26- où la science triomphe
6 septembre 2010Ce matin a lieu la cérémonie au musée. Nous partons en famille dans la voiture avec chauffeur allouée à mon père. Monsieur Moucchaca nous accueille sur le perron. Il est identique à lui-même, calme et imposant. A le revoir en chair et en os après toutes nos aventures, mon cœur bat vite. Combien de fois avons-nous prononcé ou invoqué son nom en l’espace de trois petits jours ? Il me salue poliment, me serre la pince de sa vieille main aristocratique, presque normalement, peut-être un peu plus longuement que le protocole le voudrait, mais ni ses yeux ni son regard ne trahissent la moindre émotion.
Il s’adresse à mon père :
— Quel plaisir de vous revoir, dit-il, c’est un grand jour pour l’Égypte et pour l’amitié entre nos deux pays. Avez-vous fait bon voyage à Assouan ?
— Excellent, répond mon père, tout aussi cordial.
M. Moucchaca est beaucoup trop détendu. À l’évidence, il ne sait encore rien de la catastrophe du sénèt brisé. Je tremble comme une feuille. Impossible de rester plantée comme un bégonia en pot à côté de mes parents et du directeur. Farouk, contre toute attente, nous aurait-il encore joué un tour ? Il faut que je parle à Boris. Il est sur place depuis plusieurs heures déjà. Je m’éclipse à sa recherche.
À l’intérieur du musée, je me laisse guider par les panneaux « inauguration ». Je grimpe le grand escalier et regarde le rez-de-chaussée vide. Ma visite avec Aalam me semble dater d’il y a trois siècles.
Dans la salle du Nouvel Empire, j’avance en fixant Hatchepsout. Bien plus qu’une sculpture en bois pour moi, le buste de la reine a sur les joues le rose de la vie et son sourire malin met en marche une usine de tuyaux à l’intérieur de mon ventre. Je passe devant elle sans m’arrêter, mais je ne peux m’empêcher de lui faire un clin d’œil.
Devant la vitrine destinée au sénèt on a monté une estrade et placé des chaises en hémicycle. Je me fraie un passage parmi les invités et m’assieds à l’extrémité de la première rangée. J’ai mis ma robe verte, celle que j’avais aussi à Tête-en-fosse et que Yan a trouvé jolie parce que de la même couleur que mes yeux. Je m’en souviens bien, c’est un des seuls compliments qu’il m’ait fait.
Tout en cherchant Boris du regard, j’essaye de deviner qui est qui dans cette assemblée où se concentre le gratin culturel de la capitale. Le type avec ses grosses lunettes et ses cheveux teints coiffés en arrière, je parie que c’est le ministre de la culture. Le gros chauve, forcément un industriel. La plupart des femmes sont brunes, mais quelques-unes sont peroxydées, d’autres voilées. Je calcule la moyenne d’âge : elle avoisine le triple du mien. C’est au moment où je me fais cette remarque transcendante que j’aperçois Boris. Il pépie enjoué comme un loriot sur une branche de pommier en fleur, en pleine discussion avec madame Morel, la barbamama de l’ambassadeur de France, revêtue d’un tailleur luisant comme un lys mouillé. Je me lève pour le rejoindre, mais alors M. Moucchaca fait son entrée, suivi de mon père et de l’ambassadeur. On n’entend plus que le bruit des chaises. Tous se sont tus et prennent place.
Le directeur du musée monte sur l’estrade.
— Chers amis, merci d’avoir répondu si nombreux à notre invitation. La France, vous le savez, a la gentillesse de nous faire don d’une pièce unique qui appartenait jusqu’ici au Musée du Louvre. C’est un jeu de sénèt, de facture modeste, en terre cuite, retrouvé dans la tombe de la reine Hatchepsout. J’ai eu l’occasion de l’étudier, et cet objet n’a rien d’inoubliable…
Des « Oh ! oh ! » d’étonnement se font entendre dans la salle. Quoi, le gentil M. Moucchaca critique le peu de prix du cadeau fait par la France ? Les journalistes, le stylo levé, sont dans l’expectative d’un scoop inespéré.
Monsieur Moucchaca, un sourire discret sur les lèvres, semble se délecter de l’effet produit. Il claque dans ses mains. Deux hommes, apportent alors un plateau recouvert d’un linge.
— Ts… ts… ts… en vérité, dit-il avec un large sourire, ce jour est un jour fabuleux. Et ce n’est pas parce que je vais pouvoir ranger un nouvel objet parmi les milliers d’autres que compte ce musée. Non, ne vous offusquez pas, mes amis, au contraire ! Mais avant de vous en dire davantage, je souhaiterais que me rejoignent à cette tribune messieurs Morel et Calus.
