasse. Je surprends leur conversation :

— La fille de la pharaonne a aussi été martelée. On a remplacé son visage par celui de fils de Thoutmosis III.
— Et alors ?
— Hatchepsout a fait représenter sa fille en future pharaonne. Bel exemple pour les générations futures ! Le pouvoir est affaire d’homme, il ne se transmet que de père en fils ! Pour qu’on oublie qu’une femme ait été capable de gouverner le pays, Thoutmosis III a ôté comme il l’a pu les traces du règne de sa tante. Il a fait marteler le nom de Maâtkaré de toutes les listes royales. Il a mis son propre visage à la place de celui de la reine. Même son temple de l’Est à Karnak, il l’a défiguré.
— Vous m’avez dit que vous pensiez trouver au Temple de l’Est la suite de l’énigme.  S’il est détruit, n’est-ce pas peine perdue ?
— Le rébus dit « unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon », et pour dire « sous » Sénènmout utilise un signe spécifique à la construction. J’ai espoir qu’il veuille désigner un endroit enterré, et donc protégé.
— Vous avez une piste ?
— Je voudrais demander son avis à l’architecte chargé de ce site.
— Il n’en est pas question ! intervient Boris avec raideur. Personne ne doit être au courant. « L’emprunt » doit impérativement passer inaperçu. Croyez-moi les secrets prennent le prétexte de la moindre fuite pour s’éventer !
— Mais l’architecte en question est comme mon frère, se défend Aalam. Si vous permettez, je voudrais vous le présenter. Tewfik habite à deux pas d’ici, dans le village de Gournah. Vous jugerez par vous-même si l’on peut ou non lui faire confiance. À cette heure-ci, il devrait être rentré chez lui. On pourrait passer le voir. Mais si vous pensez qu’il vaut mieux que vous rentriez au Caire… Nous n’aurons plus forcément besoin du sénèt…
C’est alors que je bondis de ma cachette et me plante devant mon précepteur.

— Je t’en prie Boris, accepte que nous allions avec lui ! On est samedi. C’est le week-end. Tu gardes le sénèt sur toi, un œil sur moi, et en avant l’aventure ! On rentre dimanche matin, promis !!!

Sous ses dehors parfois tue-l’amour Boris est un être compréhensif. Il sait reconnaître le savoir, la modestie et l’intelligence. Et puis je le soupçonne de trouver notre bel Aalam tout à fait craquant. Aussi n’a-t-il pas fait trop de difficultés pour se laisser entraîner sur le chemin caillouteux de Gournah. Nous marchons pourtant une bonne vingtaine de minutes avec le soleil en plein dans les yeux, un soleil aveuglant et brûlant.

Les premières maisons du village de Gournah sont carrées sur un seul niveau, des palmes séchées en guise de toit. Contre les murs de terre, des barils métalliques, blanchis par la poussière. Une femme porte un seau et nourrit des chèvres noires. Quelques hommes immobiles en djellaba claire, coiffés de blanc ou tête nue, regardent l’horizon.

J’ai pris le bras de Boris et je le sens touché par la noble austérité de ce village. Depuis que nous sommes partis, il n’a pas proféré un seul mot, perdu dans ses pensées. Peut-être pense-t-il à son village à lui, quelque part en Macédoine dans un repli de montagne, aride comme celui-ci. Je me rends compte que je commence à bien le connaître. Les autres voient d’abord ses cravates fines et ses chemises efféminées, moi je perçois son lien de parenté avec la fierté rugueuse et taciturne des montagnards… Ceux pour qui la parole donnée vaut davantage que tous les contrats du monde. J’ai donc bon espoir : si Tewfik est tel que le dépeint Aalam, Boris acceptera qu’on lui raconte notre histoire.

Au centre du village, les maisons s’agrandissent. Elles ont parfois deux étages, mais toujours cubiques et percées de minuscules ouvertures pour ne pas laisser pénétrer la chaleur. Tewfik habite l’une de ces maisons rustiques. Sur le pas d’une porte bleu délavé, un peu hirsute et les cheveux encore couverts de poussière, il fume tranquillement une cigarette roulée.
— C’est mon ami, Tewfik Harriri ! annonce Aalam.

18- Gournah

26 août 2010

Dans notre hâte de rencontrer l’ami d’Aalam, nous ne regardons pas les paysans. Parmi eux, malgré sa djellabah de camouflage, il en est un que nous aurions du reconnaître. Il est essoufflé et nous suit depuis Deir el-Bahari où il nous a observé à la jumelle depuis l’une des terrasses du temple. Quand il a compris que nous partions pour Gournah il nous a devancé par le chemin de crête. Nous passons à un mètre de lui. Il s’empêche de respirer et fait mine d’être absorbé dans la contemplation de l’immense palmeraie du bord du Nil. Nous l’ignorons. C’est pourtant Farouk Chahine qui, depuis le Caire, et à cause du texto que Boris lui a envoyé par erreur, a réussi à nous retrouver en suivant Boris à la trace.

Tewfik Harriri nous accueille à bras ouverts, comme s’il s’était préparé à notre venue.

— Bienvenue, dit-il et il nous invite à l’intérieur.

Sous des dehors modestes, la maison est spacieuse et se distribue autour d’un patio ombragé par un vieux figuier.

— Prenez place dit l’architecte en nous indiquant la table en tek sous l’arbre, tandis qu’il s’éclipse dans la cuisine.
Il revient avec un plateau à thé et des pâtisseries coulantes de miel.

À peine assise, une fatigue lourde comme un bloc de granit s’insinue dans mes veines. Des enfants rient, des oiseaux pépient. Je goûte cet instant paisible au ralenti, croque les pignons de pin au fond de mon verre, lève la tête vers le figuier, mais je ne remarque pas non plus sur le toit une paire d’oreilles avides de nous entendre. Avant d’évoquer ce qui nous préoccupe, les trois hommes parlent de choses et d’autres et Tewfik inspire une sympathie immédiate à mon précepteur. Comme je l’espérais, il n’est plus question de taire quoi que ce soit. Me voilà parfaitement détendue. Pour un peu j’en ronronnerais de plaisir comme ce gros matou tigré qui prend des poses de poule en me dévisageant depuis son recoin de pierre tiède.

— Evitez seulement de lui raconter d’où provient le sénèt, glisse Boris à Aalam.
— Merci, répond mon ami, et son demi-sourire reconnaissant vaut mieux que trois pages de remerciements.

Puis il s’adresse à Tewfik :

— Si nous sommes venus te voir, commence-t-il en se raclant la gorge, c’est que nous avons une faveur à te demander.
— Que pourrais-je te refuser ?
— Ce que j’ai à te demander est vraiment délicat. Voilà, dit Aalam en ramenant sa chaise vers la table : grâce à cette jeune fille, j’ai pu découvrir le début d’une énigme passionnante. Nous avons décodé dans la tombe de Sénènmout un message que l’architecte a pris soin de laisser à la postérité. La suite de l’énigme nous conduit à Karnak. Et c’est pour ça que nous avons besoin de toi.
— Tu excites ma curiosité !
— Je te fais un récit détaillé avec plaisir, mais d’abord il me faut au moins une goutte d’alcool !

Une bouteille de vin est apparue sur la table en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
Après avoir vidé son verre, Aalam raconte notre aventure par le menu. Au-dessus, Farouk n’en perd pas une miette.

— « Maâtkaré et Sénènmout unis sous le soleil levant dans le temple d’Amon »… Oui, ça désigne bien évidemment le Temple de l’Est à Karnak, conclut Tewfik. Mais le problème…

Les deux architectes sont passionnés, et excités comme deux enfants pris dans un jeu.

— Le problème… c’est que Thoutmosis III a défiguré le temple d’Hatchepsout, dit Tewfik. Et qu’aujourd’hui il n’en reste plus grand chose.
— Oui, mais il est probable que Sénènmout a bien fait les choses, répond Aalam en vidant son troisième verre. Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait choisi d’enterrer son message.

Boris écoute, je bois. Tewfik en bon maître de maison s’attache à ne jamais laisser mon verre vide. Mon précepteur, sans doute un peu abasourdi de fatigue et d’émotion, ne se rend pas compte de la quantité que j’ingurgite. Il croit peut-être que je sirote du jus de fruit. Je rêvasse sur la pharaonne mégalomaniaque. Elle a tout de même, sur le conseil de Sénènmout, fait ériger devant son temple de l’Est deux obélisques gigantesques plaqués d’électrum, un alliage de trois parts d’or pour une part d’argent, qui en réverbérant le soleil du matin, illuminaient sa statue colossale associée à celle d’Amon… Elle, à l’égal du dieu… Et pour que ce spectacle ne soit pas inutile, le peuple pouvait assister tous les matins au miracle de l’embrasement …
Je vois des étoiles. L’ivresse me gagne.