L’ambassadeur Morel se lève de sa place de choix, au milieu du premier rang, et fait face aux invités qui l’applaudissent généreusement. Il se courbe légèrement, un sourire blasé sur les lèvres. Mon père, qui le dépasse de deux têtes, s’est également levé, mais se place discrètement sur le côté.
— En vérité, ce jour est historique, reprend le conservateur. Car ce que nous allons vous dévoiler, dit-il en désignant le plateau est bien plus qu’un simple objet. Ce modeste jeu n’était qu’un appât, il était la première étape vers… dit-il en marquant une petite pose, vers la révélation d’un grand secret. Hypothèse folle, farfelue autant que vous le voulez, mais que la France a su prendre au sérieux. La France ! que je vous prierai de saluer comme il se doit.
Les invités s’exécutent et frappent dans leurs mains. L’ambassadeur rougit de plaisir, quant à mon père, il plonge ses prunelles dans les miennes. J’y lis ce que j’ai rêvé d’y lire : de la fierté. Les larmes me montent aux yeux. Je me pince le nez et ça marche, la poussée lacrymale s’arrête net dans le dernier canal. Mais où es Aalam ?
Tandis que je m’interroge, le conservateur détaille :
— La confiance qu’elle nous a témoignée nous a permis d’aboutir… … rébus sur les parois d’une tombe, pierre qui se fend et délivre une plaquette de cuivre, grotte mystérieuse… Les étapes du déchiffrement de cette énigme sont autant d’histoires absolument extraordinaires. De telles aventures se comptent sur les doigts d’une main dans toute l’histoire de l’Égyptologie. Je suis tellement heureux d’avoir pu en être le témoin. Mesdames et Monsieur laissez-moi vous présenter le Testament Secret du grand intendant de la reine, Sénènmout !
Monsieur Mouchacca, enlève le drap qui recouvrait le plateau, et présente à l’auditoire le papyrus déroulé. L’assemblée applaudit à tout rompre. Ma voisine chuchotte à sa voisine :
— Je n’ai pas tout compris et toi ? Tout cela pour un papyrus ?
L’indifférence de cette femme au lourd parfum de patchouli me scandalise au point que je ne remarque pas le nouveau venu sur l’estrade.
— Je vous présente l’architecte de Deir el-Bahari, Aalam Massef ! C’est à lui que nous devons l’intuition qui, du Sénèt, nous a conduit jusqu’à cette merveille. Il vous en parlera mieux que moi. Mais avant de lui laisser la parole, ajoute le Conservateur, je voudrais profiter de cette heure solennelle pour émettre un vœu.
La voix de M. Moucchaca s’est faite plus personnelle.
— J’atteins un âge presque canonique, commence-t-il. Je songe à la retraite, vous le savez. Et je serai vraiment comblé si l’on pouvait nommer une personnalité de valeur qui brille par son érudition, mais aussi par son sens pratique. C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, dit-il avec solennité à l’attention expresse du ministre de la culture présent dans la salle, je souhaiterais vivement que me succède à ce poste de premier plan le jeune et brillant architecte et archéologue que voici : Aalam Massef, déclare-t-il.
— Bravo ! dis-je en frappant frénétiquement dans mes mains en même temps que le reste de l’auditoire.
Aalam, s’incline, il porte son éternel costume clair, qu’il a manifestement eu le temps de faire repasser depuis notre équipée. Il embrasse M. Moucchaca, puis serre les mains de mon père et de l’ambassadeur. Et il se met à raconter notre aventure en partant de son grand-père et en émettant le vœu d’unir les dépouilles de ses illustres aïeux. Je suis heureuse.
À la fin de la réception, alors que tous étaient massés autour du buffet, Aalam vient me voir.
— Merci, me dit-il en enfermant ma main entre les siennes.
Il ne prononce pas un mot de plus. Et moi non plus. Avec la foule qui se presse autour de lui, impossible de discuter vraiment. Je m’éloigne peu à peu du buffet, du monde et son caquetage. Dès que je réussis atteindre l’extrémité du buffet, je me sauve et m’échappe dans la cour. Là, je m’appuie contre un des vieux troncs de sycomores, regarde mon téléphone, hésite, puis compose un numéro.
— Allô Yan?
— Héloïse, enfin ! Alors comment ça se passe en Égypte ?
Je ferme les yeux à demi et j’écoute sa voix grave et douce. Il a l’air content de me parler.
— Pas mal. Moins ennuyeux que prévu… dis je de la voix mystérieuse de quelqu’un qui rêve de dévoiler son secret.
— Raconte moi.
— Ça risque d’être un peu long.
— Fais moi un mail, une lettre… je veux te lire…
— D’accord, dis-je, et le début se profile déjà à mon esprit :
« La fille en Converse vertes élimées, avec ses cheveux bouclés ébouriffés, les yeux encore plein de sommeil, c’est moi, Héloïse… »