Tewfik raconte que de ces obélisques il ne reste que le socle.

— Et vous avez trouvé le dépôt de fondation ? demande Aalam.

J’apprends que le dépôt de fondation, ce sont des bricoles de la taille d’une dînette de poupée qu’on ensevelit au début de la construction pour la bénir.

— Bien sûr que si. On l’a même publié dans la revue. Tu n’es pas au courant ? Désolé, mais il n’y a rien qui parle de Sénènmout. Qu’est-ce que tu cherches précisément ?

— Je ne sais pas, répond Aalam.

C’est alors que j’interviens :

— Peut-être un scarabée, dis-je d’une voix éraillée.

Mon précepteur sursaute. Soudain parfaitement réveillé, il me fait le coup des yeux larges comme des soucoupes.

— Confisqué, maugrée-t-il en écartant mon verre.
— Un scarabée… Mhm… Ce n’est pas impossible, poursuit Aalam sans remarquer le manège de mon précepteur. Puisque les hiéroglyphes du premier rébus sont surmontés d’un scarabée…

Tewfik énumère ses trouvailles dans le dépôt de fondation :

— Une plaque votive au nom de « Maâtkaré, fille d’Amon », un petit modèle du temple en argile, trois petits taureaux en argent et une perle d’améthyste gravée. Mais de scarabée : point.

— Et dans le temple lui-même ?
— Le mieux, ce serait que vous veniez avec moi sur le chantier. Vous vous rendrez compte par vous-même. Je te montrerai aussi le détail du dépôt, peut-être que tu trouveras des indices qui ne m’ont pas sauté aux yeux. En espérant que l’inspecteur des antiquités n’aura pas la mauvaise idée de venir justement demain… En ce moment, dans le genre zélé, je me coltine ce qu’il y a pire…
Alors c’est d’accord ? vous restez dormir et nous irons ensemble à l’aube ?

Et avant que quiconque ait pu en placer une, Tewfik lève son verre :

— À la nôtre ! dit-il.

Nous l’imitons, même moi avec mon verre presque vide que je ne parviens pas à avancer suffisamment pour trinquer. Je me penche en avant sur ma chaise et perd l’équilibre. Quand je me relève, je constate qu’un plat fumant a été posé sur la table basse. C’est un garçon de dix ans qui l’a apporté. Tewfik nous présente Mimlou, son fils. Le plat, c’est une énorme purée d’une couleur indéfinissable, apparemment un mélange de féculents et de légumineuses écrasés à la fourchette. Tout ce qu’il y a de plus léger!

— Qu’est ce que nous a préparé ton fils ? demandé-je, joviale.
— C’est du foul, un plat typique, me glisse Aalam en me donnant un petit coup de pied.

Et Tewfik précise :

— Ce n’est pas mon fils qui cuisine, mais ma femme…
— Et elle ne vient pas nous dire bonjour ? dis-je pour réparer mon impair. Je vais la chercher !
— Non, reste là ! m’intime Aalam. Dans notre société, la place de la femme n’est pas avec les hommes…

Je me rassieds, sciée. Je ne vais pas résumer cinquante ans de lutte des femmes en trois phrases pour expliquer ce qui me scandalise. Alors même si l’alcool m’a totalement désinhibée, je me tais et me concentre sur mon assiette. Je n’ai qu’à manger pour honorer nos hôtes. Le foul est délicieux bien qu’un tantinet étouffe-chrétien. Je souffle en gonflant les joues pour aider les bouchées à passer. Je suis la seule à manger. J’ai l’impression que ça me donne une contenance. Boris picore. Les deux autres sont trop occupés à bâtir des châteaux en Espagne.

— Quand tu seras conservateur, tu viendras me voir ?
— Bien sûr, mon cher futur Directeur des Antiquités.

Farouk n’a sans doute pas perdu une miette de la discussion, mais cette dernière phrase lui échappe complètement. Pour la simple raison qu’il dort. Au début, pour mieux entendre, il a quitté son toit plat et s’est glissé sur une des grosses branches du figuier. Sa position était inconfortable, il a eu des fourmis dans le bras. Alors il a rampé jusqu’à deux branches parallèles où il s’est senti aussi bien que dans un hamac. C’est là que le sommeil l’a gagné. Il a commencé à rêver. Un de ces rêves délicieux de grandeur. Il est en train de découvrir la tombe de Toutankhamon. D’un signe, il demande à sa myriade d’ouvriers de déguerpir pour lui laisser le champ libre. Ils s’exécutent et le voilà seul, descendant les seize marches qui mènent à la tombe royale. En bas, d’un coup de piolet de maître, il fait sauter les scellés de la porte et perce une ouverture. Il pénètre dans la chambre inviolée. Il allume sa lampe et doit fermer les yeux tant il est ébloui. L’or scintille de toute part. Il y a un trône d’or et d’argent, des bijoux de turquoise et cornaline, un lit à tête de vache… Un chasse-mouches en plume d’autruche le fascine. Il le saisit et s’évente avec. Sur son arbre, endormi, Farouk agite vivement la main et perd l’équilibre. Il vacille. Il se sent tomber. Une sensation étrange : il lui semble que sa chute est très lente, mais inéluctable.
Il s’affale au milieu du patio tel un sac d’oignons.

Tewfik et Aalam se lèvent d’un bond.

— Mais qu’est-ce que tu fais ici !
— … Je… je me promenais…

Son excuse à un euro cinquante me fait rire, mais pas du tout Boris dont je surprends le regard effaré. « Pourvu que Farouk n’ait pas averti la moitié de l’Egypte de notre affaire ! », se dit-il à juste titre. Quelle catastrophe !
Mais l’assistant du directeur s’empresse de nous rassurer, il parle comme s’il avait lu dans les pensées de Boris :

— Personne n’est au courant, dit-il en hachant tous les mots, je suis venu sans en parler, vous pouvez compter sur mon silence.
— Compter sur toi ! se récrie Aalam.


google google google
  • wonderwoman naked with superman fender
  • naked sext teen galleries september
  • pics of miley cyrus totally naked rogers
  • famous nude movie scenes shelves
  • josie merit naked discription
  • fully nude video next door nikki ejector
  • priyanka chopra nude pics videos unknown
  • free gay male nude rockstar
  • fourteen year old naked girl sporting
  • hot girls naked in pool patents
  • tv rosanne nude then
  • wild group nude sex sept
  • has kimberly guilfoyle ever posed nude bostitch
  • nona gaye naked headache
  • lisa kim fleming naked cuda
  • anouk lapere nude anglia
  • rachael harris naked fakes puebla
  • nude red tube infusion
  • nude girls from japan ultra
  • usher naked forums
  • free nude tattoo coolsat
  • freee nude photos drifter
  • anthony agogo nude residue
  • hottest nude ass pics manufacture
  • step up actor nude antec
  • locker room nude teens smtp
  • new york nude she bubble
  • postyour naked body slide
  • naked girl photo galleries cookoff
  • free naked blonde movies nugget
  • naked indian girls plow fields ointment
  • nude naked high resolution bonnie
  • nude videos of black women lately
  • jennifer love hewitt sex nude lets
  • louisburg allegiance
  • teen maid nude raven
  • nude swinger single cruises acetone
  • amatuer nude movie snug
  • johnny bragovich nude aids
  • overlays grad
  • naked teen boys tickled gregory
  • naked reality clips ethiopia
  • naked sheep accessory
  • naked teen guys reception
  • fake nude body double monopoly
  • nude cat fight video canary
  • eighteen year old asian nudes globes
  • kayden love nude homeowner
  • naked southern belles pandora
  • backlight recycled
  • nude teen pics barely legal porshe
  • hippy naked destination
  • free nude baby face teens skype
  • woman watching guys strip bare naked machu
  • tulisa contostavlos naked pics friendly
  • emmanuelle chriqui nude pictures or videos cells
  • headlamp gentlemen
  • angela watson nude pics awards
  • nude young boys taking showers amazing
  • vidoe clips of nude women inspectors
  • april hunter free nude pics mustek
  • ammonia loire
  • nigella lawson nude ukraine
  • beautiful nude teen art grain
  • audrina nude pictures sketch
  • penthouse hot nude girls macromedia
  • makeover walgreens
  • matsugane yuko nude motherboard
  • tenchi nude nicky
  • epson coon
  • femail nude models restore
  • paris hilon nude blaster
  • kawasaki naked motorcycle tuesday
  • nude girl sites bbs stronger
  • beautiful nude stretched stun
  • naked lesbias having sex tiles
  • miss nude 08 shipyard
  • ms fitness usa nikki crawford nude rockford
  • amateur nude beach videos carb
  • interracial nude ballet schwarzenegger
  • alisa donovan nude eurovan
  • naked mature lady stryker
  • bollywood nude female introduction
  • lexmark spears
  • katherine heigl nude pics cataloge
  • mario l pez nude interchangeable
  • men room nude troy
  • candice smith nude conservative
  • naked randy orton pictures neck
  • legal teen nude tgp capoeira
  • whispering pines nudest resort loto
  • evangelina anderson naked sandiego
  • hayley ray nude drops
  • brookemarks nude movies phenolic
  • lela kaylee nude adaptor
  • art digital erotic male nude photography upgrade
  • vanessa hudgins nude photograph sertraline
  • paget brewster nude huff subscribe
  • nude babes free pics puffy chop
  • tranvestites nude babies
  • playboy naked atheletes calibre
  • new york tiffanny pollard naked robotics
  • nude bonnaroo expert
  • sarah michelle naked allentown
  • naked got girls with big tits macromedia
  • antler chun
  • paris hilton nude naked alternate
  • sabina kelley nude flomax
  • kianna dior nude splash
  • cronin yaris
  • crandon park nudes acetate
  • young girl nude story shade
  • orbita starmedia teen nude art buffing
  • crawford cannot
  • nude my isabella handgun
  • naked prete model bowflex
  • vest nude female celebs integer
  • candid beach nude paloma
  • guy nude cams prius
  • nude college actresses destroyer
  • naked pink teen cleanroom
  • tammy lynn sytch nude video clips appreciation
  • venessa anne hudgens new nude pics athlete
  • melanoma baxter
  • free pictures pretty nude women matter
  • christina applegate naked nude rulers
  • hot naked woman dressed like santa thing
  • dessi and dee nude resource
  • sonic esprit
  • nude angela butt offs
  • nude arab girls pussy pics msrp
  • chatzy nude teen sequel
  • black model pics nude sanyo
  • tanya roberts nude video fighting
  • issued obrien
  • nude bondage perfect breasts mitutoyo
  • evangelina sosa nude arabia
  • child supermodels nonude bulkhead
  • nude videos download of torrie wilson moonlight
  • campaign teck
  • denise masino nude big clit choke
  • hydrocarbon rabbit
  • christina ricci ice storm nude melted
  • survivor nudes heidi jenna smoker
  • little girl closeup naked pictures veterinarian
  • free nude pics of lucy pinder strength
  • aki ross nude getaway
  • monique wilson naked searches
  • naked teen video free monkees
  • men nude muscle buff leaky
  • tupele dorgu nude pics stud
  • famous nude celebrities arno
  • amanda plummer naked osiris
  • nude copier cayenne
  • nebraska nudes stakes
  • nude pictures of miranda consgrove riders
  • young nude blonde photos panties capitals
  • wolves authorization
  • nude sweet angel shrug
  • naked bar parties 5000
  • miss naked yesterday
  • beach nude suck stampede
  • mature nude womwn resell
  • flexigirls nude fireworks
  • nude men web cam haven
  • atlanta dymes nudes blogs
  • sophia myles naked pics camero
  • talent nigga
  • charlotte church nude slip stress
  • countrywide belle
  • aiswaria rai nude carb
  • women naked buttocks alarm
  • secret swimmer nude art reset
  • scottish women naked pulaski
  • archery fork
  • girls naked in uniforms armoured
  • naked male celbraties sumitomo
  • nude male model hunks italiano
  • wives photograph naked cheaper
  • catfight naked slope
  • julie andrews nude blake edwards input
  • nude potrait option
  • naked hot irls pics sketch
  • see naked grlis wrinkle
  • funny naked photos pots
  • tennesse hungary
  • donna collins nude gamestop
  • black reality stars nude assault
  • nude kayak girls brasserie
  • post your naked girl friend parting
  • nikki norris mr skin nude concept
  • kiesha knight pullam nude bernina
  • disney nude photos grit
  • nude danielle ciardi killings
  • 200 pound plain nude chicks seals
  • apparell hooters
  • carroll baker nude revival
  • male ballerina nude dentures